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Combien coûte la prostitution à la société?

Des prostituées roumaines en Allemagne, en 2009. REUTERS/Hannibal Hanschke

Des prostituées roumaines en Allemagne, en 2009. REUTERS/Hannibal Hanschke

En comptant par exemple les besoins en postes de policiers spécialisés, ou en médicaments et IVG pour les prostituées, un rapport du Mouvement du nid et de la société Psytel estime ce coût à près d’1,6 milliard par an. Un calcul qui fait déjà réagir.

Trois milliards d’euros: c’est le montant des sommes générées par la prostitution qui circulerait actuellement en France, selon la Fondation Scelles. La prostitution engendre des millions, à tel point que l’Institut Eurostat a demandé aux Etats européens, pour mieux pouvoir les comparer entre eux, de comptabiliser ces sommes dans le calcul de leur PIB. Mais ce qu’on connaît moins, c’est le coût de la prostitution pour la société, exactement comme on calcule le coût de la pollution ou celui du tabac sur les dépenses de santé d’un Etat. C’est ce qu’ont décidé de faire deux organisations, dans un rapport intitulé «ProstCost». Conclusion: la prostitution «coûterait» à la société près d’1,6 milliards par an.

Précisons-le d’emblée: l’éditeur et co-auteur de ce rapport n’est pas neutre. Il s’agit du Mouvement du Nid, une association clairement abolitionniste, qui monte régulièrement au créneau pour exiger des lois pénalisant les clients de la prostitution. L’autre structure co-auteure du rapport est moins connue. Il s’agit de Psytel, qui se définit comme une «société d’ingénierie sociale» qui «rassemble des expertes en sciences humaines, statistique et économie» et a publié en juin 2009 la première estimation du coût économique et social des violences conjugales en Europe. Quoi qu’il en soit, certains choix de ce rapport, dont le lecteur pourra discuter la pertinence, peuvent s’expliquer par le but que se proposent les auteur. Mais cette étude a le mérite de poser les premiers jalons d’un débat quasi-inexistant sur le sujet.

4,5 fois plus de médicaments consommés

Comment les auteurs du rapport ont-ils procédé pour aboutir à 1,6 milliards et à quoi correspond ce chiffre? Il a fallu d’abord estimer le nombre de prostituées en France, chose d’emblée peu évidente, tant cette donnée fait l’objet de débats. Ils ont estimé qu’il y avait 37.000 prostituées en France. Le ministère de l’Intérieur estime qu’elles sont 20.000; la délégation aux Droits des femmes de l’Assemblée nationale parle de 20.000 à 40.000 personnes. Le chiffre de 37.000 ne paraît donc pas démesurément exagéré.

Une fois ce chiffre admis, les organisations, qui affirment avoir enquêté pendant 18 mois, ont déterminé 29 postes de coûts répartis en six catégories. Elle distinguent d’abord les coûts directs médicaux, qui correspondent aux consultations et hospitalisations résultant de la prostitution, aux médicaments ingérés, aux IVG opérées et aux maladies développées à la suite de l’absorption d’alcool et de substances illicites. Le rapport s’appuie notamment sur une étude parue en 2013, qui indiquait par exemple que les personnes en situation de prostitution consomment 4,5 fois plus de médicaments. Ces coûts représentent selon les associations une somme de 86 millions d’euros.

Des conséquences sociales chiffrées à 364 millions d’euros

La deuxième catégorie de coûts correspond aux coûts directs non médicaux. Entrent dans ce champs les activités des services de police et de gendarmerie, celle de l’administration pénitentiaire et les activités de justice pénale. Il y avait en 2013 par exemple 87 policiers affectés spécialement à la prostitution en France, et 21 gendarmes. Environ 400 à 500 condamnations sont prononcées par an pour proxénétisme. L’ensemble de ces coûts est évalué à 35 millions d’euros.

Viennent ensuite une troisième et une quatrième catégorie de coûts des conséquences sociales directes et indirectes, qui correspondent d’un côté aux aides accordées pour se loger (allocations type «APL» ou hébergement d’urgence), pour se réinsérer dans la société (comme l’allocation temporaire d’attente), pour se soigner (CMU) ou tout simplement subsister (RSA) et de l’autre au placement des enfants des personnes prostituées, aux homicides et suicides ou encore aux «pertes de production dues aux incarcérations». L’ensemble de ces coûts est équivalent à 364 millions d’euros.

Débats en perspective

Une cinquième catégorie calcule le «coût humain» lié à la prostitution. Qu’est-ce que le coût humain dans ce cas-là? Les organisations ont attribué aux violences psychologiques et physiques, viols et tentatives de viol une «valeur préjudicielle», par exemple 22.500 euros pour un viol, en s’inspirant d’études sur le sujet, comme celle de John J. Potterat, dans la revue American Journal of Epidemiology. Ce calcul est bien sûr délicat et ne peut être parfaitement objectif, car les souffrances varient en fonction des individus. Mais s’appuyant sur ces critères et estimations moyennes, elles ont estimé que le coût humain total de la prostitution en France était d’environ 311 millions d’euros.

Enfin la dernière catégorie correspond à l’évasion fiscale entraînée par la prostitution, un «manque à gagner» évalué à 853 millions d’euros, le plus gros poste de coût. Ce «manque» proviendrait d’abord selon le rapport du fait que les personnes prostituées ne déclarent pas toutes leurs revenus. Il serait ensuite dû au fait que «l’argent des clients de la prostitution est en bonne partie soustrait au circuit de l’économie classique» et directement envoyé à l’étranger sans être soumis à l’impôt, à hauteur, selon le rapport, de 45% du chiffre d’affaires. Un chiffre évidemment là encore sujet à débat, puisque si la prostitution était interdite, il y aurait aussi sans doute des flux financiers et «investissements» provenant de l’étranger en moins. «Difficile d’entendre cet argument dans la mesure où ces recettes ne seraient de toute façon pas recevables en France puisque le proxénétisme est interdit», soulignent aussi les Décodeurs du Monde, qui ont été les premiers à rendre publique cette étude.

C’est de manière générale la limite de ProstCost, qui compare en creux la situation actuelle avec un idéal type qui n’existe pas. Que deviendrait l’argent du client, s’il n’était pas investi dans la prostitution? Irait-il forcément dans une activité légale, ou n’irait-il pas peut-être aussi dans l’achat de drogues, dans les thérapies psychologiques, ou d’autres choses encore, qui constituent aussi des «coûts» pour la société? Par ailleurs, quel aurait été le parcours d’une personne qui ne se serait pas dirigé vers la prostitution? Comment être sûr que cette personne aurait correspondu en tous points au Français moyen, et qu’elle n’aurait pas eu besoin d’aides sociales ou de consultations médicales? 

Et si l'éradication de la prostitution, comme l'appelle de ses voeux le Mouvement du nid, ferait diminuer ces coûts, la légalisation permettait aussi un tel résultat. 

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