Monde

Prendre un bus pendant shabbat à Jérusalem, c’est désormais possible

Marie de Vergès, mis à jour le 01.06.2015 à 11 h 52

En Israël, l’interdiction des transports publics le jour de repos hebdomadaire n’a jamais fait autant polémique. Militants laïcs et contestataires cherchent à bousculer ce statu quo aussi vieux que l’État hébreu.

Autobus pendant shabbat à Jérusalemen | zeevveez via Flickr CC License by

Autobus pendant shabbat à Jérusalemen | zeevveez via Flickr CC License by

Jérusalem

Dans la ville trois fois sainte, les responsables religieux n’ont pas toujours le dernier mot. C’est à Jérusalem précisément qu’a été lancée, voici un mois, une initiative inédite permettant de pallier l’arrêt obligatoire des transports en commun en Israël au moment du shabbat: tous les vendredis soirs depuis le 1er mai, une coopérative met à disposition de ses membres un service de minibus quadrillant la cité du nord au sud.

«Tant que le gouvernement ne se décidera pas à bouger sur cette question, c’est une façon de contourner l’interdit sans enfreindre la loi», souligne Laura Wharton, présidente de Shabus, société à but non lucratif créée sous l’impulsion d’une douzaine de militants laïcs hiérosolomytains. La coopérative a déjà levé 111.000 shekels (26.200 euros) et réuni plus de 800 adhérents. Rien d’étonnant à cet enthousiasme, estime Laura Wharton:

«On veut faire de l’absence de transports publics pendant le shabbat un symbole national et religieux mais, la vérité, c’est que c’est une mesure antisociale car ceux qui n’ont pas les moyens de disposer d’un véhicule privé sont coincés chez eux, souligne cette conseillère municipale du parti de gauche Meretz. Je ne demande pas aux religieux de prendre le bus contre leur gré et, de la même façon, cela m’indispose que ceux qui vont à la synagogue m’empêchent d’aller au cinéma.»

Caractère juif

Le débat est encore plus vieux que l’État d’Israël. À la veille de sa création, en 1947, le Premier ministre désigné David Ben Gourion s’assura du soutien des responsables religieux orthodoxes en leur garantissant le respect du jour de repos hebdomadaire, le fameux shabbat, qui débute le vendredi soir et se termine le samedi à la tombée de la nuit. La disposition-phare est l’interdiction de faire circuler bus, trains ou tramways: parce qu’ils consomment du carburant et «produisent des étincelles», leur utilisation est proscrite par les juifs observants.

Depuis lors, un statu quo prévaut entre le pouvoir politique et les autorités religieuses. Ses partisans y voient un élément essentiel du caractère juif de l’État hébreu. «Quand vous marchez dans les rues, à Jérusalem notamment, vous pouvez sentir le shabbat, sa sainteté est saisissante. Cela fournit, en quelque sorte, l’une des bases les plus importantes du droit d’Israël à être un État juif», expliquait fin avril au New York Times l’un des grands rabbins de Jérusalem, Aryeh Stern.

On veut faire de l’absence de transports publics pendant le shabbat un symbole national et religieux mais c’est une mesure antisociale

Laura Wharton, conseillère municipale du parti Meretz

Mais pour les détracteurs de cet accord, le gouvernement ne fait que céder au diktat des religieux afin d’acheter leur soutien sur d’autres dossiers politiques. Israël, insistent-ils, est avant tout une démocratie au sein de laquelle les prescriptions religieuses ne devraient pas avoir valeur de loi.

«Qu’est ce qui donne à Israël son caractère juif? interrogeait début mai dans une lettre ouverte le rabbin Uri Regev, président de l’association Hiddush, qui promeut la liberté et le pluralisme religieux en Israël. Est-ce la liberté, la justice et la paix, telles qu’enseignées par les prophètes hébreux? Ou est-ce l’absence de transports publics pendant le shabbat, qui contraint grandement les gens aux moyens les plus faibles au sein de la société israélienne?»

Selon un sondage réalisé par Hiddush, 74% des Israéliens juifs seraient favorables à une rupture du statu quo: 52% plaident pour une circulation des transports en commun le jour du shabbat à une fréquence moindre que le reste de la semaine et 22% réclament leur fonctionnement illimité.

Problème social

Depuis des années, la controverse surgit et disparaît à intervalles réguliers. Alimentée ces derniers mois par les réseaux sociaux, elle a pris cette fois un tour particulièrement acrimonieux. En avril, la succession de la Pâque juive et du shabbat a privé les usagers de transports publics pendant presque trois jours et donné le coup d’envoi d’une campagne de protestation sur Internet. La page Facebook d’Israel Katz, alors ministre des Transports, a été piratée et transformée en plateforme de covoiturage. Membre du Likoud de Benyamin Netanyahou, parti vainqueur des législatives du 17 mars, Israel Katz a renvoyé les contestataires dans leurs buts, les traitant à demi-mots de gauchistes aigris par leur défaite aux élections.

La polémique, loin d’être enterrée, reste promise à de nouveaux rebondissements. Début mai, Netanyahou a forgé une nouvelle coalition gouvernementale associant deux partis ultra-orthodoxes, très à cheval sur le respect des règles religieuses. Mais sa majorité accorde aussi une place pivot à la formation de centre-droit Koulanou, focalisée sur les préoccupations des classes moyennes et populaires.

Son patron, Moshe Kahlon, sacré nouveau ministre des Finances, ne fait pas mystère de son soutien à une modification du statu quo:

«Il s’agit d’un problème social, a-t-il fait valoir à son tour à la télévision début mai. Quelqu’un qui a besoin de transports en commun pendant le shabbat est quelqu’un qui n’a pas d’argent pour acheter une voiture et on ne peut pas alors lui dire de dépenser 200 shekels en taxi s’il veut aller voir son petit-fils. Ce n’est pas juste. Je suis traditionnellement observant mais moi je peux prendre ma voiture et conduire.»

Une députée Meretz, Tamar Zandberg, a d’ailleurs déposé une proposition de loi visant à interdire aux ministres d’utiliser leurs véhicules de fonction pendant le shabbat tant que l’arrêt des transports publics restera la règle.

En attendant, le modèle Shabus suscite l’intérêt des résidents de plusieurs grandes villes du pays, à commencer par la très libérale Tel-Aviv. Même chez les laïcs, Jérusalem peut donc faire des émules…

Marie de Vergès
Marie de Vergès (4 articles)
Journaliste
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