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Dix ans après, peut-on vraiment crever l’abcès du «Non» de gauche?

Des bulletins «Non» lors du référendum du 29 mai 2005 en France | REUTERS

Des bulletins «Non» lors du référendum du 29 mai 2005 en France | REUTERS

De quoi le «Non de gauche» en 2005 était-il vraiment le nom? A-t-il été entendu et dans quel état est-il dix ans plus tôt? A l'occasion des 10 ans du référendum, plusieurs analyses récemment publiées tentent d'apporter des réponses à ces questions.

L'anniversaire des dix ans de la victoire du «Non» au référendum portant sur l'adoption du traité établissant une constitution pour l'Europe est l'occasion de nombreux commentaires et analyses sur le sens de ce rejet et le destin du «nonisme» depuis le vote.

Dans une note publiée par la Fondation Jean-Jaurès, Yves Bertoncini, directeur de l’Institut Jacques-Delors, revient sur le résultat du référendum et remet en cause l’affirmation communément admise selon laquelle ce non, en particulier à gauche, «a été privé de sa victoire au prix d’un déni de démocratie».

Franco-scepticisme

La thèse repose sur l’argument suivant: le non de gauche n’était pas forcément et pas principalement un désaveu de la construction européenne. Selon l’auteur, les partisans du «Non» en 2005 n’ont pas rejeté cette construction, leur «euroscepticisme apparaît subsidiaire» comparé aux enjeux nationaux qui ont déterminé leur vote.

Yves Bertoncini s’appuie sur un sondage sorti des urnes du CSA, selon lequel les électeurs du «Oui» avaient fait leur choix sur la base d’enjeux européens (81% d’entre eux) alors qu’à l’inverse les électeurs du «Non» avaient en majorité pris leur décision en fonction d’enjeux nationaux (52%), et plus particulièrement sur la question de la situation économique et sociale du pays.

Un constat qui «nuance très fortement les interprétations visant à faire du vote “Non” un désaveu adressé d’abord et avant tout à la Constitution européenne ou plus largement à l’UE». Ces nonistes auraient exprimé plus de «franco-scepticisme» que d’«euro-scepticisme», affirme l’auteur.

Aspirations

À l’intérieur du bloc noniste, qui rassemble des électeurs allant du PC au FN, la gauche est légèrement majoritaire. Un «non de gauche» dont la spécificité est d’être plus concerné par une constitution jugée trop libérale et moins motivé que chez les nonistes de droite par la préservation de l’indépendance et de l’identité de la France ainsi que par le rejet de la possible adhésion de la Turquie.

Le traité de Lisbonne avait vocation à satisfaire les nonistes des deux camps

L’auteur soutient que le Traité de Lisbonne, dont l’adoption en 2008 par voie parlementaire est souvent considérée comme une trahison du rejet par référendum de la Constitution européenne, a tenu partiellement compte de l’opposition des nonistes de 2005 avec deux types de changements, «les changements à dimension “souverainiste” d’une part, les changements à dimension sociale et environnementale d’autre part». L’argumentaire fera sans doute hurler les nonistes, mais l’auteur considère que les ambitions plus modestes en matière de gouvernance de l’Union et les choix économiques et sociaux affirmés dans le traité de Lisbonne avaient vocation à satisfaire les nonistes des deux camps: les amendements plus souverainistes visant à satisfaire le non de droite, ceux concernant les orientations sociales et environnementales, à prendre en compte les préoccupations du non de gauche.

Cependant l’auteur admet que l’évolution de la construction européenne n’a pas complètement répondu aux aspirations des opposants, ni sur le plan de la santé économique nationale, ni vraiment au niveau européen sur l’orientation libérale de la construction européenne. Un bilan en demi-teinte, donc.

Éloignement des citoyens

Dans une tribune publiée dans Le Monde, l'ancien conseiller politique de François Hollande à l'Élysée Aquilino Morelle part du même point et se demande «de quoi le non était-il le nom?», soulignant qu’il fut à gauche «le rejet d’une Europe synonyme d’injonction libérale». En revanche, pour l’ancien conseiller, l’expression de mécontentement des électeurs n’a pas influencé le cours de la construction européenne dans les dix années qui ont suivi le vote, ce qui constitue un «déni démocratique sans précédent»:

«Tout a continué comme avant. L’Europe a continué à s’élargir, à se diluer, à s’éloigner des citoyens. Elle est plus que jamais cet espace “sans saveur et sans rivages” dénoncé lors de la campagne de 2005.»

La coupure entre les élites et le peuple est devenue une béance par laquelle le Front national s’est engouffré

Aquilino Morelle, ancien conseiller politique de François Hollande

Surtout, la gauche noniste ne semble pas avoir beaucoup capitalisé sur ce mouvement:

«La coupure entre les élites et le peuple est devenue une béance par laquelle le Front national s’est engouffré, dévorant la gauche, subjuguant la droite, mithridatisant le pays.»

Comme l'écrit sur Slate.fr le politologue Gaël Brustier, l'erreur d'interprétation des partisans d'un «Non de gauche», c'est qu'ils «ont voulu confondre leur positionnement idéologique avec les raisons qu’avaient les Français de rejeter le texte». Raisons diverses et pas forcément de gauche:

«En 2007, les forces de gauche comprirent trop tard qu’une partie de la France des classes populaires, qui avait voté “Non”, ne trouvait pas dans “l’offre” de gauche une réponse satisfaisante à ses questionnements. Nicolas Sarkozy tira d’ailleurs profit de la disponibilité d’un électorat devenu plus volatile, moins aligné sur le vote de gauche, et se fit élire président de la République.»

Un destin paradoxal pour ce mouvement puisque «si le “Non de gauche” a un jour existé, quelques alchimistes de l’idéologie l’ont, in fine, transformé en un “Non à la gauche” et ainsi changé une possibilité en une impasse, soit l’or en plomb.»

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