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Seul l’impérialisme peut sauver le Moyen-Orient

La citadelle de la ville antique de Palmyre, en Syrie, le 28 octobre 2007 | REUTERS/Nour Fourat

La citadelle de la ville antique de Palmyre, en Syrie, le 28 octobre 2007 | REUTERS/Nour Fourat

L’instabilité qui règne actuellement dans cette région provient de l’écroulement de trois systèmes impériaux. Le Moyen-Orient n’aurait-il le choix qu’entre dictature et chaos?

Si l’impérialisme a mauvaise presse de nos jours, pendant la majeure partie de l’histoire humaine, les empires ont constitué le mode de gouvernement par défaut et leur chute a toujours causé de grands dégâts, tant en Chine et en Inde de l’Antiquité au début du XXe siècle qu’en Europe après la Première Guerre mondiale.

L’effondrement auquel nous assistons en ce moment dans le monde arabe, ce chaos dans certaines régions d’Afrique du Nord, dans la péninsule arabique et au Moyen-Orient est une conséquence de la véritable fin de l’impérialisme. La capture par l’État islamique de Palmyre, ancienne ville de caravansérails et l’un des sites archéologiques les plus fascinants du Proche-Orient, ne fait que confirmer ce point. Palmyre est une bonne illustration de la manière dont la région s’est toujours définie au fil de l’histoire: par des routes commerciales plutôt que par des frontières figées. Sa capture par les barbares n’est qu’une manifestation du retour du monde à cette réalité fluide.

Ce sont en réalité trois systèmes impériaux que nous voyons s’écrouler sous nos yeux au Moyen-Orient.

Tout d’abord, le chaos qui règne dans la région prouve qu’elle n’a toujours pas trouvé de solution à la chute de l’Empire ottoman suite à la Première Guerre mondiale. Pendant des centaines d’années, les disputes territoriales dans la Grande Syrie et en Mésopotamie entre sunnites et chiites, Arabes et juifs, musulmans et chrétiens étaient restées relativement rares. Tous étaient soumis au joug d’un dirigeant impérial qui, depuis Istanbul, les protégeait les uns des autres. Ce système s’est effondré en 1918, libérant les démons des querelles nationales, ethniques et sectaires autour du rôle de chacun dans le contrôle des territoires et de la définition des frontières.

Ensuite, l’implosion de l’Irak après la chute de Saddam Hussein, celle de la Syrie dans le sillage du Printemps arabe et l’émergence de l’État islamique ont signé la fin des frontières érigées par l’impérialisme européen, britannique et français au Levant.

Enfin, l’approche manifestement non-interventionniste du président américain Barack Obama vis-à-vis de ces événements est un signe de la fin du rôle de grande puissance organisatrice et stabilisatrice de l’Amérique dans la région. Souvenez-vous que, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis avaient été un empire global qui ne disait pas son nom (personne sans doute ne prouve ce fait dérangeant de manière plus exhaustive que l’historien d’Oxford John Darwin dans son livre paru en 2007 After Tamerlane: The Rise and Fall of Global Empires, 1400-2000).

Héritage

Les forces impériales ne sont pas les seules à avoir entamé leur déclin en laissant le chaos derrière elles. La chute de Saddam Hussein en Irak, de Mouammar Kadhafi en Libye et la réduction du régime de Bachar al-Assad en Syrie à un mini-État assiégé a mis un point final à l’ère des hommes forts post-coloniaux, dont le règne était intrinsèquement lié à l’héritage de l’impérialisme. Après tout, ces dictateurs régnaient sur des pays dont les frontières avaient été définies par les Européens. Et parce que ces frontières impériales ne correspondaient souvent en rien aux frontières ethniques ou sectaires, ces régimes dictatoriaux avaient besoin d’identités laïques pour combler toutes les divisions communautaires. Tout cela a été brutalement balayé.

Identité en tant qu’État jamais remise en cause

Hélas, ce que l’on a appelé le Printemps arabe n’a pas été synonyme d’avènement de la liberté mais d’effondrement de l’autorité centrale, ce qui ne prouve en rien que ces États, artificiels ou pas, soient prêts à affronter les rigueurs de la démocratie.

On distingue deux types d’États affectés par les bouleversements actuels. D’abord il y a les implantations de civilisation remontant à des temps très reculés. Ces endroits sont des États sous une forme ou une autre depuis l’Antiquité, ce qui leur a permis de développer des formes d’identités laïques solides qui s’élèvent au-dessus de l’ethnicité et des sectes religieuses. Le Maroc, la Tunisie et l’Égypte sont les pays les plus flagrants dans cette catégorie.

Lorsqu’on se penche sur une carte des sites romains le long de la côte nord-africaine, on constate qu’elle regorge de colonies dans ces pays, alors qu’elles sont relativement absentes en Algérie et en Libye, les vastes territoires qui les jouxtent. En d’autres termes, le Maroc, la Tunisie et l’Égypte sont historiquement définissables. Quelque tumulte et autres changements de régimes qu’ils aient connus pendant le Printemps arabe, leur identité en tant qu’État n’a jamais été remise en cause. Dans ces pays, le problème est donc de savoir qui dirige et quel genre de gouvernement doit être mis en place, pas de remettre en question l’existence même d’un État ou d’un gouvernement central.

Identités fragiles

Le deuxième groupe d’États du Moyen-Orient est encore plus instable. Ceux-ci apparaissent sous la forme d’expressions géographiques floues et ce sont des lieux aux identités bien moins définies –de fait, beaucoup d’entre elles ont été inventées de toutes pièces par les impérialistes européens. La Libye, la Syrie et l’Irak figurent en tête de cette catégorie.

La fragilité de l’identité de ces pays requérait les formes les plus étouffantes d’autoritarisme rien que pour empêcher leurs États de se déliter. C’est là la cause initiale de la nature extrême des régimes de Kadhafi, d’Assad et d’Hussein, qui pratiquaient des niveaux de répression bien plus durs que ceux d’Hosni Moubarak en Égypte et de Zine el-Abidine Ben Ali en Tunisie.

Totalitarisme étouffant pour contrôler des pays artificiels formés à partir d’expressions géographiques floues

L’Algérie, État artificiel essentiellement inventé par les Français, a vécu un règne autoritaire stérile à distance et se retrouve aujourd’hui confrontée à une transition incertaine compte tenu de la santé déclinante de son dirigeant, Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999. La Jordanie, expression géographique assez vague elle aussi, a bénéficié d’une gouvernance modérée grâce au génie des Hachémites qui la dirigeaient et à l’immense soutien économique et sécuritaire que ce petit pays reçoit des États-Unis et d’Israël. Le Yémen a beau être un ancien berceau de civilisation, il a toujours été divisé entre différents royaumes à cause de sa topographie accidentée et régner sur son territoire de façon uniforme s’est presque toujours avéré impossible.

Seuls des régimes d’un totalitarisme étouffant pouvaient contrôler ces pays artificiels formés à partir d’expressions géographiques floues. Lorsqu’ils se sont écroulés, ils ont laissé derrière eux un vide terrible. En effet, toutes les formes intermédiaires d’organisation sociale et politique situées entre le régime au sommet et la tribu et la famille étendue à la base avaient été éviscérées depuis longtemps par ces mêmes régimes. Le totalitarisme était la seule réponse possible à la disparition de l’impérialisme occidental dans ces États artificiels, et l’effondrement du totalitarisme est aujourd’hui la cause profonde du chaos qui règne au Moyen-Orient.

Puissances autochtones

Par-dessus cet effondrement d’expressions géographiques vagues et de l’affaiblissement, moins extrême, d’anciens groupements de civilisations se dessine l’émergence de puissances régionales autochtones comme l’Iran, la Turquie et l’Arabie saoudite. L’Iran est à la fois une grande civilisation du vieux monde et un sous-État impitoyable et radicalisé. C’est ce qui explique son efficacité et son dynamisme dans la région. Il y a toujours eu un empire perse basé sur le plateau iranien sous une forme ou une autre depuis l’Antiquité. Ainsi, plutôt que d’être confrontés à des problèmes d’identité politique comme les Arabes, les Iraniens ont la chance d’avoir une identité culturelle stable, à la manière des Indiens et des Chinois.

Cependant, la petite assemblée des mollahs radicaux qui dirigent le gouvernement de Téhéran représente un sous-État comparable à des groupes djihadistes comme l’État islamique, le Hezbollah, al-Qaida et l’ancienne armée du Mahdi. Ainsi l’Iran est-il capable d’exercer des capacités non-conventionnelles. Il maîtrise le cycle du combustible nucléaire, entraîne des forces radicales militarisées par procuration au Moyen-Orient et a brillamment mené des négociations avec les États-Unis, son principal adversaire. C’est ainsi qu’il hérite en partie du vide laissé par la disparition des empires ottoman, européen et américain.

Disparition des empires ottoman, européen et américain

Alors que l’Iran est le cœur du pouvoir chiite dans un Moyen-Orient à domination fraîchement sectaire, l’Arabie saoudite en est le centre sunnite. L’Arabie saoudite, contrairement à l’Iran, est la création artificielle d’une seule famille élargie. Le pays dirigé par la famille Saoud n’est pas, d’un point de vue territorial, adapté à la péninsule arabique à la manière de l’Iran qui épouse le plateau iranien. Quoi qu’il en soit, la dynastie saoudienne a fait son chemin de manière impressionnante au fil des décennies, à travers d’immenses transformations sociales sur le territoire national et une situation sécuritaire houleuse à l’étranger. Et les récents remaniements de personnalités haut placées par le nouveau roi, Salmane, notamment le remplacement du prince héritier et celui du ministre des Affaires étrangères, indiquent la détermination absolue de cette dynastie de réajuster ses politiques afin de ne pas laisser l’Iran dominer la région.

Ascension impériale

La récente campagne de bombardements par l’Arabie saoudite des tribus de Houtis soutenues par l’Iran au Yémen, et l’intensification du soutien de Riyad aux rebelles syriens anti-iraniens (également soutenus par la Turquie et le Qatar) sont une réaction à ce que Riyad considère comme un accord nucléaire imminent entre l’Amérique et l’Iran. Les Saoudiens sont en effet déjà en train de prendre en compte la forte possibilité qu’un tel accord se concrétise, et par conséquent le bombardement au Yémen et la pression exercée récemment sur le régime pro-iranien syrien d’Assad représentent –par anticipation– une image du Moyen-Orient post-accord nucléaire. Cet accord, s’il vient vraiment à exister, bien que limité aux questions nucléaires, sera considéré à juste titre comme le début d’une espèce de rapprochement plus général entre l’Amérique et l’Iran: c’est-à-dire, en termes régionaux, la conclusion d’un accord entre une puissance impériale en déclin et une puissance locale en pleine ascension.

Entrave à la projection de la puissance américaine

S’ils veulent contenir l’Iran après un tel marché, les États-Unis devront non seulement soutenir l’Arabie saoudite mais également l’Égypte et la Turquie. Les services de sécurité égyptiens soumis au militaire Abdel Fattah al-Sissi, souverain de facto, sont déjà tranquillement alliés aux services de sécurité israéliens de Gaza, du Sinaï et d’ailleurs. L’Amérique a besoin d’une Égypte forte –démocratique ou pas– pour lui servir d’allié régional anti-Iran afin de soutenir l’Arabie saoudite. Si la Turquie du président Recep Tayyip Erdogan n’est pas généralement considérée comme un pays pro-américain, une Turquie forte par elle-même contribue aussi à équilibrer la puissance iranienne. La lutte pour la domination de la région que se livrent ces puissances géographiquement et historiquement chanceuses définira le nouveau visage de l’ordre post-impérial.

Rétablir l’ordre

Le président ou la présidente qui sera élu(e) aux États-Unis en 2017 pourra certes chercher à réinstaurer l’influence impériale occidentale –en lui donnant un autre nom naturellement. Mais il ou elle sera entravé(e) par l’effondrement même de l’autorité centrale au Moyen-Orient qui a débuté avec la chute de Saddam Hussein et s’est poursuivi au cours des années post-Printemps arabe.

Le maintien de dictatures arabes fortes dans la région servait les intérêts américains, car celles-ci permettaient d’avoir un interlocuteur unique auquel s’adresser dans chaque pays en cas de crise régionale. C’est bien moins le cas aujourd’hui. Dans plusieurs pays, nous n’avons tout simplement plus personne à qui faire part de nos inquiétudes. Le chaos n’est pas seulement un problème sécuritaire et humanitaire, c’est aussi une grave entrave à la projection de la puissance américaine.

C’est pourquoi l’avenir du Moyen-Orient à court terme et peut-être à moyen terme s’annonce probablement bien sombre. L’État islamique sunnite va combattre les milices chiites iraniennes, tout comme l’Irak sunnite de Saddam Hussein combattait l’Iran chiite de l’ayatollah Rouhollah Khomeini pendant la guerre Iran-Irak de 1980-1988. Cette guerre, en durant aussi longtemps, a représenté en partie la décision délibérée de l’administration Reagan de ne pas intervenir –autre exemple d’une autorité impériale faible, mais couronnée de succès puisqu’elle a permis à Reagan de se concentrer sur l’Europe et de contribuer à mettre un terme à la Guerre froide.

À l’époque, il s’agissait d’États en guerre; maintenant ce sont des sous-États. L’impérialisme engendrait l’ordre, aussi rétrograde fut-il. Le véritable défi aujourd’hui consiste moins à établir une démocratie qu’à rétablir l’ordre. Car sans ordre, il ne peut y avoir de liberté pour personne.

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