Taylor Swift fait plier Apple mais pas la France

Taylor Swift aux Billboard Music Awards à Las Vegas, le 17 mai 2015. REUTERS/Mario Anzuoni

Taylor Swift aux Billboard Music Awards à Las Vegas, le 17 mai 2015. REUTERS/Mario Anzuoni

La chanteuse Taylor Swift, dont Bloomberg assurait qu'elle «est» l'industrie musicale à elle toute seule, et qui vient de faire plier Apple sur le fonctionnement de son système de streaming, ne vend presque rien en France. Voilà pourquoi.

Si j’étais en train d’écrire cet article sur un site américain –et que je manquais d’inspiration pour l’introduire– je pourrais commencer par un «pas la peine de vous présenter Taylor Swift» ou «celle qu’on ne présente plus», ou simplement par «Taylor Swift», sans rien dire, parce que c'est Taylor Swift et que tout le monde la connaît aussi bien que Beyoncé ou Rihanna. Mais comme on est en France et qu’elle n’a aucun lien avec Stromae je préfère ne pas prendre de risque et vous la présenter en bonne et due forme.

Taylor Swift –Taytay pour les «Swifties», ses fans– est une chanteuse américaine de country récemment convertie à la pop, et qui à 25 ans domine l’industrie musicale américaine (petite pensée pour Queen B qui reste tout de même la reine), fait la une de tous les journaux, bat tous les records de vente. Et vient de faire plier Apple sur le fonctionnement de son service de streaming.

Son dernier album 1989,  sorti en octobre dernier est l’album le plus vendu aux Etats-Unis en 2014 et s’y est écoulé à 1,287 million d’exemplaires la semaine de sa sortie. Cela représente le plus grand nombre de ventes pour une première semaine depuis The Eminem show en 2002, qui avait conquis 1,322 millions d’amateurs de petits blonds au bord de la crise de nerf (j’en fais partie). A noter: le marché de la musique aux Etats-Unis en 2002 représentait plus de deux fois sa taille actuelle, donc Taylor Swift a plutôt bien joué. 

L’album s’est également vendu à plus de 8 millions d’exemplaires à travers le monde. Le 17 mai dernier, elle est devenue l’artiste la plus primée aux Billboard Music Awards de tous les temps. 

Je pourrais continuer comme ça pendant à peu près douze pages ou résumer le phénomène comme l’a fait le magazine Bloomberg Businessweek: «Taylor Swift is the music industry». 

REUTERS/Toby Melville

Sauf qu’en France, Taylor Swift n’est pas grand chose.

Les énormes popstars américaines n’ont pourtant pas beaucoup de mal, d’habitude, à séduire le public européen et français. Dans le top 10 du classement Forbes des chanteuses américaines ayant gagné le plus d’argent en 2014, qui comprend –dans cet ordre–: Beyonce, Taylor Swift, Pink  (surprenant, je sais), Rihanna, Katy Perry, Jennifer Lopez, Miley Cyrus, Céline Dion, Lady Gaga et Britney Spears, toutes sont –ou ont été– d’énormes succès en France. Sauf Taytay. 

Si 1989, son cinquième album, est le premier de sa carrière à atteindre tout juste le stade du disque d’or en France (récompensant 50.000 albums vendus, ce qu'a vendu Booba en une première semaine de D.U.C.), ce succès est tout relatif puisqu’elle a donc vendu plus d’albums aux Etats-Unis en sept heures qu’en France en sept mois. A titre de comparaison, Lady Gaga avait vendu 650.000 exemplaires de The Fame et de sa réédition The Fame Monster en 2009.  

Une image country

Jusqu’à son quatrième album RED, sorti en octobre 2012, Taylor Swift est avant tout la nouvelle superstar de la country américaine. A grand renfort de blondeur, de réseaux sociaux sur-maîtrisés et sur-utilisés, de mélodies impossibles à oublier et d’énormes shows, elle réussit à repousser les limites d’un genre encore très suivi aux Etats-Unis mais qui faisait de moins en moins rêver les jeunes ados en fleurs.

La stratégie de départ est simple, tous les labels de country ciblent les adultes, Taylor, elle, veut cibler les jeunes: 

«Les labels à Nashville étaient convaincus qu’il n’y avait pas de public jeune pour la musique country, que les jeunes ne voulaient pas écouter cette musique. Ils disaient que les seuls qui écoutaient les radios country étaient les femmes de plus de trente-cinq ans. J’essayais de leur dire que ces femmes avaient des enfants et qu’ils pourraient écouter de la musique ensemble dans la voiture, qu’ils pourraient apprécier la musique ensemble.»

Toute l’identité de Taylor Swift s’est construite sur cette volonté de devenir une star de la country nouvelle génération. Ses premiers succès suivent donc les codes d’une musique country qu’on aurait un peu dépoussiérée. Banjos, guitares, violons, sont combinés à des rythmes et harmonies qui flirtent avec la pop pour toucher à la fois les radios country et les radios pop (ne pas oublier la cible ultime: le jeune).

Le lexique lui, colle rigoureusement à la country et à ses valeurs, les paroles incorporent toujours des références à Dieu, au fait qu’elle habite dans une petite ville rurale («small town girl»), au camion pick-up de l’être aimé qui doit bien se comporter avec son papa et sa maman, etc. 

Un look taillé sur-mesure pour son rôle de «Cendrillon du Sud»

Quant à son look, il est taillé sur-mesure pour son rôle de nouvelle princesse country ou «Cendrillon du Sud» comme la surnomment les médias: petites robes et santiags, bouclettes blondes, grands sourires bien blancs et dans les clips des jolis garçons bien peignés qui sont soit des amoureux, soit des ex, soit secrètement amoureux de Taytay et/ou méchants avec elle.

Et cette stratégie s’avère très vite payante. La jeune Taylor sort de l’anonymat en 2006 grâce à son premier album éponyme et surtout à la chanson «Our Song» qui lui permet de devenir, à 17 ans, la plus jeune chanteuse country de l’histoire à être auteur-compositeur-interprète d’une chanson en tête des charts américains (le Billboard Hot Country Songs).  On peut admirer dans le clip l’élégance et la sobriété toute Nashvillienne de ses débuts :

S’en suivent les albums Fearless, album le plus vendu aux Etats-Unis en 2009, et Speak Now qui s’écoule lui aussi à plus d’un million d’exemplaires la semaine de sa sortie en 2010.

La musique country aux Etats-Unis est souvent vue comme la représentante des classes populaires et rurales blanches

Carolyn Chernoff, sociologue

Pour comprendre un peu mieux le phénomène, j’ai interviewé la sociologue américaine Carolyn Chernoff, professeure et chercheuse en sociologie de la culture, de l’éducation, du genre et des médias et qui donne notamment un cours au Skidmore College dont l’objet sociologique est Miley Cyrus. Elle explique:

«La musique country aux Etats-Unis est souvent vue comme la représentante des classes populaires et rurales blanches, donc un groupe social qui est perçu comme plus politiquement conservateur et réactionnaire. Taylor Swift a un public plus segmenté et plus large: les pré-ados de 10-12 ans l’adorent et les parents de ces pré-ados la voient comme un modèle beaucoup moins dangereux que Katy Perry ou Miley Cyrus, elle est perçue comme une alternative plus sûre mais quand même tendance. Son public comprend aussi toute une variété de gens plus âgés qui aiment les stars modernes de la country, de gens qui apprécient le fait qu’elle soit auteur-compositeur et de gens qui la voient à la télé et qui sont séduits par le fait qu’elle soit cette gentille jeune fille Américaine bien sage, un public plus politiquement conservateur». 

A l’issue de ces trois albums, Taylor conquiert donc l’Amérique et une bonne partie du monde mais reste alors quasi inconnue en France. 

La France n'est pas fan de country

En 2009, le Fearless Tour qui remplit des stades aux quatre coins du monde ne passe même pas par Paris. La star fait seulement un showcase à la salle Wagram pour quelques swifties en 2010 et les autres doivent attendre la tournée de l’album Speak Now pour l’admirer au Zénith de Paris en mars 2011, Zénith en format petite jauge (environ 3000 places au lieu de 6000).

C’est que Taylor est à cette époque estampillée chanteuse country et la country et la France ne vivent pas le genre d’histoire d’amour dont la chanteuse rêve dans ses chansons, ni chez les jeunes, ni chez les adultes.

Mise à part les vieilles légendes comme Johnny Cash, la plupart des chanteurs de country ne connaissent quasiment pas de succès en France. Des chanteurs comme Tim McGraw, Faith Hill, Garth Brooks qui sont des stars aux Etats-Unis n’ont quasiment aucune visibilité chez nous. Par ailleurs, le cercle restreint des amateurs de country français est surtout composé d’amateurs de country aux accents moins pop et de l’«americana» donc d’un certain folklore américain que n’incarne pas la jeune country-pop star chantonnant ses malheurs d’adolescente.

Musique intime

Or si Taylor vend autant d’albums c’est justement parce que dès le début de sa carrière à 16 ans, sa botte secrète pour toucher les ados et pré-ados c’est qu’elle même est en plein dans cet âge tortueux. Il lui suffit donc d’écrire crument toutes ses mésaventures amoureuses et lycéennes, tous ses rêves de jeune fille avec un talent de songwritting loué par Neil Young et Kris Kristofferson. Et comme le souligne Carolyn Chernoff, la force de sa «marque» réside dans le fait qu’il est très difficile de dissocier la chanteuse star de la jeune lycéenne gentille et sage d’une petite ville américaine. Elle le scande dans toutes ses interviews: elle écrit et compose toute sa musique et ses chansons d’amour, ses chansons de rupture sont des vrais histoires de sa vie quotidienne, les jeunes garçons mentionnés existent vraiment.

The Best Day

Ses parents et son frère sont omniprésents dans sa communication, elle écrit une chanson pour sa maman «The Best day» pour laquelle le clip est un enchainement d’images privées de leur vie de famille, la parfaite famille américaine.  Elle tourne le clip de «You belong with me» dans le lycée de son petit frère et elle n’incarne jamais la fille cool du lycée mais plutôt celle qui fait partie de la fanfare, un peu nerd et dégingandée ou celle qui s’est faite trompée et qui se venge dans «Picture to burn» dans lequel sa meilleure amie dans le clip est jouée par sa meilleur amie dans la vie.

Elle répète sans cesse qu’elle n’avait que très peu d’amis quand elle était petite, qu’elle en a beaucoup souffert. Elle a d’ailleurs écrit à ce propos la chanson «Mean» dont le clip est une ode à toutes les têtes de turc du pays et qui lui permet de gagner le Grammy de la meilleure chanson country en 2012, victoire ultime de David contre Goliath :

 

Pas d'amis mais des fans

Ses fans remplacent donc les amis qu’elle n’a pas eus, elle leur écrit sur les réseaux sociaux, leur envoie des cadeaux, leur fait écouter ses albums en avant-première chez elle et ne manque jamais de les remercier à chaque prix qu’elle reçoit, à chaque record qu’elle bat.

Cette identification extrêmement forte de ses fans lui permet de battre tous ces records et de déjouer les barrières des genres musicaux en mélangeant country et pop avec son quatrième album RED (qui s’écoule lui-aussi à plus d’un million d’exemplaires la semaine de sortie) avant d’enfoncer le clou avec le dernier rejeton totalement pop, 1989

Lorsqu’on lui demande si elle avait peur qu’une partie de ses fans la délaissent, elle répond tout simplement: 

«Je n’ai absolument pas peur de ça, je suis tout le temps en contact avec mes fans et je sais ce qu’ils aiment. Ce dont mes fans avaient peur c’était qu’en me mettant à faire de la pop, j’arrête d’écrire des paroles intelligentes et émouvantes et quand ils ont écouté les nouvelles chansons, ils se sont rendus compte que ce n’était pas le cas.»

La barrière de la langue

REUTERS/Toby Melville 

Le problème pour Taylor Swift c’est que si cette identification aux paroles et au personnage est un atout imparable aux Etats-Unis, il est plus difficilement exportable. Richard Mémeteau, l’auteur de Pop-culture. Réflexions sur les industries du rêve et l’invention des identités, explique: 

«Le message de la chanson "Shake it off": "je ne suis pas parfaite mais je me fiche de ce que vous pensez de moi" était assez malin, ça pouvait viser le public adolescent qui ne sait pas trop où se mettre et qui cherche sa place mais ça n’a pas du tout été compris en France. Il aurait fallu que les jeunes filles comprennent les paroles.» 

La barrière linguistique n’est habituellement pas un problème pour les superstars type Rihanna ou Katy Perry (on n’a pas vraiment besoin de comprendre que Riri veut bien partager son parapluie pour danser sur «Umbrella»), mais elle le devient donc pour Taylor puisque la country n’étant pas la musique de prédilection des jeunes et la séduction ne pouvant s’opérer par le biais de l’identification aux paroles, que nous reste-t-il? Sa courte romance avec Harry Styles du boysband anglais One Direction, peut-être.

Comme le remarque Béatrice, swiftie française depuis le début et fondatrice du site swift-france.com, cette romance a eu un impact bien plus grand sur sa popularité auprès des jeunes françaises que tous ses tubes précédents (les One Direction ont rempli deux stades de France en 2014): 

«La première chanson qui a commencé à marcher en France est "We are never ever getting back together", c’était jumelé au fait qu’elle sortait avec Harry Styles donc grâce à lui elle a eu une grosse couverture médiatique en France».  

Vers un look plus pop

Avec son quatrième album, RED, Taylor fait des efforts pour se départir de son côté princesse blonde de Nashville un poil ringarde. Elle était passée une première fois au Grand Journal en 2010 pour défendre le single «Mine» de l’album Speak Now. Elle portait alors petite robe, bouclettes, guitare à strass et full band; quand elle revient pour défendre le single pop «We are never ever getting back together» de RED c’est en petit look vintage, frange, cheveux lisses, choristes et chorégraphie. Adieu, la cendrillon sudiste bonjour la starelette pop. Elle tourne le clip de son deuxième single «Begin Again» à Paris –un Paris tout droit sorti d’un spin-off d’Amélie Poulain bien-sûr:

 

Mais ça ne prend toujours pas.  L’album RED ne vend qu’environ 25.000 albums en France et la tournée qui monte encore d’un cran par rapport aux précédentes et remplit des stades dans 86 villes du monde ne passe par Paris. La star se contente d’un concert acoustique sur une péniche sur la Seine avec session Q&A pour les fans. En d’autres termes, un concert «normal» de Taylor Swift c’est ça:

Et en France c’est ça :

 

Taylor Swift incarne tous les codes sociaux, les valeurs et les rêves de la classe moyenne américaine

Depuis le début de sa carrière, Taylor Swift incarne tous les codes sociaux, les valeurs et les rêves de la classe moyenne américaine. Elle précise toujours qu’elle est très travailleuse et que son succès vient de toutes ses heures de travail, qu’elle essaye toujours d’aller plus haut, de se dépasser. A 15 ans elle claque la porte du très prestigieux label de Sony, RCA Records qui ne lui proposait qu’un deal de développement (sans sortie d’album contractuelle) puis signe avec un certain Scott Borschetta qui veut monter son propre label et qu’elle soit la première artiste signée sur Big Machine Records. Le tout jeune label, dont la famille Swift est actionnaire, a bien grandi grâce à elle et emploie maintenant 88 salariés.

Alors que l’industrie musicale est en crise et que la société américaine traverse des années troubles sur fond de crise économique et identitaire, la jeune femme incarne la success story comme les américains en rêvent, elle travaille, elle entreprend et elle gagne. 

La première vidéo d’elle qui traine sur youtube la montre toute joufflue à 12 ans chantant l’hymne national avec un T-shirt en drapeau américain en ouverture d’un match de basketball.

 Elle est maintenant à la tête d’une fortune estimée à plus de 200 millions de dollars et en mars dernier, le magazine américain Fortunes l’a nommée femme la plus puissante du monde. Et avec tout ça Taytay garde la même candeur, le même enthousiasme qu’à ses débuts. Elle reste cette gentille jeune fille, bien élevée, drôle mais pas trop et tout à fait neutre sexuellement et politiquement. Lorsque David Letterman lui demande avant la présidentielle de 2012 si elle est contente du choix de candidats, elle se contente d’un: 

«A 22 ans, c’est mon droit de voter mais je n’ai pas le droit de dire aux autres quoi voter».  

Impossible de trouver des photos d’elle ivre sortant de boîte de nuit ou même en jogging dans un aéroport le regard hagard, ou juste mal habillée dans la rue. Jamais de scandale ni même de rumeur de scandale. Quand on lui demande ce qu’elle fait de son temps libre, elle répond qu’elle n’a pas une vie sociale très active et qu’elle adore regarder la télé avec ses chats.

C’est là qu’intervient le deuxième obstacle du swiftisme en France. Outre le fait qu’il est plus difficile pour une jeune adolescente française de s’identifier à la nerd membre de la fanfare qui est secrètement amoureuse de son voisin le quaterback de l’équipe de football qui sort avec la méchante pom-pom girl mais avoue finalement son amour pour la nerd le soir de la prom, selon Carolyn Chernoff, «c’est son incarnation de la gentille fille de la classe moyenne américaine qui la rend ennuyeuse, inintéressante pour le public français. Il n’y voit aucun challenge, aucune rébellion. Taylor Swift a quelque peu fait évoluer son image, elle a grandit et est devenue plus mature mais elle reste fidèle à sa marque initiale de la gentille et parfaite petite Américaine même en ayant de plus en plus de succès.»

Richard Mémeteau arrive à la même conclusion en reprenant les trois règles qu’expose le sociologue Henry Jenkins dans Textual Poachers: Television Fans & Participatory Culture: il faut que l’univers proposé soit proche du public, qu’il donne envie de le réécrire et surtout, l’étape finale, qu’il y ait comme une communauté de fans qui décrypte et redonne les codes de cette réécriture. Or ce n'est pas le cas de Taylor Swift, selon le sociologue: 

Taylor Swift nous demande assez peu de travail de réécriture, c’est assez mâché et prémâché donc il n’y pas vraiment de désir d’appropriation d’un univers aussi unilatéral

Richard Mémeteau

«Le problème de Taylor Swift est qu'elle nous demande assez peu de travail de réécriture, c’est assez mâché et prémâché donc il n’y pas vraiment de désir d’appropriation d’un univers aussi unilatéral. S’il n’y a pas ce désir de réappropriation, il n’y a pas de communauté pour se réapproprier et ré imaginer les codes de la star. Certaines stars comme Lady Gaga demandent un travail très lourd de décodage et effectivement Lady Gaga justifie très bien qu’il y ait une communauté de fans parce qu’elle propose un univers, contrairement à des popstars qui offrent juste un produit déjà prêt à consommer. Or selon Jenkins, il faut que l’univers soit à la fois intéressant et offre des possibilités à explorer.»

Elle a beau écorner légèrement son image pour le clip de «I knew you were trouble» dans lequel elle joue une jeune fille en perdition folle amoureuse d’un jeune bad boy, personne n’y croit car comme le remarque Carolyn Chernoff 

«sa marque est tellement forte qu’on ne peut pas la voir autrement que comme cette gentille fille qui est soit très prude soit très réservée.»

Clément, 26 ans et fraichement diplômé d’une école de mode, également swiftie depuis le début fait le même constat que la sociologue américaine,  lorsqu’il parle de Taylor Swift en France il note que –lorsque les gens la connaissent– «ils pensent tout de suite à la petite blonde, un peu princesse, conte de fée, le côté américain, bien pensant, un peu trop niaise».

De Nashville à New York

Arrive l’album 1989 et le grand tournant pop. Taylor Swift a grandi, elle n’est plus la jeune lycéenne surdouée et un peu goofy mais une jeune femme épanouie de 25 ans et New Yorkaise depuis peu. 

Ce déménagement n’est évidemment pas anodin. Toute la communication de 1989 est construite dessus, il est largement documenté sur Instagram, dans ses interviews et la première chanson de l’album s’appelle «Welcome to New York», chanson dont tous les bénéfices vont aux écoles publiques de la ville. 

C’est la success story qui continue, comme le note Carolyn Chernoff, «cela fait partie du rêve américain de la gentille fille de la campagne qui devient une yuppie, s’élève dans l’échelle sociale, déménage dans une grande ville, devient un peu plus sophistiquée mais pas trash, pas avant-garde. Même les gens qui ne voudraient habituellement pas voir leur idole habiter New York la soutiennent parce qu’ils soutiennent cette ascension sociale, ils soutiennent le fait qu’elle reste une gentille fille même dans une grande ville, qu’elle ne perde pas de vue ses racines.»

Et de fait, le look change, Taytay a définitivement mis ses santiags au placard pour une allure beaucoup plus élégante mais jamais ni vulgaire ni pointue. Le premier single de l’album, le sus mentionné «Shake it off» est une sorte de doigt d’honneur poli à toutes les critiques faciles qu’elle reçoit depuis 10 ans et le clip est, comme l’explique Carolyn Chernoff, très intéressant sur son positionnement puisqu’elle est «comme une poupée essayant toutes les modes et les danses d’autres groupes culturels et sociaux aux Etats-Unis» dans lesquels elle apparaît maladroite car elle n’appartient à aucun d’entre eux, et dans les seules images où elle est vraiment elle-même, elle est habillée quasiment habit pour habit en Audrey Hepburn chantant avec un orchestre puis avec des swifties en puissance:

Encore une fois, elle est montée à la ville mais elle ne change pas, elle est juste plus élégante.

Taylor devient aussi la nouvelle grande amie de la scénariste-réalisatrice-comédienne-écrivaine Lena Dunham, figure du féminisme et du girl power version Brooklyn gentrifié. Et son discours change, la neutralité politique fait place au féminisme revendiqué, Taylor loue les actions de l’actrice Emma Watson pour la campagne de l’ONU #heforshe, se plaint du sexisme dans l’industrie musicale, du fait qu’on lui reproche toujours d’écrire des chansons sur ses ex alors que tous les musiciens le font mais personne ne le reproche aux hommes, pointe du doigt le fait qu’on mette toujours les corps de femmes en compétition les uns contre les autres alors qu’on devrait pousser les femmes à se stimuler mutuellement. Son deuxième single « Blank Space » est d’ailleurs un pied de nez à la réputation de croqueuse d’homme que les médias lui ont faite, dans le clip on la voit incarnant ironiquement la personnalité d’hystérique que les tabloïds veulent bien lui prêter :

Bref, Taytay s’affirme. Mais Taytay reste lisse. Et de fait, si 1989 connaît plus de succès en France que ses précédents albums et vient de passer le cap du disque d’or avec environ 52.000 albums vendus, la success story à laquelle elle est habituée ailleurs n’est toujours pas là, comme le note Carolyn Chernoff: «Symboliquement ce qu’elle fait est très fort pour le public américain mais pas pour le public français parce qu’elle incarne une forme de retenue vis à vis de son corps et de son image qui n’est pas intéressante en France.» Richard Mèmeteau fait une analyse similaire sur ce décalage sémiologique:

«Aux Etats-Unis, la différence est qu’ils l’ont vue grandir. C’est pour ça qu’ils peuvent se projeter sur quelque chose d’un peu plus complexe. Ils l’ont vue d’abord en tant que petite chanteuse de country un peu trop sentimentale, un peu idiote et qui prend de l’ampleur parce qu’elle devient une vraie femme. Pour les Etats-Unis c’est vraiment ce récit qui se construit, ce narratif de succès qu’ils adorent alors que pour nous c’est plat.»

Beyonce est un autre exemple d’énorme star très control-freak, incarnant la success story, rangée, mariée à Jay-Z emblème du self-made man désormais plus businessman que rappeur, toujours loin des scandales (à part pour le coup de l’ascenseur mais ça c’est la fougue de la petite sœur), mais son image est perçue très différemment et a beaucoup plus de résonnance en dehors des Etats-Unis car elle incarne selon Carolyn Chernoff «la femme forte, incroyablement glamour, la diva, une représentation très positive d’une femme afro-américaine qui a réussi et beaucoup de gens ont soif de cette représentation positive. Beyonce est une popstar mais elle est plus assimilée au hip hop par ses chansons et par son mariage et le hip hop fait partie de la culture jeune partout dans le monde.» 

Pause. Le hip hop fait partie de la culture jeune partout dans le monde? Le quatrième single de l’album de Taylor Sswift, lancé le 20 mai, au début du 1989 World Tour, est donc un remix de «Bad Blood» featuring le nouveau surdoué/bon élève du hip hop US: Kendrick Lamar pour une version hip hop de la chanson et toutes les copines stars de Taytay dans le clip qui lui fait battre un nouveau record: celui de la vidéo vue le plus de fois sur Vevo en 24h avec 20,1 millions de vues (elle a bien entendu remercié ses fans sur twitter):

Pour l’instant le 1989 World Tour n’a toujours pas prévu de stop par la France mais après la country et la pop c’est peut-être le hip hop qui ouvrira finalement les portes de Paris à la nouvelle reine de l’industrie musicale.

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