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Ce que Djokovic, Federer, Murray et Nadal disent, et comment ils le disent

Novak Djokovic sert contre Gilles Muller le 28 mai (REUTERS/Jean-Paul Pelissier), Andy Murray à l’entraînement le 29 mai (Reuters/Jason Cairnduff), Roger Federer après sa victoire contre Damir Dzumhur le 29 mai (REUTERS/Jason Cairnduff) et Rafael Nadal pendant le match l’opposant à Nicolas Almagro le 28 mai (REUTERS/Vincent Kessler) | Montage Slate.fr

Novak Djokovic sert contre Gilles Muller le 28 mai (REUTERS/Jean-Paul Pelissier), Andy Murray à l’entraînement le 29 mai (Reuters/Jason Cairnduff), Roger Federer après sa victoire contre Damir Dzumhur le 29 mai (REUTERS/Jason Cairnduff) et Rafael Nadal pendant le match l’opposant à Nicolas Almagro le 28 mai (REUTERS/Vincent Kessler) | Montage Slate.fr

À force d’être convoqués en salle de conférence de presse après leurs matches, Novak Djokovic, Roger Federer, Andy Murray et Rafael Nadal sont devenus des spécialistes des échanges verbaux. Passage en revue de leurs facilités linguistiques, de leur débit de parole et de leur récit parfois fleuve.

C’est un rituel qui fait pâlir d’envie tout reporter spécialisé, notamment dans le football. Après chaque match disputé, un joueur de tennis professionnel est obligé, s’il est demandé par au moins un journaliste, de passer par une salle de conférence de presse sous peine d’une amende comme celle de 3.000 dollars reçue par Venus Williams, lundi 25 mai, pour avoir séché la sienne dans le sillage de sa défaite au premier tour des Internationaux de France.

Cette contrainte est vécue sans difficulté par les joueurs dans la mesure où elle fait partie d’une éducation donnée par l’encadrement du circuit professionnel, qui les initie très vite aux nécessités de leur métier. Lors d’un tournoi du Grand Chelem, comme Roland-Garros, les meilleurs mondiaux passent environ une heure à se plier à cet exercice réparti entre les demandes de la télévision, de la radio et de la presse écrite, avec un «bonus» pour eux: ils doivent aussi s’exprimer une fois avant le début de l’épreuve lors d’une journée baptisée «media day».

Novak Djokovic, Roger Federer, Andy Murray et Rafael Nadal, les quatre joueurs qui gagnent tout, ou presque, sont devenus, avec le temps, des spécialistes de la parole à force d’être systématiquement convoqués. Dans toutes les langues pour Djokovic, capable de discourir en serbe, en anglais, en allemand, en italien et de se risquer en français, avant de se lancer peut-être demain dans le chinois, puisque c’est une langue pour laquelle il suit désormais une initiation. Mais l’anglais est, bien sûr, la norme internationale notamment aux Internationaux de France.

Sténographes

Lorsqu’ils arrivent dans la salle principale de conférence de presse d’un tournoi important, les champions le font d’abord à leur rythme. Pour résumer, s’il n’est jamais le plus rapide pour servir, Rafael Nadal n’est jamais non plus le plus prompt à sortir des vestiaires. Puis les joueurs se retrouvent au pied du mur, ou plutôt du podium, par un(e) sténographe chargé, comme dans un procès américain ou une conférence à l’ONU, de transmettre leurs propos à un ordinateur qui va ensuite permettre la publication quasi simultanée sur Internet et sur papier des fameux «transcripts», selon l’expression des journalistes. Grâce à ces comptes rendus, ils savent ce que les uns et les autres ont dit sans même avoir assisté à ladite conférence de presse. Un vrai luxe.

Comment parlent les quatre meilleurs mondiaux et que disent-ils généralement? Suspendu aux lèvres des joueurs, Jamie Morrocco, sténographe pour ASAPSports, société américaine «historique» de ce métier dans l’univers du sport, tente alors de bien comprendre ce qui sort de leur bouche. Pas toujours facile quand des accents, parfois à couper au couteau, se mêlent à des fautes d’anglais. Ah, Rafael Nadal…

S’il n’est jamais le plus rapide pour servir, Rafael Nadal n’est jamais non plus le plus prompt à sortir des vestiaires

«Des quatre, il est de loin le plus difficile, précise Jamie Morrocco. Même s’il s’est beaucoup amélioré, il continue de dire doubits pour doubts et surfrace pour surface. Mais tout le monde aime Rafa.»

Nadal probablement le seul, en effet, à dire «bonjour» au début de chaque intervention et «merci» à la fin, quelles que soient les circonstances, victoire ou défaite, ou à s’excuser à cause de ses (nombreux) retards.

Linda S. Christensen, de la même société ASAPSports, «redoute», à sa manière, les blessures qui mettent le champion espagnol sur la touche pendant de longues semaines.

«En anglais, la reprise n’est jamais facile pour lui devant le micro, sourit-elle. Mais il essaie avec beaucoup d’application. Parfois, avec des reporters, nous échangeons un clin d’œil pour nous dire: “Eh, il a appris un mot nouveau!”»

Machine lexicale

L’accent écossais d’Andy Murray n’est plus un problème depuis longtemps. Il lui arrive, toutefois, de le retrouver à l’occasion des tournois du Queen’s et de Wimbledon quand des journalistes venus de Glasgow ou d’Edimbourg lui posent des questions.

«Il y a quelques années, il marmonnait beaucoup par timidité en dévorant presque le micro comme une banane et il était difficile pour nous de le comprendre, rigole Linda S. Christensen. Mais il s’est libéré en dépit du fait d’être éternellement sur le qui-vive en raison des questions parfois surprenantes qui peuvent lui être posées par la presse britannique.»

Mais contrairement aux trois autres, sa tâche est naturellement facilitée par le fait qu’il s’agisse de sa langue natale.

Pour Roger Federer, la machine lexicale est aussi bien réglée que son jeu, «même si sa grammaire n’est pas toujours parfaite», remarque Jamie Morrocco, qui souligne également «son débit très rapide» comparativement aux trois autres.

«C’est vrai, il peut faire quelques petites fautes, mais le plus dur avec lui, c’est que l’on ne sait jamais où mettre la ponctuation tellement ses raisonnements sont parfois à tiroirs, remarque Linda S. Christensen, avant d’ajouter le geste à la parole avec un ample mouvement de haut en bas. Sa phrase commence ici et se finit là.»

Le meilleur élève est, avec mention du jury, Novak Djokovic. «C’est juste parfait», tranche Jamie Morrocco.

Le plus dur avec Federer, c’est que l’on ne sait jamais où mettre la ponctuation tellement ses raisonnements sont parfois à tiroirs

Linda S. Christensen, sténographe pour ASAPSports

«Sensationnel, aussi bien dans la qualité de son anglais, de son élocution et de son rythme, s’extasie Linda S. Christensen. Lorsqu’il se trompe de verbe, c’est vraiment un événement. Tous les joueurs venus de Serbie ont d’ailleurs un anglais impeccable. Peut-être est-ce dû à leur système éducatif.»

Ping-pong oratoire

Lorsqu’il parle, Rafael Nadal a l’habitude de ponctuer ses phrases de haussements de sourcils qui prennent l’apparence d’accents circonflexes pour souligner ses propos. Comme sur le terrain, il est celui qui bataille le plus devant les micros avec la volonté de convaincre son auditoire à l’image de ses «¿No?» achevant régulièrement ses démonstrations. Son positivisme à tout crin est également fascinant. En résumé, «everybody is great». Si bien qu’un journaliste italien s’est vu répondre, jeudi 28 mai, après le succès de l’intéressé sur Nicolas Almagro:

«Vous parlez constamment de choses problématiques

Le plus drôle avec lui, c’est généralement lorsqu’il dit qu’il ne veut pas évoquer une thématique et qu’il part, malgré tout, dans une longue digression de dix minutes sur le sujet comme, mardi 26 mai, une fois dominé le Français Quentin Halys. Total: 97 lignes dans le «transcript» après une seule question au sujet de ses mauvaises relations supposées avec la Fédération espagnole de tennis. «Nadal peut être le Padraig Harrington du tennis», s’amuse Linda S. Christensen, en référence au champion irlandais de golf, bien connu pour ses réponses à rallonge.

Pour Roger Federer, la promenade verbale est plus fluide, mais avec l’obligation, plus qu’aucun autre, de slalomer entre tous les sujets. Mercredi 27 mai, alors qu’il venait de dominer l’Espagnol Marcel Granollers dans une rencontre de routine, la salle de presse de Roland-Garros était presque pleine (les trois autres affichent moins complet en début de tournoi) et il lui a fallu parler pêle-mêle de son match, de ses enfants, des soucis de Nadal avec un arbitre en particulier, de sa fondation caritative, de sa tension de raquette, des soucis liés à sa sécurité, etc., dans un ping-pong oratoire déroutant qui ne lui causait pas le moindre problème, à l’image d’un beau déplacement sur l’ocre parisien.

Et puis il est reparti sur le même tempo en français et en suisse allemand pour les journalistes de son pays sans jamais vraiment montrer d’agacement visible. Avec cette particularité qu’en français il peut dire les choses plus nettement ou directement qu’en anglais, en raison d’un vocabulaire plus limité.

Murray n’est pas le plus charmant notamment à cause de son ton monocorde

«Il est aussi plus clair en suisse allemand, sa langue d’origine, et parce qu’il nous connaît, relève Rene Stauffer, du quotidien Tages Anzeiger. Il est moins business qu’en anglais.»

Bon client

Les mots d’Andy Murray, qu’il dispense généralement en regardant la table devant lui, sont moins nombreux, mais peut-être plus précis par nécessité. Quand il a dominé le Portugais João Sousa, jeudi 28 mai, à Roland-Garros, toute sa conférence de presse a tourné autour d’un avertissement dont il avait écopé en raison d’un dépassement de temps au moment de servir. La presse britannique, la plus nombreuse et la plus influente sur le circuit professionnel, n’a pas «lâché» l’affaire pendant vingt minutes. Et il a fini par être plus franc sur Twitter, en répondant à un commentaire d’un journaliste du Times de Londres qui lui avait déplu.

 

«Perdre son service n’est pas forcément signe d’énervement ou de contrariété. L’adversaire a le droit de bien jouer!» en réponse à «Wow. En voilà un dépassement de temps! Mais qu’ont-ils donc ces joueurs?»

«En apparence, il n’est pas le plus charmant notamment à cause de son ton monocorde, analyse Mike Dickson, du Daily Mail. Mais il est très intelligent et il réfléchit très vite dès qu’il a entendu la question.»

Djokovic est peut-être celui qui fait le plus d’efforts pour satisfaire son auditoire

Dans ce compartiment du contenu, Novak Djokovic est peut-être celui qui fait le plus d’efforts pour satisfaire son auditoire, mais avec des nuances. Devenu plus (trop) diplomatique avec le temps, il s’applique toujours à argumenter y compris dans les domaines les plus futiles. Le n°1 mondial aime s’attirer les bonnes grâces du public comme il apprécie celles des medias, mais dans un souci «ultra corporate», note Mike Dickson, qui le trouve aujourd’hui «sans relief». C’est néanmoins un bon «client», comme l’on dit, avec cette particularité de ne jamais faire «payer» le prix d’une défaite par des mouvements d’humeur médiatiques.

En cela, il est le Maria Sharapova au masculin et le contraire de Serena Williams, guère amène si elle a perdu. Sa défaite traumatisante, contre Rafael Nadal à Roland-Garros en 2013, alors qu’il avait eu la rencontre en main, avait été suivie d’une conférence de presse à montrer aux jeunes apprentis champions.

Celle de Rafael Nadal à l’US Open en 2011 l’est aussi, à sa manière. Ce jour-là, le Majorquin s’était retrouvé tétanisé par les crampes en pleine interview. Le langage du corps valait alors tous les discours dans un drôle de mots à maux.

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