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Enveloppes de billets, œuvres d'art et appartement à Miami: ce que révèle le rapport de la justice américaine sur la Fifa

REUTERS/Arnd Wiegmann

REUTERS/Arnd Wiegmann

Les 162 pages de la mise en accusation de la justice américaine sont riches de détails sur la corruption supposée qui gangrène la puissante organisation.

Quatorze personnes ont été inculpées, mercredi 27 mai, par la justice américaine dans le cadre d'un scandale qui implique des hauts responsables de la Fifa et de certaines de ses confédérations. Elles sont accusées –entre autres– de faits de «corruption, fraude électronique et blanchiment d'argent».

Le Département américain de la Justice a mis en ligne la mise en accusation, quelques heures après les arrestations de sept des prévenus, qui se sont déroulées à Zurich. A l’intérieur de ces 162 pages sont décrits les reproches adressés par l’administration américaine aux quatorze inculpés. On y trouve ainsi des renseignements sur les fraudes et corruptions ou tentatives qui ont entaché l’attribution de Coupes de monde –comme celle de 1998. Mais le document contient également des anecdotes sur l’utilisation de cet argent ou les tentatives des personnes inculpées pour le dissimuler.

Le Département américain de la justice rappelle par ailleurs, en introduction, que ces agissements vont à l’encontre du code d’éthique qu’avait instauré la Fifa à partir de 2004 afin de redorer son image:

«Entre autre choses, ce code d’éthique indiquait que les responsables du football n’avaient pas le droit d’accepter des pots de vin, des cadeaux ou d’abuser de leur position pour un gain personnel.»

Le président de la Fifa, Joseph Blatter, qui s’est exprimé jeudi 28 mai, a d’ailleurs fait référence à l’éthique dans le discours qui lui a servi de défense:

«Il faut faire plus pour que chacun se comporte de façon responsable et éthique. [...] Je ne peux pas surveiller tous les membres de notre famille dans le monde. Il n'y a pas de refuge pour la corruption [au sein de la Fifa]

Une corruption qui a changé la face du foot mondial

La plus grosse révélation du Département américain de la Justice concerne la corruption qui a entaché le vote pour désigner le pays organisateur de la Coupe du monde 2010. Trois candidatures, celles de l’Afrique du Sud, du Maroc et de l’Egypte, avaient été retenues en 2004 par le comité exécutif de la Fifa. Lors du vote final entre les trois finalistes, le 15 mai 2004, c’est l’Afrique du Sud qui l’avait emporté avec 14 voix, contre 10 pour le Maroc et zéro pour l’Egypte. Mais la mise en accusation du DoJ remet en cause ce résultat.

Dans les mois précédant la désignation de la nation hôte, Jack Warner, le président de la Confédération de football d'Amérique du Nord, d'Amérique centrale et des Caraïbes (Concacaf), et Chuck Blazer, son secrétaire général, font le voyage au Maroc, «comme ils l'avaient déjà fait en 1992 avant le vote pour le pays organisateur de la Coupe du monde 1998», pour laquelle le pays était déjà candidat, soulignent les enquêteurs américains. Pendant ce voyage, un représentant du comité de candidature du Maroc propose de verser un million de dollars à Warner en échange de sa promesse de voter pour le pays lors du vote à bulletin secret.

Mais «l’offre» marocaine est très vite balayée par les pots-de-vin que proposent des officiels sud-africains. Chuck Blazer (désigné comme le «co-conspirateur #1» dans la mise en accusation) apprend par Jack Warner que des hauts responsables de la Fifa, le gouvernement sud-africain et le comité de candidature d’Afrique du Sud sont prêts à s’arranger avec le gouvernement sud-africain sur un chèque de 10 millions de dollars à la Caribbean Football Union (CFU) pour soi-disant aider financièrement «la diaspora sud-africaine dans les Caraïbes». Il comprend alors que cette tentative de corruption vise les votes de Warner, du «co-conspirateur #17» (un autre membre du comité exécutif non-identifié) et de lui-même. Par la suite, Warner indique qu’il accepte l’offre et promet à Chuck Blazer qu’il lui versera un million de dollars sur la somme promise.

Selon la mise en accusation américaine, les votes de trois membres du conseil exécutif de la FIFA ont donc été achetés, ce qui a eu une influence directe sur le résultat final. Si Chuck Blazer, Jack Warner et le «co-conspirateur #17» avaient par exemple accordé leur vote au Maroc, ce dernier l’aurait emporté.

Autre fait marquant: les officiels sud-africains ont indiqué à Jack Warner, après l'attribution du Mondial 2010 à l'Afrique du Sud, qu’aucun paiement ne se ferait via des fonds gouvernementaux sud-africains. C’est donc la Fifa qui a viré directement la somme de 10 millions de dollars au dirigeant via un compte de la Concacaf. Une somme qui était initialement prévue pour contribuer à l’organisation du Mondial.

D’autres huiles de la zone Caraïbes sont impliquées, dont Jeffrey Webb, président de la Fédération de football des Îles Caïmans depuis 1991 et président de la Concacaf depuis 2012. Il fait partie des sept dirigeants de la Fifa arrêtés par la justice américaine.

Destruction de preuves

Un autre épisode marquant survient en avril 2011, quand le «co-conspirateur #7» (qui semble être le Qatarien –et ancien candidat à la présidence de la Fifa– Mohammed Bin Hammam, au vu des renseignements laissés par le DoJ) envoie un email à Jack Warner sur son adresse américaine et lui demande d’organiser un congrès extraordinaire des membres de la Concacaf, où il pourra s’adresser à eux pour promouvoir sa candidature comme candidat à la présidence de la Fifa.

La CFU se réunit sous la direction de Jack Warner les 10 et 11 mai 2011 au Hyatt Regency Hotel de Trinité et Tobago, en présence notamment de deux membres de fédérations basées sur le territoire des Etats-Unis, celles de Porto Rico et des îles Vierges.

Le 10 mai, le «co-conspirateur #7» s’adresse aux membres des associations de la CFU en leur disant qu’il cherche leur soutien pour l’élection du président de la Fifa. Après son intervention, Jack Warner s’adresse à son tour aux dirigeants en leur disant qu’un cadeau les attend dans la salle de conférence de l’hôtel. Les officiels ont ensuite reçu des instructions de membres du staff de la CFU dans la salle de conférence, où ils ont trouvé une enveloppe à leur nom avec 40.000 dollars à l’intérieur.

Si vous êtes pieux, allez construire une église, mes amis

Jack Warner, ex-président de la Concacaf

Le lendemain, le 11 mai, Warner retrouve les dirigeants lors d’une réunion où il leur explique que l’argent dans les enveloppes est un «cadeau» du «co-conspirateur #7». Mais il leur affirme qu’il a dit à ce dernier que chacun d'entre eux gardait sa liberté de vote car ce n’était qu’un «cadeau». Warner a ensuite appris qu’un représentant d’une fédération de la CFU avait contacté la Concacaf à ses bureaux de New York pour recevoir des conseils de «co-conspirateur #1» (Chuck Blazer, donc) sur ces paiements. Warner était en colère qu’un représentant se soit ainsi confié à lui. Un peu plus tard, il déclarera aux membres de la CFU:

«Il y a des gens ici qui pensent qu’ils sont plus pieux que nous. Si vous êtes pieux, allez construire une église, mes amis. Notre business est notre business.»

Ce même Jack Warner se serait payé une copropriété à Miami, six ans plus tôt, «sous le nom d’un membre de sa famille, avec de l’argent récupéré d’un compte au nom d’un établissement qui était ostensiblement affilié à la Concacaf et qui était pourvu en partie par des fonds du Programme d’assistance financière, développé par la Fifa».

Dans le même genre, on apprend que le «co-conspirateur #4» (selon toute vraisemblance Enrique Sanz de Santamaría, selon la description faite par le DoJ) a de son côté profité de manière personnel du système mis en place par Jeffrey Webb en acquérant, par exemple, «un tableau très cher d’une galerie d’art new-yorkaise, qui avait été payé par Costas Takkas [un des mis en examen, ancien haut membre de la Fédération des îles Caïmans –dont Jeffrey Webb était président]».

La mise en accusation indique également comment les différents accusés ont essayé de brouiller les pistes:

«José Margulies [un des mis en examen] utilisait les services d’agents de change, il broyait ses archives et décourageait les responsables du foot qui recevaient des paiements d’utiliser des comptes avec leur propre nom, pour ne pas attirer l’attention des forces de l’ordre, même si ceux-ci n’ont pas toujours suivi ses conseils.»

Un peu plus loin, le DoJ décrit que lorsqu’un des «co-conspirateurs» a appris qu’un autre était interrogé par les agents fédéraux, il a essayé de le convaincre de ne rien dévoiler. D’autres –dont l’inculpé Aaron Davidson, précise le DoJ– ont alerté leurs collègues qu’il était possible qu’il y ait des enregistrements où on les entend confesser leurs crimes. Enfin, le DOJ explique que l’un des «co-conspirateurs» «a détruit des preuves du paiement des pots-de-vin».

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