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Des «dealers en blouse blanche» aux «salles de shoot», trente ans de polémiques

Dans une «salle de shoot» au Canada en 2006. REUTERS/Andy Clark.

Dans une «salle de shoot» au Canada en 2006. REUTERS/Andy Clark.

Des premières seringues en vente libre aux «salles de shoot» en passant par la méthadone, la prise en charge des toxicomanes a toujours été un sujet brûlant, malgré des progrès indéniables.

La future première salle de consommation à moindre risque vient d’être déplacée: elle sera finalement implantée sur le site de l’hôpital Lariboisière, à 200 mètres de l’emplacement initialement prévu. Au 39, boulevard de La Chapelle, les riverains doivent être soulagés: ils vont pouvoir retirer les banderoles «Non à la salle de shoot» de leurs fenêtres. Comme si, devant l’opposition locale et avant le vote au Sénat, il avait fallu signifier géographiquement l’aspect médical d’une mesure accusée d’être un pas vers la légalisation des drogues dans la société.

Car c’est l’argument principal des opposants à l’expérimentation des «salles de shoot». Avant le vote à l’Assemblée nationale, en avril, Marion Maréchal-Le Pen condamnait «un signal catastrophique envoyé à la population. L’Etat organise une violation de la loi». En 2013, Valérie Pécresse parlait d’un «système d’empoisonnement assisté par l'Etat». De son côté, une association, Parents contre la drogue, a porté plainte contre X pour «incitation à la consommation de stupéfiants».

Mais ce discours n’a rien de nouveau. Le spectre de la légalisation des drogues est agité depuis trente ans par les opposants à toutes les mesures sanitaires de réduction des risques, ce que rappelait le sociologue Henri Bergeron dans son livre L’Etat et la toxicomanie. Histoire d'une singularité française. Et ce, malgré les bénéfices de ces politiques.

Réduction des risques

Dans les années 1980, la France compte environ 150.000 héroïnomanes. Le sevrage et la répression sont les seules modalités de prise en charge. Les politiques semblent se désintéresser d’un sujet jugé trop brûlant.

Mais les ravages du sida vont changer la donne: au début des années 1990, en pleine épidémie, 33% à 38% des toxicomanes sont séropositifs. Ils représentent 22,6% de l’ensemble des malades du sida. Les toxicomanes deviennent donc l’une des premières catégories de victimes de l'épidémie, et l’un des principaux vecteurs de son extension à l’ensemble de la population. Ils sont aussi très largement touchés par les virus de l’hépatite B et C. Les toxicomanes ne se détruisent plus seulement eux-mêmes, ils propagent aussi les épidémies. Cette prise de conscience va entraîner un changement dans leur prise en charge.

La contamination virale est due aux échanges de seringues. En 1986, une des premières mesures de réduction des risques est de mettre en vente libre des seringues accompagnées de kits de désinfection. «Une libéralisation qui a toutes les chances d’être perçue comme un encouragement à la toxicomanie», selon un membre de la Direction générale de la santé de l’époque. 

Avec l’apparition des traitements de substitution aux opiacés (TSO), la méthadone et le Subutex, le débat devient encore plus houleux. Jacques Chirac, alors maire de Paris, déclare que «la méthadone est la porte ouverte à la libéralisation de la consommation de drogue». Le Pr Jean-Paul Séguéla, conseiller de Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur, n’hésite pas à déclarer que «la méthadone est un encouragement à la toxicomanie, contraire à l’éthique des médecins. […] Il n’est pas tolérable que les médecins deviennent des dealers en blouse blanche et participent à l’entretien de la toxicomanie. Ne serait-ce pas là une sorte d’euthanasie?».

Pourtant, au milieu des années 1990, beaucoup de pays sont passés à la méthadone avec succès. Aux Etats-Unis, elle permet à des toxicomanes de s’en sortir depuis les années 1960. Mais la France s’obstine dans son refus de la substitution.

Des milliers de vies sauvées

Les choses vont évoluer avec l’intervention de plusieurs ministres de la Santé, de Bernard Kouchner à Simone Veil, qui déclare que «face au sida, il faut s’interdire de trier entre les bonnes et les mauvaises vies à sauver». C’est donc d’abord pour faire face à l’épidémie de sida et non pour soigner la toxicomanie que les TSO sont généralisés en France à partir de 1994.

Les TSO nécessitent, il est vrai, un changement majeur de mentalité. En délivrant un opiacé à la place d’un autre, on change de paradigme. On ne vise pas, dans l’immédiat, le sevrage aux opiacés mais l’arrêt de la consommation d’héroïne, de même qu’on aide les fumeurs à arrêter le tabac avec des substituts nicotiniques.

Aujourd’hui, personne ne songerait à remettre en cause les TSO. Comme le soulignait un article des Annales pharmaceutiques françaises, en vingt ans et malgré des mésusages, ces traitements ont sauvé des milliers de vies en divisant par dix le nombre d’overdoses. Associés au matériel de stérilisation et à la distribution de seringues, ils ont permis de réduire de façon importante les infections par le VIH. Et grâce à eux, ce sont des milliers de toxicomanes qui ont pu se réinsérer socialement.

Un bilan globalement positif

L’évaluation des «salles de shoot» est complexe: au sein de cette population marginalisée, les études à haut niveau de preuve sont difficiles à mener. Mais le rapport de l’Inserm de 2010 présente un bilan globalement positif des expériences de ces salles à l’étranger comme mesure complémentaire à la substitution. Ainsi, elles n’augmenteraient pas la consommation de drogue. Elles limiteraient les risques liés à l’injection (overdose, abcès…). Installées dans des endroits où il existe déjà une pratique de rue, elles diminueraient les nuisances sans augmentation de la délinquance. Enfin, et surtout, l’Inserm souligne l’impact positif de ces dispositifs dans un de leurs objectifs premiers: ramener vers des structures de soin des toxicomanes marginaux, comme ceux qui se piquent dans la rue aux abords de la gare du Nord.  

La libéralisation de la drogue est un argument émotionnel utilisé depuis trente ans pour s’opposer à des mesures de santé publique efficaces. Or, on ne fait pas de la médecine avec de bons sentiments, mais avec une bonne dose de pragmatisme.

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