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Faut-il faire l'éloge du blasphème?

Henri Tincq, mis à jour le 02.06.2015 à 7 h 23

Deux livres viennent de sortir sur le «blasphème», un mot qui remonte à la préhistoire de l’obscurantisme, mais redevient un sujet d’empoignades. Pour la polémiste Caroline Fourest, le blasphème est «la bougie qui guide les esprits libres» face à la montée des intégrismes... L’historien Alain Cabantous s’étonne de sa résurgence dans la société moderne et sécularisée.

Manifestation contre Charlie Hebdo le 15 janvier 2015. REUTERS/Naseer Ahmed

Manifestation contre Charlie Hebdo le 15 janvier 2015. REUTERS/Naseer Ahmed

Assiste t-on au retour du blasphème? La perspective longue de l’historien donne sa juste mesure au débat ressurgi avec l’affaire des caricatures de Charlie-Hebdo. Dans la remarquable étude sur le blasphème qu’il vient de publier chez Albin Michel, l’historien Alain Cabantous décrit un monde enfoui où l’ordre religieux et l’ordre politique faisaient cause commune, en Occident, pour châtier le blasphème, alors le principal trouble à l’ordre social. A l’époque des guerres de religion, le blasphémateur était l’ennemi public numéro un, celui qui pensait autrement ou qui pensait mal: «Le blasphémateur, c’est toujours l’autre», note justement l’historien.

Avec la déchristianisation du dernier siècle et la montée de l’indifférence religieuse dans des sociétés laïcisées, l’anticléricalisme militant a vieilli. Le blasphème est tombé en désuétude. Les clercs et les juges sont devenus plus tolérants. Le «délit» de blasphème a été dépénalisé. Si l’Eglise catholique, dans son Catéchisme universel de 1992, en fait encore «un acte gravement illicite et un péché mortel», elle a cessé de le poursuivre et de vitupérer une société moderne qualifiée de «société de blasphémateurs»

«Le blasphème, écrit Alain Cabantous, a perdu son rôle d’indice de résistance à une culture religieuse imposée». 

Cet apaisement a pourtant pris fin. 

L’historien spécialiste du blasphème constate aujourd’hui la résurgence de ce mot et du débat sur la répression du «délit». En effet, la remontée des extrémismes, des références sacrées et absolues, des revendications identitaires et communautaires menacent le droit de critiquer les religions. Toute parole sacrilège, tout écrit, dessin et caricature «impie» s’expose à des représailles. 

Des fonamentalistes chrétiens manifestant contre la représentation de Golgota Picnic de Rodrigo Garcia à Paris le 11 décembre 2011. REUTERS/Benoit Tessier

 
 

 

La fatwa iranienne de 1989 contre l’écrivain Salman Rushdie, auteur des Versets sataniques, avait été un premier signal. D’autres allaient suivre comme les sanctions pour «blasphème» imposées à de grands écrivains égyptiens (Farag Foda, Naguib Mahfouz) par l’université al-Azhar du Caire, phare de l’islam sunnite. 

Dans le monde chrétien, des menaces avaient aussi suivi, aux Etats-Unis comme en France, la sortie de films contestés comme La dernière tentation du Christ, de Martin Scorsese (1988) ou La Passion du Christ, de Mel Gibson (2004). Plus récemment en France, des groupuscules catholiques s’en sont pris à des représentations théâtrales (Golgotha Picnic, de Rodrigo Garcia ou Sur le concept du visage du fils de Dieu, de Castelluci), jugées attentatoires au patrimoine spirituel des chrétiens.

«Les fondamentalismes religieux stigmatisent les prétendues atteintes blasphématoires, constate l’historien Alain Cabantous. Ecrivains, dramaturges, cinéastes, photographes, peintres sont devenus l’objet de dénonciations, provoquant des manifestations violentes et très médiatisées»

Le paroxysme «vengeur, primitif, sanglant» de ce retour du «délit» de blasphème est bien sûr l’attentat du 7 janvier contre Charlie-Hebdo. Les caricaturistes de presse assassinés rejoignent le cortège des victimes de l’intolérance religieuse quotidienne en Iraq et en Syrie (Daech), en Iran, au Pakistan, en Arabie saoudite, en Mauritanie. Le nom de la jeune chrétienne Asia Bibi, condamnée à mort au Pakistan, est tragiquement associé dans la protestation internationale à celui de Raif Badawi, blogueur jugé coupable en Arabie saoudite d’insulte à l’islam, puni de dix ans de prison et de mille coups de fouet.

Les ambiguités du mot «islamophobie»

La plupart des législations d’Afrique du Nord, du Moyen-Orient et d’Asie répriment encore le blasphème et l’apostasie. En 2009, l’Organisation de la Conférence islamique (OCI) a tenté –sans succès–  de faire reconnaître par les Nations Unies un délit, non pas de «blasphème», mot trop connoté et trop polémique, mais de «diffamation de la religion»

En Europe, le délit de blasphème n’existe plus (comme en France, à part les régions concordataires d’Alsace-Moselle) ou il n’est plus motif à poursuites dans les pays qui l’ont conservé. Mais le droit de critique des religions reste fortement encadré. La France par exemple, comme l’a montré l’affaire Dieudonné, sanctionne de lourdes peines (y compris d’emprisonnement) les injures, les provocations à la discrimination, à la haine, à la violence contre toute personne (ou tout groupe de personnes) en raison de son appartenance à une religion déterminée.

Cet équilibre législatif satisfaisant s’appuie sur la tradition des droits de l’homme et sur un arsenal laïque qui, en France, est plus ancien et développé qu’ailleurs. Les libertés de conscience, de religion et d’expression sont ainsi protégées par la Constitution, par les conventions de l’ONU, par la convention européenne des droits de l’homme. Mais il faut bien voir que cet équilibre salutaire est aujourd’hui doublement menacé. Menacé d’abord par ceux qui voudraient sanctionner l’«islamophobie», comme on le fait de l’antisémitisme, et qui, devant le traitement comparé des affaires Charlie et Dieudonné, parlent de «deux poids, deux mesures». Il est menacé ensuite par les militants du laïcisme radical, inquiets devant les campagnes d’intimidation «antiracistes» et les accusations d’ «islamophobie» et revendiquant un «droit au blasphème», pour une liberté d’expression sans censure, ni autocensure, pour un droit de critique universel des religions.

C’est dans ce camp qu’il faut ranger Caroline Fourest qui vient de sortir un livre intitulé, de façon provocante, L’éloge du blasphème. Proche des dessinateurs de Charlie-Hebdo, la polémiste fait la leçon à toute la presse anglo-saxonne qui a refusé de montrer les caricatures du Prophète Mahomet pour ne pas choquer ses lecteurs musulmans. Elle rejette aussi toutes les accusations d’«islamophobie», un mot qui, selon elle, pervertit le débat politique en France. Un mot inventé de toutes pièces par les intégristes qui tentent de faire passer pour une insulte «raciste» à l’égard de l’islam toute parole de résistance au fanatisme. Un piège dans lequel seraient tombés, déplore t-elle, les militants «antiracistes» et ceux qui ont pris l’habitude de «s’autocensurer», de peur d’amalgamer les extrémistes avec un islam déculpabilisé qui en est pourtant la matrice.

Caroline Fourest revendique un droit absolu au blasphème, dont elle fait «la bougie qui guide les esprits libres menacés par les fanatiques, censurés par les lâches». Et c’est contre cette thèse que s’insurge violemment, entre autres, un Emmanuel Todd dans son célèbre Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse, publié au Seuil. «Charlie associe désormais l’identité nationale française au droit de blasphémer Mahomet», écrit-il, accusant les caricaturistes, leurs faire-valoir et leurs défenseurs, de «cracher sur la religion des faibles», c’est-à-dire sur un islam pauvre et discriminé.

La laïcité n’a jamais été la négation furieuse de la religion, qu’on trouve, par exemple, sous la plume de Caroline Fourest

Autrement dit, le laïcisme radical menacerait une conception de la laïcité qui, dès son origine, n’a jamais été la négation furieuse de la religion, qu’on trouve, par exemple, sous la plume de Caroline Fourest.

Dans sa revue mensuelle Sens, l’Amitié judéo-chrétienne de France, qui réunit des personnalités juives, protestantes, catholiques, orthodoxes, s’élève aussi contre des agressions menaçant la liberté de croyance, «marquées du sceau d’un néo-colonialisme portant atteinte à l’identité arabo-musulmane et d’un athéisme portant atteinte aux valeurs religieuses».

C’est une autre façon de dire que le «sacré» n’a pas disparu avec la laïcisation de la société. En France, il fait partie du lien social, du patrimoine symbolique, de la mémoire historique. La liberté d’expression n’a jamais été la liberté de calomnier et d’agresser. On peut approuver la sécularisation du pays, les règles de la séparation (des Eglises et de l’Etat), mais pour autant qu’elles respectent les racines et les héritages religieux de la France, l’enseignement et la parole des religions dans l’espace public. Si la critique des religions est légitime, elle ne va pas sans retenue.

Histoire du blasphème en Occident, XVIe-XIXe siècle

Alain Cabantous

Editions Albin Michel

338 pages, 16,50 euros

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Eloge du blasphème 

Caroline Fourest

Editions Grasset

198 pages, 17euros

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Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse

Emmmanuel Todd

Editions du Seuil 

245 pages, 18 euros

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Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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