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Demongeot, Pierce, Mauresmo... Plus que des joueuses: des femmes puissantes

La Serbe Jelena Jankovic se prépare à servir dans le match qui l’oppose à la Bulgare Sesil Karatantcheva à Roland-Garros, le 26 mai 2015 | REUTERS/Vincent Kessler

La Serbe Jelena Jankovic se prépare à servir dans le match qui l’oppose à la Bulgare Sesil Karatantcheva à Roland-Garros, le 26 mai 2015 | REUTERS/Vincent Kessler

Derrière la frappe de balle et les échanges sur les courts se trouvent parfois des joueuses dont la force est aussi d’avoir surmonté une existence réduite en poussière à cause du tennis.

Alors que le tournoi de Roland-Garros a commencé, les spectateurs admirent les joueurs et les joueuses en ignorant la plupart du temps tout du compétiteur ou de la compétitrice qui met toute son énergie en frappant la balle le plus fort possible et en serrant fermement le poing une fois l’échange terminé. C’est le plaisir des premiers jours des Internationaux de France. Revoir quelques têtes couronnées sur les courts principaux mais débusquer aussi derrière une bâche ou au coin d’un petit court «à la campagne» ou de son écran de télévision celui ou celle qui se retrouvera demain au premier plan de l’actualité.

Derrière ce ballet des apparences, parfois plein d’assurance et de cris rageurs, ces joueurs cachent, parfois, un mystère niché dans une douleur insoupçonnable à première vue et construite sur des failles qui déchirent tout leur être mais dont l’écho ne nous parviendra que bien des années plus tard. C’est, en grande partie, le thème du livre N’oublie pas de gagner, qui vient de sortir aux éditions Stock et qui a été écrit par Dominique Bonnot, ancienne journaliste à L’Équipe, où elle collaborait principalement à la rubrique tennis.

Dans cet ouvrage peuplé d’humanité, à travers une vingtaine de destins reconstitués, il n’est question que de joueuses de tennis, des femmes puissantes, à la fois raquette en main mais aussi suffisamment fortes pour avoir surmonté les défis de leur existence souvent morcelée, parfois réduite en poussière à cause du tennis. Mais d’une poussière qu’il ne faudrait pas réduire uniquement à de la saleté parce que pratiquement toutes ont réussi, avec le temps, à la transformer en de l’or personnel au-delà des cicatrices de leurs blessures.

Joueuses broyées

Le tennis, sport féminin le plus médiatisé et le mieux rémunéré, se «vend» à travers le flot de photos posées de championnes impeccablement maquillées et habillées mais, derrière la façade commerciale, il charrie aussi des ruisseaux plus tumultueux et troubles qui emportent d’immenses douleurs. Isabelle Demongeot a été l’une de ces femmes grièvement blessées dans leur corps et leur âme par un entraîneur; dans son cas, Régis de Camaret, qui l’a violée avec d’autres victimes avant d’être condamné par la justice au bout d’une très longue procédure judiciaire.

Se séparer de ce monstre d’entraîneur

Dans N’oublie pas de gagner, l’ancienne 35e mondiale revient sur son parcours de combattante pour réussir à faire condamner, en dépit de faits prescrits la concernant, celui à qui, avec sa famille, confiante, elle avait confié son adolescence pour devenir une championne. Le visage d’Isabelle Demongeot porte les sillons de ce chemin de labeur mais, de sa souffrance, elle a fait une énergie, pour elle et pour les autres femmes broyées comme elle, en racontant notamment comme elle fut abusée pour la première fois, en 1980, dans un petit hôtel près de Roland-Garros à l’occasion de championnats de jeunes. Pendant neuf ans, elle a été salie, jusqu’au moment où elle a eu la force de se séparer de ce monstre d’entraîneur, mais sans pouvoir le dénoncer à ce moment-là.

«Je n’ai pas eu le courage, reconnaît-elle. J’espérais être encore une grande joueuse. Je n’étais plus qu’un bras et une raquette.»

Mary Pierce, le 10 juin 2000, venant de remporter son deuxième tournoi du Grand Chelem après avoir battu Comchita Martinez en finale de Roland-Garros (6-2, 7-5) / REUTERS/Jacky Naegelen

Chemin de croix

Régis de Camaret n’était pas le père d’Isabelle Demongeot, mais il était devenu son tuteur de substitution. «Ces pères impossibles sans qui rien n’aurait été possible», c’est également l’une des thématiques de ce livre, qui s’arrête sur ces couples père-fille qui ont souvent fait la réputation sulfureuse du circuit féminin et qui continuent d’exister aujourd’hui dans une intimité impossible à déchiffrer. Car, après tout, qui sommes-nous pour juger de l’éducation, fût-elle «musclée», qu’un père entend donner à sa progéniture? Comment, de l’extérieur, venir au secours d’une adolescente qui n’appelle pas?

Sans Jim, son père violent, Mary Pierce ne serait jamais devenue une championne de Roland-Garros en 2000. Même si elle reste très discrète sur les coups qu’elle a pu recevoir, l’ancienne n°3 mondiale rappelle en filigrane son chemin de croix. Comment, en 1993, lors des Internationaux de France, son père a fini par être expulsé du stade et comment le circuit féminin lui a interdit de s’approcher de sa fille pendant des années tandis que Mary Pierce était protégée par des gardes du corps puisque que ce père, condamné naguère par la justice pour un cambriolage, était prêt à tout pour «récupérer» sa fille.

Mais Mary Pierce le sait: elle a gagné Roland-Garros parce qu’un jour son père avait décidé qu’elle y arriverait en lui mettant une raquette entre les mains.

 

«Pushy parents»

Ces «pushy parents» ont été légion dans le tennis féminin. Aravane Rezaï, éliminée lors des qualifications de l’actuel Roland-Garros, Timea Bacsinszky, tête de série de ces mêmes Internationaux de France, Mirjana Lucic, Jelena Dokic, autant d’exemples de ces dérives entre amour et violence à l’image de cette confession d’Aravane Rezaï recueillie un jour par Dominique Bonnot à la sortie d’un court:

«Quand on est petite, on n’a pas pour objectif d’être n°1 mondiale. En tout cas, moi, je ne l’avais pas. On n’est pas assez mature pour décider de sa vie, on ne se rend pas compte du travail qu’il faut. Moi, mon objectif, c’était que mon père soit fier de moi. Oui, c’était ça… Gagner des matches pour lui prouver que j’étais forte.»

Sans son père violent, Mary Pierce ne serait jamais devenue championne de Roland-Garros en 2000

Et parfois ces pères perdent la tête jusqu’à l’irréparable, comme Christophe Fauviau, papa de Valentine et Maxime, condamné à huit ans de prison pour avoir mis des somnifères dans la bouteille d’eau d’Alexandre Lagardère, l’un des adversaires de son fils, victime quelques heures plus tard d’un accident de la route sous l’effet somatique des médicaments et qui finira par en mourir. Dans le livre, Valentine Fauviau, l’un des grands espoirs du tennis français à l’époque des faits, raconte l’itinéraire fou de ce papa qui a fait dérailler sa propre existence et comment elle a fini par rejeter ce tennis responsable de ce désastre pour finir par prendre un travail de vendeuse chez Décathlon, «mais pas au rayon tennis», précise-t-elle.

Pionnière

Face à l’épreuve, Amélie Mauresmo l’a été également mais dans un tout autre registre, puisque ses parents sont toujours restés à distance de sa carrière. En effet, comme les championnes Billie Jean King et Martina Navrátilová, l’ancienne n°1 mondiale n’a pas hésité à affirmer publiquement, à 19 ans, son homosexualité parce que c’était un moyen pour elle de dire son amour à la personne qu’elle chérissait à l’époque. C’est l’un des autres aspects intéressants du livre, qui ne verse surtout pas dans un misérabilisme facile mais qui décrit aussi qu’il est possible de se sortir du piège, qu’il soit médiatique ou personnel.

Amelie Mauresmo et Andy Murray lors d’une séance d’entraînement à Melbourne, le 31 janvier 2015 | REUTERS/Brandon Malone

Aujourd’hui, Amélie Mauresmo, si cruellement moquée à travers sa caricature grossière des Guignols de l’info, est devenue l’entraîneur d’un homme, un joueur de premier plan de surcroît, Andy Murray, et vient d’annoncer qu’elle serait maman au mois d’août comme une évidence qui n’interroge pas grand monde. À sa manière, elle est devenue une pionnière qui fait avancer la cause des femmes en général.

Dans N’oublie pas de gagner, il n’y a finalement pas trop de place pour l’échec au bout de ces vies souvent cabossées. Comment, après tout, ne pas prendre conscience de la sérénité de Cathy Tanvier, ancienne n°1 française devenue RMIste, qui s’épanouit dans le dépouillement de l’écriture. Comment ne pas partager le bonheur d’Isabelle Demongeot, qui, au bout de l’horreur, s’est mariée avec sa compagne avec qui elle a eu un enfant? Comment ne pas être troublée par la sérénité de Mary Pierce, qui se dédie désormais à un autre père tout puissant, le seigneur cette fois, dans une communauté de l’Île Maurice? Une secte? Peut-être. Alors qu’elle visitait Mary Pierce sur son île de rêve, Dominique Bonnot écrit après avoir assisté à une cérémonie:

«Mary me prend affectueusement dans ses bras, puis retourne à ses prières, mains levées vers le ciel, yeux clos, sourire ardent. Je ne serai jamais Mary Pierce, et pourtant, à ce moment précis, je l’envie.»

Avec cette autre anecdote qui n’est pas dans le livre: Mary Pierce, réconciliée avec son père, seule sur une paillasse en Afrique du Sud devant un mur blanc et face à la beauté d’un moment qui valait bien, pour elle, semble-t-il, celui de se retrouver, des années plus tôt, sur un podium à Roland-Garros, la Coupe Suzanne-Lenglen entre les mains, sous le regard du monde entier.

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