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Jean Zay, réformateur contrarié de l'école française

Marc Rucart et Jean Zay (à droite) Agence Meurisse via Wikimedia CC License by

Marc Rucart et Jean Zay (à droite) Agence Meurisse via Wikimedia CC License by

En panthéonisant l'ancien ministre fusillé en 1944, la République honore un politique volontaire et un pédagogue original. Mais dont, à l'époque, les projets de réformes avaient rencontré beaucoup de difficultés, voire de haines.

C’est Jean Zay lui-même qui l’écrit dans une lettre à l’écrivain Maurice Genevoix: «Souvent des universitaires, des instituteurs anonymes sortent des rangs pour me serrer la main. Quatre ans de gouvernement ne m’ont rien procuré dont je puisse être plus fier.» Nous sommes en septembre 1939; l’ancien ministre de l’Education nationale, panthéonisé ce mercredi 27 mai, a 35 ans. Il est déjà sur le front, en tant que sous-lieutenant, mais la guerre, il l’attend toujours.

Le déclenchement de l’offensive allemande marque pour lui le début de la fin, même s’il ne meurt pas au champ d’honneur. En juin 1940, il quitte son unité, avec la bénédiction de ses officiers supérieurs, pour rejoindre ses collègues parlementaires repliés à Bordeaux. En désaccord avec la volonté de Pétain de signer un armistice, il souhaite pousser à la continuation du combat contre les nazis depuis l’Afrique du nord. 

C’est pourquoi le 20 juin, il se retrouve avec d’autres hommes politiques sur le paquebot Massilia, en route vers l’Algérie. Une fois débarqué au Maghreb, il est arrêté et renvoyé en métropole, où il comparaîtra pour désertion. S’ensuivront quatre années de captivité avant que, deux semaines après le Débarquement, la Milice ne le sorte de sa cellule pour l’exécuter au coin d’un bois d’une rafale de mitraillette.

Un point de chute qui surprend

Mais s'il y a une chose que les soudards ultra-collaborationnistes de Darnand n’ont pas pu liquider, c’est la mémoire que Jean Zay a laissée au monde de l’éducation. Quand il devient membre du gouvernement de Front populaire de Léon Blum en 1936, ce député radical est une bonne prise pour le président du Conseil socialiste: il permet de ménager et élargir l’alliance de la gauche et du centre.

Jean Zay inaugure des cours de Jiu-Jitsu au club de France en 1939. Archives nationales.

Mais le point de chute de Zay au sein du gouvernement, l’Education nationale et les Beaux-arts, surprend. Il ne connaît rien à cet univers. Il n’est pas du sérail; ce n’est pas un technicien, mais un politique.

Son nom reste pourtant associé aux réformes de l’école républicaine à la fin des années 1930. Sa réputation est telle que, longtemps décrié, il est devenu une figure consensuelle, et lui rendre hommage constitue un passage obligé pour tous ses lointains successeurs. En ces temps troublés de réforme du collège, Najat Vallaud-Belkacem aime d’ailleurs à se comparer à Jean Zay. Dans L’Obs, il y a quelques mois, elle assurait ainsi que «son combat continuait» celui de son saint patron.

Si ce parallèle à près de quatre-vingts ans d’intervalle n’a pas tellement de valeur, il est vrai que les innovations de Zay ont, à leur époque, suscité au moins autant de réactions que le texte actuel de la ministre. Mais dans l’héritage de Jean Zay, il faut distinguer entre les réalisations concrètes et les changements qu'il n’a pas eus l’occasion de mener à bien.

L'obligation scolaire portée à 14 ans

Nommé en juin 1936, Jean Zay ne traîne pas. Le 9 août 1936, une première loi porte de 13 à 14 ans l’obligation scolaire. Il fait ouvrir des écoles: 5.116, si l'on en croit le nombre avancé par une communication du ministère reproduite dans Jean Zay, le ministre assassiné de Pascal Ory et Antoine Prost, qui vient de paraître.

De plus, ce fin lettré connaît son Juvénal sur le bout des doigts. Il cherche en tout cas à appliquer le fameux précepte du Romain: «un esprit sain dans un corps sain.» Ambitieux, il veut étendre la pratique des cours d’éducation physique et lui réserver trois heures hebdomadaires. Le manque de moyens le forcera à recalibrer son idée. En 1937, une circulaire impose une demi-journée d’activités en plein air dans le secondaire. Mais c’est une première indication: le réel résiste à Jean Zay. Sa grande réforme de l’éducation va même buter contre lui.

Jean Zay, le ministre assassiné, d'Antoine Prost et Pascal Ory.

Le 5 mars 1937, le ministre dépose un projet de loi de «démocratisation» de l’enseignement devant la Chambre des députés. Jules Ferry a réussi son pari de 1885, et les jeunes Français doivent tous aller s'instruire sur les bancs de l’école. Oui, mais laquelle? Car l’école, dans les années 1930, est strictement divisée en trois branches. Il y a l’école primaire pour le gros du peloton, c’est-à-dire les rejetons des milieux populaires, l’école secondaire pour les fils de famille plus fortunés (les lycées sont d’ailleurs pourvus de petites classes pour les plus jeunes) et la filière technique. Quand le primaire n’enseigne que la base et conduit ses meilleurs éléments, et seulement eux, au certificat d’études, seul le secondaire permet d’accéder au baccalauréat et au supérieur. Jean Zay veut décloisonner tout cela.

Son projet de réforme, découpé en 22 articles, propose de refondre cette ossature. Avec lui, plus question de parler de secondaire ou de primaire mais de premier et de second degré, dont l’un est le préalable de l’autre. Le certificat d’études assure le passage entre le premier et le second degré. De plus, sa grande idée touche à l’entrée au second degré. Celui-ci s’ouvre par une classe d’orientation: les élèves suivent un tronc commun généraliste (allant des travaux manuels aux lettres classiques) à l’issue duquel ils sont orientés pour la suite. Des enseignants donnent des conseils aux parents à la fin de cette classe en les informant sur les aptitudes de leur enfant. Devant l’Union rationaliste, un cercle de réflexion, Jean Zay explique ses intentions le 29 novembre 1937:

«Je n’ai pas besoin de souligner combien le temps présent, dans notre pays en particulier, fait apparaître la nécessité de cet effort… Que chacun puisse dans la cité occuper la place qui lui est destinée, qu’aucune réserve humaine ne soit perdue, c’est dans un pays comme le nôtre (…) une exigence encore plus pressante que dans d’autres.»

Mais le temps législatif n’est pas le temps ordinaire, encore moins sous la IIIe République. Les discussions s’éternisent au Palais-Bourbon. Jean Zay décide de devancer les parlementaires et lance sa réforme sous forme d’expérimentation, que décrivent ainsi Antoine Prost et Pascal Ory: «A la rentrée de 1937, 172 classes d’orientation ouvrent donc dans 45 centres, scolarisant 4.180 élèves.» C’est l’apparition du livret, sorte de mélange du carnet de notes et du carnet de correspondance. Une organisation nouvelle qui plaît aux parents, selon les auteurs.

Il n’en va pas de même d’autres expériences. Celle des loisirs, bientôt rebaptisés activités dirigées, tourne court. Il s’agit, une fois par semaine, pour le professeur d’emmener sa classe en promenade, de lui faire réaliser de menus travaux, visiter des musées… ou des chantiers. Mais facultatives au lycée, ces activités se révèlent bientôt des fiascos, tandis que dans le primaire, l’administration est souvent sceptique.

Des résistances…et une franche hostilité

Les loisirs dirigés présentent un autre désavantage. Ils prêtent le flanc à un procès en dilettantisme, en laxisme, surtout que l’accent est mis sur l’initiative de l’écolier. Jean Zay est rebaptisé par la droite de l’Assemblée «ministre de la Récréation nationale».

Plus largement, il va continuellement devoir naviguer entre des blâmes plus ou moins féroces, comme il le souligne lui-même:

«On pourrait penser, à la lecture de certains commentaires, que cette organisation est une idée diabolique, entièrement surgie du cerveau de réformateurs improvisés.»

D’autant que son arrivée au ministère marque aussi un nouveau tour de vis concernant le respect de la laïcité dans les écoles publiques. Cet enfant d’un père journaliste né dans une famille juive mais athée et d’une mère de confession réformée, qui éleva son fils dans la religion protestante, devient le ministre laïcard par excellence, au point, souligne l'historien Gérard Boulanger, d'être surnommé «le ministre de l'école sans dieu» par certains.

Mais «laïcard», «ministre de la Récréation nationale», tout ça reste assez gentillet. Les journaux bruissent eux d’autres noms d’oiseau bien moins légers. Dans Le Péril juif, un essai qui rassemble quatre articles de 1937, Marcel Jouhandeau tremble:

«M. Jean Zay, un juif, a entre les mains l’avenir vivant de ce pays. Il peut en pétrir à sa guise, à sa mode, la matière et l’esprit. Tout dépend de sa volonté et en effet il vient de réformer l’enseignement.»

Au moins, dans son accès d’antisémitisme, l’écrivain catholique donne encore du «Monsieur» à Jean Zay. Une politesse que Léon Daudet, une des plumes du journal L’Action Française, n'aura pas. Le 16 juillet 1939, il écrit ceci à l’occasion de la remise des prix du concours général, comme le rappelle un ouvrage d'Olivier Loubes consacré à Zay:

«En balayant de l’œil les honteuses inepties que le juif Torche-Zay a proférées au concours général, je songeais que la décomposition du parlementarisme se mesure à l’avilissement de ses ministres et notamment de celui qu’on appelait naguère de l’Instruction publique. (…) La démocratie est allée chercher Jean Zay dans la tinette du Sinaï. Right man in the right place. C’est ce qu’on appelle le redressement.» 

«Torche-Zay», soit le sobriquet qu’affectionne particulièrement l’extrême-droite. Cette invention langagière fait référence à un poème antimilitariste que Jean Zay a écrit à 19 ans, sans aucune intention de le publier, sous le titre Le Drapeau. Le jeune versificateur y faisait le drapeau français de «la race vile des torche-culs». Retrouvée en 1931, la pièce compromettante est vendue aux journaux nationalistes, qui ne le lâcheront plus. Au moment de défendre son projet de loi, il lui arrive encore, entre 1936 et 1939, de devoir se justifier et de renier à nouveau ce texte, encore utilisé récemment pour protester contre sa panthéonisation.

Jean Zay à l'armée. Archives nationales. 

L’antimilitarisme n’était pas pour choquer le pacifiste Céline. Pourtant, dans L’Ecole des cadavres, l’auteur ne peut s’empêcher de déverser sa bile sur le ministre: «Vous savez sans doute que sous le patronage du négrite Jean Zay, la Sorbonne n’est plus qu’un ghetto», écrit-il dans ce texte qu’il ponctue d’un calembour facile: «Je vous Zay».

Ces littérateurs, comme on le voit, oublient vite l’école, qui n’est qu’un prétexte. En septembre 1939, quand la guerre éclate et que Jean Zay quitte le ministère pour rejoindre volontairement l’armée, le projet est toujours en discussion.

Mais ses innovations ne se sont pas révélées inutiles. Sa pédagogie poussant à l’autonomisation des élèves a profondément influencé l’école moderne, dont les structures rappellent les contours du premier et second degré de Zay.

Celui-ci a même eu l’occasion de pressentir la survivance de ses idées. Dans son livre Souvenirs et solitude, carnets qu’il écrit au fond de la prison où il croupit après sa condamnation par Vichy, il s’amuse d’une anecdote trouvée dans les journaux du 19 octobre 1941. En balade dans la campagne, «profitant d’une belle après-midi», le Maréchal Pétain aperçoit «une quarantaine de gamins qui prenaient leurs ébats dans un pré». Les instituteurs expliquent au chef de l’Etat français qu’ils amènent ici leurs pupilles une fois par semaine «pour prendre contact avec la nature et une leçon de choses». En fait, ils ne font qu’appliquer des circulaires ministérielles de Zay publiées en 1937. Le vieux maréchal les félicite chaleureusement, rendant, sans le savoir, un hommage appuyé à son prisonnier.  

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