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Le «dad bod», et ta mère?

REUTERS/Lucas Jackson

REUTERS/Lucas Jackson

Vous croyez que le phénomène du «dad bod» est sexiste? C'est pire.

Au début, j'ai cru à une blague, ou tout du moins, au résultat d'une obscure étude menée par une non moins obscure université anglo-saxonne et qui aurait conclu, grosso modo, que les femmes considèrent que les bourrelets masculins, c'est sexy.

Je n'ai pas tardé à comprendre que, comme toutes les nouvelles expressions comportant les termes «mom» ou «dad», il s'agissait bien ce de ce que tout le monde s'est empressé de décrire comme «un phénomène». Rendez-vous compte, les femmes ne seraient donc pas ces cruchasses superficielles et vaguement pro-ana qui ne jurent que par la zumba et les céréales riches en fibres. Appelez l’AFP! Les femmes seraient tout à fait capables d'être séduites par un homme dont la sangle abdominale ne serait pas parfaitement ferme!

En tout cas, au vu de l'étonnement général au moment où une étudiante a décrété qu'il fallait, comme elle, vouer un amour inconsidéré à la petite bedaine masculine, il y a largement de quoi déduire que dans l'inconscient général, l'idée que l'immense majorité des femmes n'était attirée que par des abdos en béton était une réalité jusqu'ici intangible. C'est le premier problème de ce phénomène autoproclamé du «dad bod». Il y en a bien d'autres.

Il va de soi, que, comme ça a d'ailleurs été relevé, cette mode du «dad bod» illustre la différence de traitement entre les hommes et les femmes. Ici, l'embonpoint masculin est glorifié alors que les kilos des femmes deviennent rapidement «des kilos en trop», surtout après un accouchement. Ainsi, quand en 2014, l'actrice américaine Olivia Wilde n'a pas perdu ses kilos de grossesse, elle est jugée «décevante» alors «qu'on l'avait trouvée si bien foutue». Les nombreuses femmes qui ont posté leur «mom bod» sur les réseaux sociaux ont habilement prouvé que le «dad bod» était profondément sexiste. Mais c'est loin d'être le seul reproche à lui faire.

Le syndrome «dieux du stade»

Le simple fait de décrire une potentielle attirance des femmes pour les bedaines replètes comme quelque chose de tout à fait inédit et spectaculaire, c'est franchement insultant. Pour les femmes en question. Cela revient ni plus ni moins à dire, qu'il était communément admis jusqu'à maitenant que les femmes, dans leur ensemble, n'étaient attirées physiquement et sexuellement que par ce que la société décrit comme le corps parfait.

Aujourd'hui, les pubs, films ou déclarations qui entérinent l'idée selon laquelle les femmes séduisantes sont nécessairement fines et/ou musclées est régulièrement et à raison dénoncée. Les associations féministes, entre autres, s'attachent à lutter contre l'hypersexualisation du corps féminin, génératrice de complexes et de mal être des femmes. Quand la marque de lingerie Victoria's secret lance la campagne «The perfect body», hommes et femmes s'insurgent. Et pour cause. Cette campagne consiste tout simplement à prendre l'amour propre de 99,999% des femmes, à le piétiner, et à le donner à manger à leur animal de compagnie. A en croire la campagne, il existerait un corps parfait, et ô suprise, le corps en question est au pire décharné, au mieux, parfaitement sculpté.

Tout le monde ou presque brandit alors les mensurations réelles des Américaines, réplique en postant sur Twitter des photos de corps que la marque considérerait comme franchement pas terribles accompagnés du hashtag, #Iamperfect. On est des dizaines de milliers à dire que c'est dégueulasse, cette pub et toutes celles qui érigent l'absence totale (et physiologiquement impossible) de cellulite comme seule représentation possible d’un corps attrayant.

Le hic, c’est que dans le même temps, nous sommes aussi des milliers à ricaner chaque année quand sort le calendrier «Les dieux du stade» qui n'est rien d'autre que la version testostéronée de n'importe quelle publicité pour un yaourt au bifidus. Ce calendrier est pensé, fabriqué, calibré pour les femmes, ou en tout cas, pour satisfaire notre supposé appétit insatiable pour les muscles transversaux.

Chaque année, on a droit aux «mesdames, cette petit vidéo du making of du calendrier est pour vous», on décrète que le calendrier «va taper dans l'oeil des filles». Hihi.

La vérité, c'est que cette espèce de fausse connivence à gros coups de clins d'oeil égrillards revient à considérer les «filles» comme un tas de dindes qui gloussent à la vue du moindre ventre masculin extra-plat. Il a fallu qu'une jeune fille déclare qu'elle n'a rien contre les bourrelets et même qu'elle aime ça pour que d'un seul coup, on se mette à imaginer que peut-être, de la même manière que tous les hommes ne sont pas attirés par des corps ultra-fermes et mincissimes, il puisse en être de même pour les femmes. Pour résumer, présenter la possible attirance d'une femme pour un corps masculin bedonnant comme quelque chose d'extraordinaire c'est décrire les femmes dans leur ensemble comme des bécasses superficielles en voie de rédemption.

Le «parent» nouveau mètre étalon de la vie de merde

Mais voilà donc que le léger surpoids est devenu un nouvel accessoire de mode. Un nouveau «it-truc». Et comme chaque nouvelle tendance, il convient de lui accoler un petit nom. Va donc pour le «dad bod», que, là aussi, tout le monde ou presque a repris sans s'interroger réellement sur l'emploi ici du terme «dad». Car il n'y a pas besoin d'être père pour avoir un «dad bod». Le terme «dad» renverrait ici au mode de vie qui est censé générer le fameux léger surpoids. Un mode de vie qui donc serait l'apanage des parents.

Les parents seraient alors les seuls à reprendre du dessert, à ne pas faire de sport, à faire du gras. Cette idée est le corollaire de celle, par trop répandue, qui veut que les gens qui deviennent parents un jour se négligent automatiquement. Et surtout qu’il y a un avant/après bébé et que le simple fait d’avoir donné la vie va vous faire passer du côté de ceux qui ne maîtrisent ni leur apparence, ni leur forme physique, ni leur vie. Bien sûr, il est évident que la parentalité bouleverse, que la légèreté et le café chaud ne sont que de lointains souvenirs. Mais il est aussi assez insupportable de constater que les parents sont aujourd’hui considérés comme le mètre étalon de la vie de merde.

Ainsi, la saga 50 shades of grey serait du porno pour maman. Il n’y aurait donc que les mères pour être vaguement excitées par un mec qui fouette sa copine avec une cravate de Fursac. Là, aussi, l'expression est peu remise en cause tant est ancrée l'idée que les mères ont une vie sexuelle médiocre. Sur le site du New Yorker, Susan Orlean faisait fort justement remarquer que le mot «mom» etait devenu une insulte. Elle racontait par exemple l'histoire d'une de ses amies qui avait subi un lifting dans l'espoir de ne pas «ressembler à une maman». Elle relevait le fait que dans la plupart des cas, quand quelque chose est qualifié de «truc de maman», c'est qu'il s'agit d'un truc chiant ou sans grand intérêt. Ainsi, dans l'imaginaire collectif, les «blogs de maman» désignent nécessairement un robinet d'eau tiède. Dire à une femme «nan mais toi, maintenant, t'es un maman» revient à la classer au rayon des objets un peu démodés et abîmés mais qu'on-jette-pas-parce-que-ça-peut-toujours-servir. La palme du «mommy thing» le plus horripilant revient probablement à cette mode du «mom jeans» vanté à longueur de magazines féminin: soit un jean bien remonté sur la taille, ni trop clair ni trop foncé, ni trop serré ni trop large. Bref, un jean chiant mais qui serait «sexuellement inoffensif». Comme une maman.

L'expression «dad bod» véhicule exactement la même idée. Avoir une «bedaine à la papa», c'est mignon, inoffensif, vaguement sexy mais pas trop quand même, et surtout réconfortant comme le seraient les parents. Ou les gros.

Non, les gros ne sont pas des doudous

Voilà le troisième problème du «dad bod». MacKenzie Pearson, l'étudiante qui a théorisé la sexyness du «dad bod» est formelle: le «dad bod» «est rassurant» et plus «agréable au toucher et pour les câlins». Comme un putain de doudou.

C'est exactement le cliché accolé à toutes les personnes en surpoids: elles seraient moelleuses, accueillantes, rassurantes, enveloppantes, bonne vivantes. Régulièrement, le corps des gros est purement et simplement réifié et présenté comme un genre d'énorme couette chaude et réconfortante qui en plus ferait des blagues parce que c'est bien connu, tous les gros sont rigolos, et qui aussi, mangerait plein de frites parce que tous les gros ont évidemment un bon coup de fourchettes. Qui a envie d'être présenté comme un doudou géant pour personnes en mal d'affection? Personne.

Quant à l'idée, également présentée par MacKenzie Pearson, qu'une femme se sent mieux dans sa peau si son compagnon est physiquement imparfait, elle est aussi complètement conne car elle repose sur l'idée que dans un couple, l'amour propre dépend du physique du partenaire. Contrairement à ce que pense MacKenzie Person, une relation amoureuse ne consiste pas forcément à chercher quelqu'un qui nous permette, comme elle l'explique, «de rester au centre de l'attention».

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