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«Zdrastvouitye», la ligne est rétablie

©Stylist

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Après dix ans d’axe du mal incarné par le monde arabe, Hollywood renoue avec la figure mythique du vilain Russe. Mais est-il vraiment toujours aussi méchant? Décryptage d’un come-back venu du froid.

Après avoir banni les hamburgers du clown Ronald pour «violations sanitaires», Vladimir Poutine, en plein revival de la Guerre froide, vient de se trouver un nouveau totem américain à déboulonner. Dans son viseur: Hollywood, accusé par le Kremlin de nuire à la riante image de la nation soviétique. «Il est nécessaire de limiter l’accès sur grand écran aux films qui diabolisent ouvertement, primitivement ou vulgairement tout ce qui est relié à la Russie ou à la culture russe», s’emportait ainsi le 25 août dernier, au micro de l’agence Interfax, un officiel de la Fédération, qui a même menacé d’«introduire de nouvelles conditions pour la distribution des films étrangers sur le territoire».

Le sous-texte: la Russie voit d’un mauvais œil le fait de redevenir le méchant de service au cinéma. D’Irina Spalko, scientifique russe moyennement bienveillante, interprétée par Cate Blanchett dans le dernier Indiana Jones (2008), à Ivan Vanko (Mickey Rourke) en super-vilain post-soviétique dans le deuxième Iron Man (2010), sans oublier la toile de fond moscovite et cruelle de Die Hard 5 (2013), le méchant venu de l’Est repeuple les écrans. Décryptage d’un come-back venu du froid.

Parce qu'on est nostalgique

En pleine rétromania culturelle, le Russe pas cool agit comme une madeleine de Proust pop sur les trentenaires nourris aux VHS de James Bond: visage anguleux taillé à la serpe, accent slave tout en roulage de R, lourd passé criminel et présent discutable (proxénétisme, trafic de drogues, d’armes)… «Les trafiquants et espions russes ont disparu des écrans après la chute du mur de Berlin, analyse Frédéric Gimello, auteur du Cinéma des années Reagan: un modèle hollywoodien? (1) À partir de ce moment-là, le modèle du héros reaganien (courageux, anti-communiste, et doté d’une musculature extraordinaire), est devenu obsolète. Aujourd’hui, avec le come-back de la culture des années 80 et de ses héros –Rocky, Rambo et John McLane–, ils sont logiquement de retour.»

Seule certitude des studios: hier comme aujourd’hui, le Russe est idéologiquement à côté de la plaque.

À un détail près: les codes du méchant russe sont si bien digérés qu’il n’est même plus nécessaire de mobiliser un Dolph Lundgren et de le shooter aux stéroïdes pour incarner cette menace polaire. Dans Les Gardiens de la Galaxie, c’est un chien cosmonaute flanqué d’un sigle CCCP –URSS en VO– qui tient lieu d’allégorie du bloc soviétique, quand dans Gravity, c’est une pluie meurtrière de débris spatiaux (provoquée par un missile russe) qui va s’abattre sur de braves spationautes américains en pleine maintenance de leur satellite.

L’appel qui tue

Encore plus flippant que le téléphone rouge, la rumeur du téléphone tueur.

 

Votre téléphone portable sonne. C’est un numéro inconnu. Vous décrochez quand même (vous ne voudriez pas manquer un questionnaire sans fin débouchant sur une proposition de convention obsèques). GRAVE ERREUR: c’est la mort subite assurée par hémorragie cérébrale (qui vous fait pisser le sang par la bouche, le nez et les oreilles).

 

 

Le scénario paraît fou? Pourtant, c’est une rumeur tenace qui sévit depuis dix ans en Afrique et en Asie. La fable naît en juillet 2004 au Nigeria, trois ans après l’installation du réseau mobile dans le pays, et se répand sur le continent à la vitesse d’un SMS, avant de contaminer l’Asie. «Lorsque j’ai regardé l’écran, j’ai vu un numéro et pas un nom. J’ai hésité avant de répondre. Quand j’ai décroché, il y avait un bruit de fond. J’ai dit “allô”, après quoi j’ai entendu un homme tousser à l’autre bout du fil et j’ai perdu connaissance», témoigne un rescapé dans un journal nigérian au milieu des années 2000.

 

 

Si l’explication la plus commune est la sorcellerie, un anthropologue de l’ENS note, dans ses recherches sur le sujet, que la rumeur apparaît et se déplace au gré des épidémies de grippe aviaire qui se sont multipliées dans la région depuis… 2004. C’est d’ailleurs en 2010, alors qu’un cas de H5N1 est découvert en Bulgarie que la rumeur y fait son apparition sous une forme légèrement différente: trois usagers à qui aurait été attribué le numéro 0888.888.888 par la société Mobitel seraient morts les uns après les autres (un cancer, deux meurtres). Personne ne sait si c’est vrai, mais le numéro aurait quand même été suspendu, prétend une autre rumeur.

Parce que le «méchant arabe» n'est pas assez bankable

Qu’ils soient de confession chiite ou sunnite, Irakiens ou Saoudiens, personne, dans les productions hollywoodiennes ne ressemble plus à un Arabe qu’un autre Arabe. En dépit de dix années de films «d’exorcisme psychologique» post-11 septembre, les villes y sont invariablement sales et bruyantes et les habitants, sandales aux pieds et armes à la main, à peu près tous coiffés d’un voile ou d’un keffieh face à des soldats américains calmes mais déterminés. Une simplification du monde qui, en plus de produire des films un brin démago (Dans la vallée D’Elah de Paul Haggis) ou sympathiquement manichéens (Le Royaume de Peter Berg), a rapidement montré ses limites économiques, même quand la qualité était au rendez-vous.

«Le climax de cette mouvance, c’est le film Démineurs de Kathryn Bigelow: un retentissant échec financier, malgré un Oscar du meilleur film, qui n’a attiré que 200.000 spectateurs en France et à peine plus d’un million en Europe», explique Frédéric Gimello. D’où ce réflexe spontané de rebraquer les caméras vers le méchant historique de l’Est. En plus d’avoir prouvé son potentiel commercial, il s’envisage par définition comme un bloc et reste moins menaçant que le terroriste islamiste (la Russie ayant eu la bonne idée de ne jamais frapper l’Amérique). Par ailleurs, précise le sociologue du cinéma Fabrice Montebello: «Hollywood met désormais moins l’accent sur la dimension communiste que sur la dimension nationaliste.» Seule certitude des studios: hier comme aujourd’hui, le Russe est idéologiquement à côté de la plaque.

Parce que Poutine est un personnage de fiction

Malgré toute leur bonne volonté, Obama et Poutine ont bien du mal à dissimuler ces petites divergences d’opinions qui les séparent. Mais ils ont un point commun indéniable, celui de se mettre en scène dans un storytelling on ne peut plus cinématographique. Si le président américain enchaîne les séquences pop feel-good, Vlad’ se situerait plutôt du côté de l’Action Man patriote (mais botoxé) à la glaciale dextérité. Quelque part entre le comploteur paranoïaque de The Ryan Initiative par Kenneth Branagh (2014) et l’indestructible Rhino (sorte de Hulk russe) de The Amazing Spider-Man 2 ( 2014).

«En polarisant tous les fantasmes sur sa personne et en se mettant médiatiquement en scène sur un cheval torse nu, donnant le biberon à un bébé élan ou chassant
la baleine à l’arbalète, Poutine développe tout une imagerie proche du personnage de blockbuster,
analyse la chercheuse Nolwenn Mingant, auteure de Hollywood
à la conquête du monde
(2). Un rôle qu’occupait auparavant Saddam Hussein et qui nourrit l’imaginaire hollywoodien.» Confirmation troublante de ce mélange des genres par le truchement du réalisateur David Lynch qui, après avoir relevé son Ice Bucket Challenge, a tout naturellement lancé le défi à… Vladimir Poutine.

Parce qu'au fond, ils veulent nous ressembler

Affiche de la série The Americans

Le spectre d’une attaque nucléaire devenu lointain, l’altérité russe n’entraîne plus une méfiance instinctive. Anna Chapman, vraie espionne russe, a su parfaitement se fondre dans les milieux d’affaires new-yorkais grâce à son allure de sexy babe occidentale. Et son arrestation, en 2010, ne l’a pas empêchée de devenir la nouvelle coqueluche des Américains.

Même métamorphose du Russe au cinéma. Il peut désormais nous faire rire sous les traits d’une cuisinière excessivement susceptible dans Orange Is The New Black ou d’une directrice de prison à l’accent incertain (Tina Fey) dans le très moyen Muppets Most Wanted. Mieux, celui-ci peut également se transformer en wanabee américain, à l’image du couple d’espions de la série The Americans, tiraillés entre leur patriotisme maladif et les charmes du modèle capitalistique. Ou carrément en allié, comme la Veuve noire du dernier Captain America, une ex-agent russe débauchée par les services de renseignements pour servir l’empire U.S., incarnée par Scarlett Johansson. Oui, on a vu pire comme ennemi.

1 — Editions du Nouveau Monde Retourner à l'article

2 — Editions du CNRS Retourner à l'article

 

 

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