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La vraie histoire de l’homme qui s’est proclamé roi du «Nord-Soudan»

Jeremiah Heaton dans son «royaume»  | via la chaîne YouTube de l’ambassade du «Nord-Soudan»

Jeremiah Heaton dans son «royaume» | via la chaîne YouTube de l’ambassade du «Nord-Soudan»

L’Américain Jeremiah Heaton s’est fait connaître du Web en se proclamant roi du «Nord-Soudan». Il dit aujourd’hui qu’il l’a fait pour sauver l’humanité.

L’été dernier, Internet a été brièvement captivé par l’histoire d’un agriculteur américain qui s’était rendu dans un coin de désert baptisé Bir Tawil, au nord-est de l’Afrique, pour y planter un drapeau et y proclamer le «royaume du Nord-Soudan», dont il devenait le roi et sa fille, Emily, la princesse.

La plupart des articles qui y furent consacrés, y compris le mien, étaient assez moqueurs, considérant la proclamation du royaume et le couronnement de la princesse soit comme une tentative d’attirer l’attention sur soi, soit comme un cas extrême de parent cédant à tous les caprices de ses enfants. Toutefois, après que j’ai écrit un article sur un autre État récemment autoproclamé, Jeremiah Heaton m’a contacté pour m’expliquer qu’il avait été mal compris. Il ne s’était jamais uniquement s’agit de faire d’Emily une princesse, m’a-t-il affirmé. Heaton a un projet bien plus ambitieux en tête: il considère le Nord-Soudan comme une expérience audacieuse pour aider l’humanité à survivre aux changements climatiques.

«Je ne m’attendais pas à ce que cette histoire fasse le tour du Web. J’ai écrit un post sur Facebook pour en parler, le journal local l’a repris et puis c’est parti chez Associated Press, explique-t-il. Malheureusement, les médias se sont concentrés sur le couronnement d’Emily et nous n’avons eu à aucun moment l’occasion d’expliquer en détail ce qu’étaient nos projets.»

Efficacité énergétique

Afin de mener ses projets à bien, Heaton a lancé ce mois-ci une campagne sur IndieGogo destinée à concrétiser ce qu’il qualifie de «première nation en financement participatif». Le projet est de trouver des solutions énergétiques et agricoles innovantes en ces temps de changements climatiques.

Nous allons pouvoir constater ce qui se passe lorsque l’on finance entièrement une nation pour qu’elle soit efficace énergétiquement dès le tout début

Jeremiah Heaton

À l’heure actuelle, Heaton espère lever 250.000 dollars pour le «développement de concept». S’il parvient à réunir cette somme, il dit qu’il ira «identifier et solliciter les meilleurs agronomes, experts des énergies renouvelables, spécialistes de la purification d’eau, nutritionnistes, sociologues, géologues, climatologues, urbanistes, experts sur la région et autres consultants nécessaires pour créer le comité du Fonds scientifique du Nord-Soudan».

Si le projet d’Heaton semble un peu (voire très) utopique… c’est qu’il l’est. «Avec cette expérience, nous allons pouvoir constater ce qui se passe lorsque l’on finance entièrement une nation pour qu’elle soit efficace énergétiquement dès le tout début», m’a dit Heaton, en me faisant remarquer que, même dans la «ceinture verte» de l’État de Virginie, dont il est originaire, les changements climatiques ont rendu les cultures plus difficiles.

«Avec le climat qui ne fait qu’empirer, si l’on parvient à surmonter les difficultés qui nous empêchent de faire pousser des fruits et des légumes dans le désert, on pourra ensuite exporter ces techniques vers des zones plus tempérées.»

Il évoque notamment les fermes expérimentales japonaises, éclairées aux LED, comme modèle potentiel.

Heaton m’a dit qu’il imaginait «une ville dans le désert, qui maximise l’utilisation de l’espace et l’efficacité énergétique», où pourraient venir «tous ceux qui aiment cette Terre et qui voudraient faire avancer la science». Il dit espérer promouvoir l’innovation en matière d’efficacité «de manière très similaire à ce qu’a fait Elon Musk avec la voiture électrique», bien qu’il concède que, «la différence qui existe entre Elon et [lui], c’est que nous avons besoin de lever des fonds, alors que lui les avait déjà».

Nouvelle nation

Heaton a récemment reçu un peu d’argent de la part de Disney, qui lui acheté les droits d’adapter son histoire en film, La princesse du Nord-Soudan. Heaton m’ayant dit qu’il trouvait que les médias avaient accordé trop d’attention au côté «princesse» de son histoire, je lui ai demandé si le film parlerait aussi de ses projets environnementaux. «Le contrat m’empêche de parler du film pour l’instant», m’a-t-il répondu.

L’annonce du projet de film Disney a suscité une vive controverse sur Internet, du fait qu’il présente l’histoire d’un Blanc revendiquant un territoire en Afrique comme un conte de fées moderne. Heaton réfute ces accusations de colonialisme.

«Le Bir Tawil n’était pas un pays et n’avait aucune population, m’a-t-il dit. À la base, le colonialisme, c’est quand un pays prend possession d’un autre afin d’exploiter sa population et ses richesses. Ce que je fais ne correspond en rien à la définition du colonialisme. Je fonde une nouvelle nation. C’est quelque chose qui ne s’était plus vu depuis des centaines d’années sur une terra nullius

Il dit aussi n’avoir «jamais considéré le monde à travers un quelconque prisme racial».

Jeremiah Heaton rejette aussi l’idée selon laquelle il aurait cédé aux caprices de sa fille, qui rêvait d’être princesse.

«Il y a des gens qui ont essayé de rapprocher ce que j’ai fait de ces parents qui vont dépenser des millions de dollars pour les 16 ans de leur fille, mais je vous assure que cela ne se passe pas du tout comme ça chez nous.

 

Nous sommes des gens normaux, dit Heaton pour décrire la famille royale du Nord-Soudan, y compris la princesse. Parfois, des gens nous reconnaissent au supermarché, mais, en dehors de ça, notre vie n’a pas changé du tout. Toute princesse qu’elle est, ma fille doit encore faire sa part des tâches ménagères.»

Toute princesse qu’elle est, ma fille doit encore faire sa part des tâches ménagères

Jeremiah Heaton

À l’heure actuelle, Heaton vit aux États-Unis, en Virginie, mais il prévoit de retourner au Nord-Soudan cet été pour une visite et compte finir par s’y installer, lorsque toute l’équipe sera en place.

«Je suis le roi, mais je délègue beaucoup de décisions aux gens plus compétents. Je suis le visionnaire. Je suis le fer de lance, celui qui mène la charge et se prend les coups mais, au final, ce sont est eux qui décideront de ce qui se passera.»

Il est probable que le destin du Nord-Soudan ne soit pas à la hauteur des espoirs du visionnaire. Il se situe sur une terre à la frontière entre le Soudan et l’Égypte, qui, par une bizarrerie de l’histoire géopolitique, n’est revendiquée par aucun des deux pays. Heaton affirme avoir parlé avec des représentants de l’autorité égyptienne et dit que, dès que le financement sera en place, «[ils] formaliseron[t] [leurs] relations diplomatiques».

Il reconnaît que la situation pourrait être plus délicate avec le Soudan, compte tenu des tensions qui existent entre le pays et les États-Unis. «Sur mon passeport, il est toujours écrit que je suis un ressortissant américain. En tant que leader du Nord-Soudan, je dois faire très attention à nouer des relations commerciales sans tomber sous le coup de sanctions», dit-il.

Heaton affirme aussi être en contact avec les leaders du Liberland, un micro-État qui a récemment proclamé son indépendance, situé sur un bout territoire lui aussi non revendiqué, mais, cette fois-ci, entre la Serbie et la Croatie. Le Liberland, cependant, pourrait servir d’avertissement au roi du Nord-Soudan: son président a récemment été arrêté par la police croate pour avoir franchi sans autorisation une frontière internationale à l’intérieur de son propre «pays».

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