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À Roland-Garros, il faut parfois attirer la chance dans ses filets

Une balle, un filet et un court de terre battue à Roland-Garros, le 23 mai 2011 | REUTERS/Régis Duvignau

Une balle, un filet et un court de terre battue à Roland-Garros, le 23 mai 2011 | REUTERS/Régis Duvignau

S’il reste exceptionnel qu’une partie bascule sur un «let» lors d’une balle de match, ce heurt entre la balle et le filet peut avoir une importance capitale lors d’une rencontre.

Comme une frontière entre deux joueurs de tennis, le filet est une ligne de partage qu’aucun des deux adversaires ne peut se permettre de toucher sous peine de perdre le point. Souvent immobile, parfois gonflé par le vent, il participe, malgré lui, à la rencontre en mettant en relief les erreurs de l’un et de l’autre. Et quand il devient «invisible», c’est plutôt bon signe.

À Roland-Garros, les filets utilisés sont de la marque EGT Partners (anciennement Soulet) et sont renouvelés tous les ans sur chaque court. Ils possèdent un double maillage dans leur partie supérieure de manière à ne pas emprisonner les balles qui pourraient venir s’y ficher. Ils ont aussi la particularité de ne pas être de la même longueur sur les courts. Sur les deux terrains principaux, le Philippe-Chatrier et le Suzanne-Lenglen, ils mesurent 9,90 mètres et atteignent 12,90 mètres sur les autres courts où ils sont déjà en configuration pour les matches de double. En effet, les poteaux, en bois sur le central, en fer ailleurs, sont dévissés et replacés sur le Philippe-Chatrier et le Suzanne-Lenglen pour un double. «Cette année, nous avons onze filets de rechange en stock en cas de soucis», précise François Chaigneau, en charge de la logistique à Roland-Garros. La hauteur d’un filet, en son centre, est, rappelons-le, de 0,914 mètre.

Balle de match au filet

Les amateurs de cinéma se souviennent probablement du film de Woody Allen, Match point, qui commence par l’image au ralenti d’une balle de tennis suspendue, comme indécise, au-dessus d’un filet après avoir touché la bande, métaphore du hasard décidant de la victoire ou de la défaite aussi bien sur le court que dans la vie. Parfois, un «let», selon l’expression employée quand la balle heurte la bande du filet avant de retomber de l’autre côté du terrain à la plus grande impuissance souvent du joueur censé ensuite la frapper, peut avoir, c’est vrai, une importance capitale lors d’une rencontre.

Il peut carrément s’agir d’un point qui change tout, non seulement l’histoire d’un match, mais aussi celle d’un tournoi, comme en 1989, à l’US Open, lors du match du deuxième tour entre l’Allemand Boris Becker et l’Américain Derrick Rostagno.

Ce jour-là, Rostagno, 65e dans la hiérarchie internationale, s’était offert deux balles de match contre le n°2 mondial du moment. Et sur la deuxième balle de match, Becker avait frappé un passing-shot en coup droit qui avait touché la bande du filet et trompé la vigilance de Rostagno. Ce dernier avait manqué sa volée alors qu’il allait la «poser» et probablement remporter la rencontre.

 

0,914

La hauteur d’un filet en son centre

Grosses conséquences. Becker a fini par s’imposer lors de ce match et, la semaine suivante, par gagner le premier et seul US Open de sa carrière. À quoi tient parfois un titre du Grand Chelem. «J’y ai pensé tous les jours», dira le champion allemand dans le sillage de son succès sur Ivan Lendl en finale à Flushing Meadows.

Becker-Lendl, autre finale, toujours à New York, mais cette fois celle du Masters quelques mois plus tôt au Madison Square Garden en 1988. Duel au couteau arbitré au jeu décisif du cinquième set et dont la balle de match victorieuse à 6 points contre 5 en faveur de l’Allemand se termina, au 37e coup de raquette de l’échange, par un revers gagnant de Becker qui avait touché la bande du filet et avait fait «mourir» la balle dans le camp de Lendl, sans réaction possible à des mètres de là. «C’était un grand match et il n’y avait rien d’autre que je pouvais faire pour le gagner», a reconnu celui qui était alors tchécoslovaque.

 

Coup gagnant

Il est évidemment très exceptionnel qu’une partie bascule ou se décide sur un «let» lors d’une balle de match. La Française Nathalie Dechy a vécu ce petit drame personnel de manière extrêmement cruelle à Wimbledon en 2008. Opposée à la Serbe Ana Ivanović, alors n°1 mondiale, elle a disposé de deux balles de match en menant 7-6, 5-4, 40-15 sur le service de sa rivale. Sur la deuxième balle de match, la bande du filet, percutée de plein fouet, a aidé un coup droit d’Ivanovic à se transformer en coup gagnant pour le plus grand malheur de Dechy, battue ensuite 6-7, 7-6, 10-8.

 

«J’ai pensé à tellement de choses en même temps, a commenté plus tard Ana Ivanović, qui embrassa le filet une fois la victoire acquise après s’être couvert la tête, presque honteuse. Je croyais avoir perdu et puis j’ai vu que j’avais gagné le point. Je me suis sentie mal pour elle. J’ai été tellement chanceuse. Nathalie méritait de gagner, mais c’est comme ça. C’est le tennis et c’est la vie.»

Je croyais avoir perdu et puis j’ai vu que j’avais gagné le point. Je me suis sentie mal pour elle. J’ai été tellement chanceuse. Nathalie méritait de gagner

Ana Ivanović

Face à la presse française, et après avoir longtemps pleuré dans les vestiaires, Nathalie Dechy n’en croyait toujours pas ses yeux.

«Quand j’ai vu la balle s’arrêter sur la bande, sur le moment, je n’ai pas compris, a-t-elle alors expliqué dans des propos rapportés par L’Équipe. Durant une demi-seconde, je me suis dit: Ça y est, c’est gagné! Et puis il y a eu un moment trop long et la balle est passée de l’autre côté

Sept ans plus tard, Nathalie Dechy n’a bizarrement plus le même souvenir de cette rencontre puisqu’elle est très surprise d’entendre que ce point correspondait à une balle de match.

«Ah bon? sourit-elle. C’est fou comme la mémoire peut être sélective. En revanche, je me rappelle qu’en demi-finale de l’Open d’Australie en 2005, contre Lindsay Davenport, je passe à deux points d’une finale du Grand Chelem. Et lors du point qui aurait pu me donner balle de match, un coup droit accroche le filet en cours d’échange. De fait, je change d’avis au moment de frapper. Je perds une fraction de seconde. Je commets la faute et ça fait la différence

Ce «let» pèse logiquement plus lourd dans son cerveau compte tenu de l’importance du moment dans sa carrière alors que le match contre Ivanovic n’était qu’un deuxième tour.

Tout «let» en cours d’échange entraîne généralement un geste d’excuse de la part du joueur chanceux, qui lève sa main ou esquisse du bout des lèvres un «sorry» qui relève plus d’une respiration de soulagement que d’une excuse sincère surtout quand la tension est élevée. Certains champions comme Jimmy Connors et Ivan Lendl se passaient généralement, sans ciller, de ces politesses d’usage comme, aujourd’hui, Maria Sharapova, qui, la plupart de temps, préfère éviter de participer à ce théâtre des apparences.

«Service «mourant»

Faut-il supprimer le «let» au service, histoire de gagner du temps? L’interrogation est devenue de plus en plus récurrente ces derniers temps, au moment où il est question d’essayer d’accélérer le rythme d’une partie sachant que des expérimentations ont déjà eu lieu sans franchement convaincre. Ancien triple champion de Roland-Garros, devenu commentateur pour Eurosport, Mats Wilander est résolument «pour parce que cela ajouterait aussi une forme de dramatique à un match». Roger Federer est contre:

«Je suis comme je suis, c’est-à-dire j’aime le jeu tel qu’il existe actuellement

Face à Maria Sharapova, lors de la dernière finale de l’Open d’Australie, sur balle de match, Serena Williams a cru avoir conquis, sur un ace, le 19e titre du Grand Chelem de sa carrière quand l’arbitre lui a signifié que son service avait imperceptiblement effleuré la bande du filet. Quelques secondes plus tard, après avoir rassemblé ses esprits, l’Américaine a conclu en signant un nouvel ace, cette fois validé.

 

(Regarder à partir de 13’15)

Peut-on imaginer un jour une finale du Grand Chelem se terminer par un service «mourant» derrière le filet après un accrochage entre la balle et la bande? Et faudrait-il le comptabiliser comme un ace? Visiblement, le tennis n’est pas prêt à pareil épilogue, même s’il consent à accepter une double faute sur balle de match avec l’aide maléfique du filet, comme lors de la finale de Roland-Garros en 2009 où le deuxième service de la Russe Dinara Safina heurta la bande avant de s’évader hors des limites du terrain pour le plus grand bonheur de sa compatriote Svetlana Kuznetsova.

 

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