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Vos enfants consomment du Purple Drank? Ce sont peut-être des punks

A spoonful of promethazine/​codeine syrup showing the characteristic purple color / Stickpen via Wikimedia Commons.

A spoonful of promethazine/​codeine syrup showing the characteristic purple color / Stickpen via Wikimedia Commons.

Ce mélange de limonade industrielle et de sirop pour la toux, qui a vu sa consommation augmenter fortement chez les jeunes Français, a auparavant été très populaire chez les musiciens punk ou grunge ou chez les rappeurs.

L'ordre des pharmaciens est formel. Depuis 2013 environ, la consommation de sirop contre la toux a explosé chez certains jeunes Français, mais pas pour des raisons médicales. Consommé à forte dose ou mélangé à d'autres produits tout à fait légaux et en vente libre, le sirop codéiné devient hallucinogène et euphorisant. Lorsque il est mélangé à de la limonade industrielle type Sprite ou 7Up, on appelle ça le Purple Drank, le sizzurp, le Texas tea, le tsikuni, le lean, le Purple Jelly ou le sip. Mais ça n'a rien de nouveau.

«Il allait boire deux bouteilles de sirop contre la toux»

Souvent à la pointe question psychotropes, les musiciens ont en effet été parmi les premiers à populariser ce cocktail. Lorsque le dextrométhorphane est commercialisé comme médicament contre le toux légère en 1958, il n'est consommable qu'en comprimés. Mais à partir de 1970, il est transformé en sirop. Ingurgité lentement en grande quantité (le sirop, par définition, se sirote, et s'il est bu d'une traite, le consommateur tombe dans un profond sommeil), il provoque des effets psychotropes, grâce à la codéine avec laquelle il est combiné. Une aubaine pour qui veut se sentir high sur la longue durée.

Les premiers à faire de sa consommation une mode sont les punks new-yorkais des années 1970. A l'époque, on ne parle pas encore de Purple Drank, car on ne le mélange pas. Ca se boit brut de pomme, à la bouteille, au flacon.

Lester Bangs, rock critic mythique, rédige ses chroniques en buvant du sirop contre la toux. Hemingway avait l'absinthe (l'invention du cocktail Death In The Afternoon, à base d'absinthe et de champagne, lui est attribuée), Lester avait le Romilar, de la marque la plus propice à la défonce. C'est un peu moins classe, mais un peu plus punk. Robert Quine, ancien guitariste de Lou Reed ou des Voidoids, le groupe de Richard Hell, se souvient:

«Un jour, j'ai vu Lester sous Romilar. On était allé voir le Turkey Festival et il avait du en boire deux ou trois bouteilles. Il était totalement explosé. Généralement, quand il était bourré (c'était d'ailleurs sa manière d'être en bonne santé), il allait souvent dans un magasin vendant des yaourt glacés, il bouffait ça en guise de déjeuner. Pour lui, c'était ça, manger sainement, et il en était très fier. Je lui disait: "Lester, la seule chose de bonne avec les yaourts, c'est qu'ils contiennent des organismes vivants et que c'est bon pour la santé, mais si le yaourt est glacé, ça tue tous ces organismes!" Il prenait ces yaourts, un shot de B-12 et pensait que ça lui faisait du bien. Après ça, il allait boire deux bouteilles de sirop contre la toux. […] Sous alcool, il était la pire chose au monde, mais sous sirop, il était plus paisible. »

A jamais, l'image de Bangs reste associée à celle du Romilar, qui a, en grande partie, causé sa perte et, pour l'anecdote, une belle plongée dans les bras de Morphée en plein concert au CBGB (car oui, Lester Bangs a aussi été chanteur). S'il décède en 1982 d'une vraisemblable trop grande absorption de Darvon, un anti-douleur, il n'avait certainement plus aucun problème de toux.


Grunge et folk s'y mettent

Bon marché, facilement accessible... Autour du CBGB, du Hurra's, du Pepermint Lounge ou du Max's, les teenagers en blouson de cuir picolent, se shootent à l'héroïne pour certains ou sirotent du Romilar. Les Ramones, les Senders, Suicide, les Heartbreakers, les Cramps, les Talking Heads arrivent sur scène régulièrement l'estomac plein de Romilar, et, par conséquent, la gorge bien claire.

Mais la codéine n'est pas l'apanage des punks. En 1968, alors qu'il est à l'aube de sa grande carrière, Townes Van Zandt, légende de la folk américaine, compose le titre Waitin 'Round To Die, dans lequel il fait une référence explicite à la codéine:

«Now I'm out of prison, I got me a friend at last
He don't drink or steal or cheat or lie

His name's codeine, he's the nicest thing I've seen

Together we're gonna wait around and die»


Avec l'arrivée du sirop quelques années plus tard, Townes Van Zandt augmentera sa consommation de codéine, jusqu'à concurrencer Lester Bangs dans le domaine.

Un autre nom phare du rock américain est associé au sirop contre la toux: Kurt Cobain. Encore ado, il passe une année défoncé au sirop, mais doit arrêter car sa santé fragile commence à en prendre un coup. Il y retrouvera pourtant goût à de nombreuses occasions. «Smells Like Teen Spirit», tube ultime de Nirvana, serait né d'un mélange d'alcool et de sirop. Et si dans le clip de «Come As You Are», les visages des trois membres du groupe sont flous, c'est parce que le réalisateur Kevin Kerslake a décidé qu'ils étaient trop hagards, trop pâles pour les capter normalement. Pour Cobain, la raison de cet état serait le sirop codéiné.


Le hip-hop prend le relais

Avec la popularisation d'autres drogues comme le speed, son usage dans le rock disparaît peu à peu. Mais les rappeurs prennent le relais, et ce dès 1991, notamment à Houston. C'est là que le mélange appelé Purple Drank se démocratise dans le milieu hip-hop. Ce nom provient du flacon du sirop le plus utilisé, aux couleurs violettes, fabriqué par Alpharma USPD Inc..

Au fil des années, la consommation de Purple Drank envahit le rap américain. Le groupe Three 6 Mafia rappe «Sippin' Up On Some Syrup» en 2000, Lil Way sort «Me & My Drank» en duo avec Short Dawg en 2009... De nombreux morceaux hip-hop, notamment issu de la scène dirty south, font l'éloge du mélange. Et si la codéine plaît tant au rappeur, c'est en raison de sa proximité avec la ganja (très populaire dans le rap), que ce soit dans sa manière de le consommer (régulièrement, lentement...) ou dans ses effets (euphorie, apaisement, hallucinations...). Drake en serait un consommateur régulier, et il se susurre que le très badass Justin Bieber s'y serait converti.

 


Aujourd'hui, A$AP Rocky en est un des fervents promoteurs, que ce soit dans son titre PMW en 2013 ou beaucoup plus explicitement dans «Purple Swag» en 2011. Dans son tout dernier titre, baptisé «LSD (Love x $ex x Dreams)», il rappe «We got weed, ans codeine, and bricks for sale». Alors qu'il y a maintenant 15 ans, le 16 novembre 2000, le Purple Drank tuait DJ Screw d'une overdose, ce cocktail qui a tant inspiré les musiciens semble avoir encore de beaux jours devant lui.

 

 

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