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La fille qui fait pas genre

© Joe Pugliese

© Joe Pugliese

Symbole du journalisme couillu, Robert Tur est devenu Zoey, la première reporter ouvertement transgenre aux États-Unis.

Quand Barack Obama, le 20 janvier dernier, rédige son discours sur l’état de l’Union, il ne se doute peut-être pas que deux phrases sont sur  le point d’arracher des larmes à toute une frange de la population. Il est 21 heures, à Washington, quand il prend la parole. À 3 700 km de là, dans la banlieue de Los Angeles, Zoey Tur vaque à ses occupations. La télévision est allumée, mais elle ne s’en préoccupe pas. Jusqu’à ce qu’elle reçoive une série de messages: «Tu as entendu?» Zoey se rue vers sa télé, allume son ordinateur… Pour clore son discours de 90 minutes, le Président du monde libre a déclaré: «En tant qu’Américains […], nous condamnons la persécution des femmes, des minorités religieuses, ou des personnes qui sont gays, lesbiennes, bisexuelles et transgenres.»

C’est la première fois qu’un président des États-Unis parle en public des personnes transgenres. 

8 juin 1960

Robert Tur voit le jour 

à Los Angeles

 

Un symbole. Des larmes coulent aux quatre coins du pays, sur des pommettes tantôt saillantes, tantôt plates. Celles de Zoey Tur sont, elles, arrondies: son processus de transition est avancé et elle a déjà subi une lourde opération de chirurgie faciale. Née dans le corps d’un homme, celui de Robert Tur, il y a cinquante-quatre ans, Zoey est désormais à 75 % du long et coûteux processus qui fera d’elle une «vraie» femme. Il convient dorénavant de parler de Robert au passé. «Il n’existe plus», tranche Zoey. Un processus d’autant plus compliqué que Robert Tur a été l’incarnation du journaliste couillu de la Californie des 90’s. 

Dans la rue, on se retournait sur ce «très bel homme, toujours tiré à quatre épingles», selon son amie, l’ex-mannequin – et ex de Bob – Dawn Ferry. À la télévision, son nom est synonyme de courses-poursuites et de scoops glanés grâce à une intuition sans faille. Au fil des ans, inséparable de son hélicoptère, Bob s’était construit une image: celle du mâle alpha ultime.

August

Eviter la casse

Le destin de Robert Tur est presque un cliché de success-story sauce 80’s. Comprendre: au début, tout était vraiment mal barré. Il a six ans quand son père, un entrepreneur de l’industrie textile, se met à lui cogner dessus. La première fois, c’est un trousseau de clés qui atterrit sur son visage et lui casse le nez. Une autre fois, il «tombe» des escaliers de leur maison cossue de Beverly Hills. «Je crois que mon père a senti qu’il y avait quelque chose de différent en moi, raconte aujourd’hui Zoey. J’avais un côté très féminin, qu’il a dû prendre pour de l’homosexualité.» Incapable de trouver les mots et faute d’oreille attentive, Bobby se renferme. À l’adolescence, les «sentiments bizarres» qui l’envahissaient enfant se précisent. «La traversée de la puberté est toujours un cauchemar pour les transsexuels», explique-t-elle. 

Si les yeux de Bobby se posent sur les filles du lycée, c’est autant par désir que par jalousie. «J’étais obligé de réprimer tout ce que j’étais, la femme qui était en moi, alors que les filles qui m’entouraient étaient en pleine éclosion.» Son père, témoin des troubles du fils, terrorise de plus en plus la famille, et surtout Bob, qui décide de quitter le foyer à 15 ans pour vivre chez des amis. «Il allait finir par m’assassiner, j’en ai la certitude», frémit Zoey. Deux ans plus tard, Bob connaît sa première expérience sexuelle: «Elle avait 23 ans, était infirmière. J’adorais faire l’amour avec elle», se rappelle-t-elle, un sourire nostalgique aux lèvres. 

Son attirance pour les femmes n’a rien de feint, si bien qu’il rencontre Marika, sa future épouse, l’année suivante. Pour mieux refouler son attirance pour les hommes qui n’a rien de feint non plus, Bob joue les hyperactifs: il devient photographe de presse, se prend de passion pour l’aviation et passe sa licence de détective privé, tout ceci en parallèle de ses études de médecine – dont il sortira diplômé. 

17 juin 1994

Il retrouve la trace de O.J. Simpson, l’homme le plus recherché des États-Unis. Le plus gros coup de sa carrière de journaliste.

«Mon job, c’était de retrouver des fugitifs qui ne se rendaient pas à la justice après avoir payé leur caution», explique Zoey. «Au total, j’en ai attrapé une trentaine. Je prenais environ 5 000 dollars par fuyard à l’époque, une petite fortune.» Malgré tout, Bob décide, en 1984 (il a alors 24 ans), de tout plaquer pour se lancer dans le journalisme. 

Agence A., for L.A. Magazine

Une machine à transformer les garçons

«Foncer» serait un terme plus approprié: grâce aux sommes amassées durant ses années  en tant que détective privé, Bob s’offre un petit avion. «J’ai réussi à convaincre le fabriquant de me faire un crédit, parce qu’il y en avait quand même pour 260 000 dollars», s’esclaffe Zoey. Son idée? Survoler Los Angeles en quête de scoops. Aux manettes de son coucou puis de son hélicoptère – «c’est plus pratique et plus maniable»«Chopper Bob» est alors un pur concentré de testostérone, entre Jack Bauer et Thomas Magnum. «Il m’a embarquée dans son affaire, se souvient aujourd’hui Marika, qui a divorcé de Bob en 2007. On travaillait à deux dans l’hélicoptère, en tant que journalistes indépendants. Bob était très fort pour communiquer son enthousiasme.» 

6 mai 2013

Robert décide de devenir Zoey et prend ses premières hormones de substitution. 

Quand Bob est à l’antenne, l’Amérique retient son souffle. Et pour cause, sa carrière est une collection de faits d’armes: il obtient les photos du mariage de Madonna et Sean Penn, sauve cinquante-quatre personnes piégées sur le toit d’un hôtel en proie à une tempête, et couvre, sous les balles, les émeutes de Los Angeles de 1992. Surtout, il est le journaliste qui a retrouvé la trace de la légende du football américain O.J. Simpson (accusé en 1994 de double homicide) dont la traque fut le fait d’actualité le plus suivi de l’histoire des États-Unis, jusqu’à l’effondrement du World Trade Center, en septembre 2001. 

Malgré ce CV en béton armé, en 1997, la chaîne KCBS débauche le crew de Bob dans son dos – le jour où ce dernier fait une crise cardiaque et subit une angioplastie –, et décide de se passer des services de Tur et donc de Marika. Leur mariage se délite. Comme elle le raconte: «Même si le travail nous éloignait parfois, c’était finalement ce qui maintenait notre relation en vie.» Bob se met à cogiter et ses accès de colère se multiplient. En 2003, à 43 ans, Bob vit sa première aventure homosexuelle et quatre ans plus tard, le couple divorce. Il continue à travailler comme pilote privé, réalise des documentaires musclés sur le conflit Israël-Liban ou traque les fugitifs. Mais, privé de Marika et souvent esseulé, Bob se laisse gagner par des envies de suicide. Après avoir méticuleusement planifié son «départ» en janvier 2013, il considère une solution qui ne lui avait jusqu’ici jamais paru plausible: devenir une femme, comme quand enfant il s’est pris à rêver d’une «machine qui transforme les garçons en filles», alors que sa mère rapportait un nouveau réfrigérateur. Le 6 mai 2013, il prend ses premières hormones, de petites gélules insérées sous la peau qui diffusent de la progestérone et de l’œstrogène, et se rebaptise Zoey: «la vie», en grec. 

Facebook

Opération Bangkok

«Presque immédiatement après avoir reçu ces hormones de substitution, je me suis sentie bien. Tous mes problèmes se sont envolés, se souvient Zoey. Chez un homme qui souffre de troubles de l’identité sexuelle, le cerveau est en demande d’œstrogène, mais le corps n’en produit pas assez, parce que cette hormone est produite par les ovaires. Lorsqu’on baisse le niveau de testostérone et qu’on compense avec de l’œstrogène, cette dernière a un effet antidépresseur majeur.» James, le fils de Bob et Marika, alors âgé de 30 ans, accueille tranquillement la nouvelle de cette «transition». Mais Katherine, leur fille aînée, journaliste pour la chaîne NBC, n’a presque plus parlé à son père depuis: «Pour elle, j’étais ce pilote casse-cou et téméraire que tous ses amis admiraient, regrette Zoey. D’un coup, je suis devenu un transsexuel crasseux.»

25 juin 2014

Zoey subit une vaginoplastie dans une clinique à Bangkok.

Marika, de son côté, affirme avoir «bien pris» la nouvelle, même si Zoey parle d’une réaction «compliquée». Après un an de traitement, et en conflit avec sa compagnie d’assurances (qui refuse, malgré les lois de l’État de Californie qui l’y obligent, de régler ses interventions chirurgicales), Zoey décide de partir en Thaïlande pour se faire opérer. La veille, elle reçoit un appel d’Harvey Levin, le patron de TMZ, un très populaire site américain d’infos trash: «Il était au courant, et m’a annoncé qu’ils en parleraient quoi qu’il arrive, raconte Zoey. Je voulais garder ça pour moi et mes proches. Mais j’ai préféré répondre à l’interview, histoire de maîtriser les choses.»

En quelques heures, l’information est relayée aux 28 millions de personnes qui consultent chaque mois TMZ. Le 25 juin 2014, à Bangkok, Zoey passe sur le billard pour y subir une vaginoplastie, avant de remettre ça cinq jours plus tard pour une opération du visage et du crâne. Six mois après, Zoey ressemble à une femme. Elle parle d’un vagin «fonctionnel et presque authentique», d’un sens de l’odorat «revenu plus fin, tout comme les couleurs, qui paraissent plus vives» et de l’espoir de «vivre enfin une vie romantique et sexuelle normale» avec les hommes. Son amie Dawn Ferry évoque même un changement radical au niveau psychologique: «Bobby était du genre à chercher les ennuis mais Zoey cherche plutôt le consensus!»

2 février 2015

CBS annonce le recrutement de Zoey Tur, ce qui fait d’elle la première reporter transsexuelle

Depuis, entre autres, le discours de Barack Obama devant le Congrès et la série Transparent (une famille face au coming out trans du père) récompensée de deux Golden Globes à la mi-janvier, l’évolution des mentalités au sujet du transgenre semble en marche. Une évolution à laquelle Zoey compte bien apporter sa pierre: la chaîne CBS vient d’annoncer le recrutement de la toute première reporter transsexuelle de l’histoire des États-Unis, pour son émission The Inside Edition. Inutile de préciser de qui il s’agit. «Ça s’est fait en trois minutes, sourit Zoey. J’ai appelé le rédacteur en chef de l’émission, et je lui ai dit: “Il n’y a aucun reporter transgenre dans ce pays… tu veux rentrer dans l’histoire?” Il m’a répondu: “Carrément. Oui, tu es embauchée”.» Zoey marque une pause, et éclate de rire: «C’est du Bob tout craché, non?»

 

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