Partager cet article

On a revu les clips de campagne du référendum de 2005 (et on a mieux compris la victoire du «non»)

Montage à partir des spots de campagne du Parti socialiste et du Rassemblement pour la France. Ina.fr

Montage à partir des spots de campagne du Parti socialiste et du Rassemblement pour la France. Ina.fr

Le revisionnage des argumentaires de l'époque permet de mieux constater la difficulté des principaux partis à construire un discours mobilisateur.

A l'époque, les médias l'ont décrite comme une surprise, un coup de tonnerre: dix ans plus tard, on se dit qu'il fallait être un pratiquant hardcore de la méthode Coué pour penser que la victoire du «non» lors du référendum du 29 mai 2005 européen était imprévisible, en tout cas si l'on s'en tient à la campagne menée par les partis politiques favorables au «oui» à l'époque.

Il y a dix ans, les Français étaient appelés à se prononcer par référendum sur la ratification du traité établissant une constitution pour l’Europe et la rejetaient à une claire majorité (54,68% des suffrages exprimés), à l’issue d’une campagne médiatique ugée trop unanimement «ouiiste» par les opposants au traité. Les principaux partis de gouvernement, PS et UMP, se rejoignaient en effet dans l’adhésion au traité, alliance incarnée jusqu'à la caricature par la couverture de Paris Match du 15 mars 2005, qui réunissait Nicolas Sarkozy (alors ministre des Finances) et François Hollande (alors premier secrétaire du PS), quand les souverainistes de gauche comme de droite appelaient à voter «non».

Avant de démarrer notre projection de quelques-uns des spots de campagne de 2005, jetons un oeil à ce sondage CSA de 2013 interrogeant les Français dans la perspective des élections européennes de 2014: on y lit la permanence du clivage oui-non révélé en 2005. Des partisans des partis de gouvernement, de droite et de gauche (PS, EELV, MoDem, UDI, UMP), qui se disent favorables à l'Union européenne et, à l'inverse, des partisans de l'extrême gauche et de la gauche dite radicale qui la rejettent à une faible majorité, alors que les sympathisants du FN sont très majoritairement eurosceptiques.

Les élections européennes de 2014: vers une progression des partis eurosceptiques? –Juin 2013. Institut CSA.

Ouiisme de gauche: le Parti socialiste s'enlise

Faut-il juger la cohérence idéologique d'un parti, sa confiance dans ses fondements et sa solidité intellectuelle à travers la qualité de réalisation de ses clips de campagne? Si oui, le spot de 2005 du PS en faveur du vote «oui» révèle un parti totalement perdu à l'approche du référendum, peuplé de discours creux sur l'Europe sociale et autres lieux communs de la construction européenne. Il faut dire que le PS sort alors d'un affrontement interne dont l'enjeu a été de définir sa ligne politique: un vote interne a départagé en décembre 2004 les partisans du «oui», vainqueurs haut la main (59%), et ceux du «non». Le rappel des noms de ces derniers se passe de commentaire: Laurent Fabius, Manuel Valls, Arnaud Montebourg ou encore Bernard Cazeneuve.

Venons-en au clip: on est Gare du Nord à Paris. La vidéo présente dans ce décor des couples composés d’un responsable PS (Harlem Désir, Delphine Batho, Gérard Collomb) et d’un électeur lambda, les premiers expliquant aux seconds pourquoi ils doivent voter oui. Le tout sur fond d’eurodance (message subliminal) pourrie.

Adopte un socialiste. Une coproduction NRJ 12/Solférino?

La narration est hachée, les scènes du clip s’enchaînent d’une manière incompréhensible. Presque tous les intervenants ont un accent étranger prononcé, mais pourquoi au juste? Est-ce le signe d'une ouverture à la diversité des Européens, ou un choix d'interroger des Français naturalisés? On ne saura pas. A vrai dire, on ne comprend rien et, dix ans après, la sanction des urnes n'en paraît que plus méritée.

Un point de lucidité néanmoins, le choix d'une jeune femme pour le dernier échange entre un électeur et un élu PS: les jeunes constituaient une cible à convaincre, et ils ont majoritairement voté contre l'adoption du traité.

Dis, Gérard Collomb, pourquoi les jeunes devraient voter «Oui»? «Pour prendre davantage de décisions à la majorité qualifiée», mon enfant.

Ouiisme de droite: l’UMP sans passion

 Service minimum à l'UMP où Nicolas Sarkozy, alors en pleine ascension deux ans avant la présidentielle, porte la campagne du «oui» umpiste dans les médias. Le parti a déjà clarifié sa ligne puisque les souverainistes du RPR sont partis dans une échappée solitaire lors des européennes de 1999, avec une alliance entre Charles Pasqua et Philippe de Villiers (un mariage qui finira mal).

Ici, on est dans le «oui» mais de droite, ça ne déconne pas, faut pas confondre; «une France moderne, pleine d’énergie, dans une Europe puissante, solidaire», déclame Nicolas Sarkozy alors que s’enchaînent les images cylindriques de la puissance économique européenne (Eurostar, Airbus, fusée Ariane).

Pour une Europe moderne, une Europe de [email protected], je vote «oui» le 29 mai!

Voilà pour la partie qui joue sur le registre émotionnel. Le travail de conviction rationnel est ensuite confié à Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense, qui utilise un argumentaire purement défensif et anxiogène: la paix n’est jamais acquise définitivement, «nous le voyons avec le terrorisme et les crises multiples». La clause de solidarité en cas de pays attaqué inscrite dans le traité constitutionnel nous protègera en temps de guerre: en substance, le traité ou bien la guerre... ça fait envie, non?

Nonisme de gauche: le Parti communiste motive ses troupes

Originalité, le PCF introduit son spot par une courte déclaration de Patrice Bessac, conseiller régional d'Ile-de-France, qui explique que le parti a décidé de partager son temps de parole avec d’autres partisans d’un «non de gauche». Suit l’allocution de Georges Sarre, du Mouvement républicain et citoyen (MRC). Puis le PC choisit de donner la parole à son électorat: un responsable syndical enseignant et un autre, cheminot, livrent à Marie-George Buffet leurs arguments en faveur d’«une Europe sociale» et contre «ce traité libéral».

Rappelons qu'un point de fixation central du débat de 2005 fut la directive européenne Bolkestein, du nom du commissaire européen au Marché intérieur, qui proposait que des travailleurs d'un autre pays membre de l'Union puissent rendre des services ponctuels dans un autre Etat membre selon les conditions de salaire et de protection sociale de leur pays d'origine: un dumping social rapidement devenu l'épouventail des nonistes, et qui trouvera son incarnation populaire et humoristique dans la figure allégorique du «plombier polonais». On se souvient aussi de la réponse opportuniste et décalée de la Pologne dans une campagne de publicité vantant le tourisme du pays, mettant en scène le fameux plombier polonais et son alter ego féminin, l'infirmière polonaise.

Nonisme de droite: le Mouvement pour la France veut une maison commune (mais sans les Turcs)

Des enfants en maillot de bain sur une plage font des pâtés de sable... Ces scènes d’innocence sont entrecoupées d’allocutions des responsables du MPF –mais pourquoi? Leurs propos n’ont rien à voir ni avec l'enfance, ni avec les plages, ni avec les pâtés de sable.

Un inédit de Truffaut? Une pub pour une société d'assurances? Non, le spot de campagne du Mouvement pour la France lors de la campagne du référendum de 2005.

Et puis à la fin, on croit comprendre la laborieuse démonstration lorsque Philippe de Villiers entre en scène: les enfants dessinent les frontières de l'Europe, et lui souhaite construire les «fondations» de celle-ci, discuter de «la surface» de l’Union (et cette surface n’inclut pas la Turquie).

Nonisme de droite (II): Charles Pasqua prend la confiance

Cofondateur du RPR de Jacques Chirac, Charles Pasqua avait livré une campagne acharnée, avec Philippe Séguin, contre l’adoption du traité de Maastricht en 1992, que les Français avaient approuvé de justesse par référendum. En 1999, la liste qu'il conduisait avec Philippe de Villiers avait dépassé celle (pro-européenne) du RPR-UDF canal officiel, menée par Nicolas Sarkozy.

Ce qui explique peut-être une certaine décontraction, pour ne pas dire nonchalance, de la part du président du Rassemblement pour la France et l'Indépendance de l'Europe quand il se présente face caméra dans son spot de 2005. Plutôt que d’argumenter sur les raisons de s’opposer au traité, il préfère faire mine, entre populisme assumé et préscience de la raclée qui s'annonce, de se raccrocher à l’avis de la majorité. «Comme les arguments que vous présentez manquent de conviction», reproche-t-il aux partisans du «oui» qu'il interpelle en introduction, et qu’il n’y a pas d’enthousiasme pour l’Europe, «le peuple sent qu’on le trompe» et «se prépare à répondre non»: et il répondra «non avec lui».

Un des grands paradoxes du résultat du référendum sera de comprendre pourquoi le «non», porté surtout par des partis de droite, allait être le choix en majorité d'électeurs proches de la gauche. La gauche non partisane disposait d'une solide équipe de «nonistes» s'exprimant notamment sur Internet: le blogueur et enseignant d'économie Etienne Chouard ou l'association Attac, entre autres.

Nonisme de droite (III): le FN contre «les fonctionnaires anonymes de Bruxelles»

C’est une jeune Marine Le Pen qui apparaît à l’écran pour le spot de campagne du parti en faveur du «non». L'Europe? Une «prison idéologique», des traités «socialement destructeurs», écrits et appliqués par des «fonctionnaires anonymes de Bruxelles». Sur le plan de la sociologie électorale, Le Pen fille en appelle avec insistance aux «parents, grands-parents» actuels ou futurs. Les retraités seront pourtant l'une des rares populations à avoir soutenu en majorité l'adoption du traité européen.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte