Monde

À Athènes, le fief d’Aube dorée reste hanté par la peur

Marina Rafenberg, mis à jour le 01.06.2015 à 7 h 33

Après des années d’impunité, dirigeants et membres du parti Aube dorée sont enfin jugés pour appartenance et direction d’une organisation criminelle. Le parti reste-t-il encore influent dans la capitale grecque? Reportage dans le fief d’Aube dorée, à Agios Panteleimonas, dans ce quartier central d’Athènes où tout a commencé: pogroms contre les immigrés, intimidations des militants d’extrême gauche et ascension du parti...

Place Agios Panteleimonas et l'église du même nom | Photo: Marina Rafenberg

Place Agios Panteleimonas et l'église du même nom | Photo: Marina Rafenberg

Athènes (Grèce)

Les cloches assourdissantes de l’imposante église d’Agios Panteleimonas (le saint «compatissant») résonnent dans tout le quartier. Il est 19 heures et les enfants font du vélo sur la place. Un homme vêtu d’un costume beige s’installe à une terrasse d’un café. Il est alpagué par un groupe de jeunes arborant des habits sombres et tenant des drapeaux noirs. Le ton monte. Une passante tire sa fille par le bras:

«On ne sera décidément jamais tranquilles ici!»

L’échange prend rapidement fin, le groupe antifasciste s’éloigne. Le sexagénaire au borsalino blanc qui vient d’être poursuivi s’appelle Giorgos Vathis. C’est un membre notoire d’Aube dorée. Filmé en 2013 par une chaîne de télévision grecque (Net), il affirmait face caméra être un représentant des «gardes de la place». Traduction: il faisait partie d’un groupe paramilitaire soutenu par le parti néo­nazi.

À Agios Panteleimonas, nous sommes sur les terres historiques d’Aube dorée. Dans les années 1980, Aube dorée a ouvert son premier bureau à Kipseli, à quelques mètres de la basilique. «Ce n’était encore qu’un groupuscule qui s’attaquait aux militants d’extrême gauche. Au début des années 2000, la classe moyenne a déserté le centre-ville et les immigrés sont devenus de plus en plus nombreux à s’installer dans la zone. Ils sont devenus les nouvelles cibles du parti néo­nazi. Le commissariat a aussi ouvert à ce moment-là et des liens étroits ont été établis entre les forces de l’ordre et Aube dorée. Une totale impunité régnait. L’ancien directeur du commissariat est d’ailleurs jugé dans le procès actuel», explique Dimitris Psarras, journaliste et auteur d’Aube dorée: le livre noir du parti nazi grec (Éd. Syllepse).

En 2010, Nikós Michaloliákos, le leader du mouvement, est élu au conseil municipal d’Athènes en partie grâce à cet arrondissement. En 2012, le parti fait une véritable percée. Déblatérant des propos racistes sans aucune retenue, surfant sur une rhétorique anti-austérité et sur l’idée du «tous pourris», le parti récolte près de 7% des voix aux législatives. Dans le quartier d’Agios Pandeleimonas, il obtient même 15%. Malgré les poursuites engagées contre ses membres, le parti reste actuellement la troisième force politique du pays. Au premier tour des dernières élections locales en mai 2014, le porte-parole du parti, Ilías Kasidiáris, plus connu pour son coup de poing à une députée communiste en pleine émission télévisée, recueille 24% dans le district!

Attaques quotidiennes

Trente à cinquante motos circulaient dans les alentours et semaient la terreur

Dimitris Psarras, journaliste et auteur d’Aube dorée: le livre noir du parti nazi grec

Il y a encore deux ans, les attaques contre les migrants étaient quotidiennes à Agios Panteleimonas. «Trente à cinquante motos circulaient dans les alentours et semaient la terreur, menaçaient les immigrés qui se trouvaient sur leur route, allaient intimider les commerçants d’origine étrangère», raconte Dimitris Psarras, qui a longtemps habité le quartier.

Yunus Muhammadi, président du Forum grec pour les réfugiés, avait ouvert en 2009 place Attiki un bureau afin d’accueillir ses compatriotes afghans qui arrivaient démunis dans la capitale. «Tous les jours, des immigrés étaient tabassés. J’avais même réalisé une carte à l’époque où je mettais des pastilles rouges pour repérer les lieux des attaques. Au bout d’un moment la carte était toute rouge!» se rappelle-t-il. En septembre 2010, Yunus Muhammadi a décidé de fermer la structure de soutien aux réfugiés après un épisode qui l’a bouleversé:

«Un jour, alors que je donnais un cour de grec à des enfants et des femmes afghans, une douzaine de personnes est entrée dans la classe. Ils nous ont demandé nos passeports, ont commencé à nous insulter. J’avais peur qu’ils frappent mes élèves, j’essayais de les raisonner. Finalement, ils ne m’ont frappé que moi, j’avais le visage en sang.»

Après cette incursion, Yunus, installé en Grèce depuis vingt ans, est allé relater les faits au commissariat. «Un policier m’a alors dit: “Si tu portes plainte, on va te mettre en garde à vue!” J’ai insisté et ils ont pris ma déposition mais l’affaire n’a jamais été portée au tribunal», commente-t-il.

Tous les jours, des immigrés étaient tabassés

Yunus Muhammadi, président du Forum grec pour les réfugiés

Cette indifférence de la justice et des forces de l’ordre a duré jusqu’à l’assassinat du rappeur Pávlos Fýssas le 18 septembre 2013, attribué à Giorgos Roupakias, un militant d’Aube dorée. Depuis, une vaste enquête judiciaire a été lancée, des documents dans la presse ont fuité révélant les activités illégales du parti, les dirigeants du parti ont été arrêtés. Soixante-neuf membres du parti sont inculpés dans le procès qui s’est ouvert le 20 avril. Reporté à deux reprises car deux des accusés se sont présentés au tribunal sans avocat, le procès, qui reprend le 4 juin et va durer plus d’une année, doit juger non seulement le meurtre de Fyssas mais aussi la tentative d’assassinat de quatre pêcheurs égyptiens en juin 2012 et l'attaque de huit syndicalistes communistes en septembre 2013. Parallèlement, la justice grecque doit déterminer si Aube dorée est une organisation criminelle.

Muhammadi Yunus, président du Forum grec pour les réfugiés, a été tabassé par Aube dorée en 2010 | Photo: Marina Rafenberg

«Pavlos Fyssas, c’est notre héros! C’est terrible mais son assassinat a mis la lumière sur tous les crimes d’Aube dorée et dans le procès vont enfin être évoquées toutes les agressions contre les immigrés», souligne Yunus.

«Pas tranquilles»

Depuis ces arrestations des dirigeants d’Aube dorée, le quartier d’Agios Panteleimonas change tout doucement. C’est le constat d’Halid Mahmout, qui tient une mercerie près de la place: «Avant, Aube dorée venait régulièrement dans ma boutique et m’ordonnait de partir d’ici. Maintenant je ne les vois plus circuler!»

Mais pour Yunus, qui conseille toujours aux ressortissants étrangers d’éviter les environs, «la peur n’a pas déserté».

Le nombre des attaques contre les immigrés a cependant diminué. Selon le réseau de recensement des violences racistes, en 2014, il y a eu 81 agressions racistes et 100 victimes, contre 166 agressions et 320 victimes en 2013. Mais en 2014, 43 des 81 agressions ont toujours lieu dans le centre d’Athènes et dans le quartier d’Agios Panteleimonas.

81

Le nombre d’agressions racistes en 2014 (contre 166 en 2013), dont 43 dans le quartier d’Agios Panteleimonas

C’est à proximité d’Omonia (place de la Concorde) que Mohamed Ismail et Mohamed Kofil ont été roués de coups par trois militants d’Aube dorée en février. Le 15 février, alors que Mohamed Kofil, jeune Bangladais, en Grèce depuis dix ans, sort de l’épicerie où il travaille, trois hommes l’attendent, l’insultent puis l’attrapent par la blouse et le mettent à terre et le piétinent. «Nous sommes Grecs, nous sommes membres d’Aube dorée, et vous vous êtes étrangers, vous devez déguerpir de notre pays!» lui ont-ils lancé.

Quinze mètres plus loin se trouvait Mohamed Ismail. Alors qu’il marchait tranquillement dans la rue, les hommes s’en prennent aussi à lui:

«Ils m’ont donné des coups de pied puis l’un d’eux m’a amoché le visage avec sa bague américaine.»

Mohamed Kofil et Mohamed Ismail ont été agressés par des militants d'Aube dorée en février 2015 | Photo de Marina Rafenberg

Deux de leurs agresseurs ont été arrêtés mais le dernier est encore libre. «Nous ne sommes pas tranquilles quand nous nous promenons dans la rue», avoue Mohamed Ismail.

Guerre de territoire

Place Agios Panteleimonas, au café de l’Univers, Giorgos Vathis a encore ses soutiens, des Grecs mais aussi des Albanais ou des Bulgares: «Tant qu’ils sont chrétiens, ça va.» Giorgos aussi voit du changement dans le quartier. «Depuis un an et demi, avec l’offensive judiciaire contre le parti et depuis l’ouverture d’un local anarchiste près de la place, tout le monde n’arrête pas de me chercher des embrouilles. Moi je suis juste un patriote grec qui ne veut pas être envahi par les étrangers», clame-­t­-il.

Revendiquant sans complexe son admiration pour la junte des colonels, Giorgos parle d’un «procès mascarade» contre son parti. «Aube dorée n’est pas une organisation criminelle, ce sont tous ces hommes politiques qui ont dirigé le pays et l’ont mis en ruine qui devraient aller en prison», poursuit-­il. Un retraité qui entend la conversation s’énerve:

«Mais je ne comprends pas pourquoi vous vous intéressez tant à Aube dorée? Le problème ici ce n’est pas Aube dorée, c’est ce flux d’immigrés qui nous envahissent et qui ne peuvent pas s’intégrer ici.»

Je suis juste un patriote grec qui ne veut pas être envahi par les étrangers

Giorgos Vathis, membre d’Aube dorée

Peu après le meurtre de Pavlos Fyssas, un groupe d’antifascistes ont inauguré dans le quartier l’antenne «Dístomo», du nom d’un village devenu le symbole de la barbarie nazie en Grèce où, en juin 1944, 228 personnes ont été massacrées par les occupants allemands. Les anarchistes d’Exárcheia, le quartier alternatif d’Athènes, comptent bien gagner cette guerre de territoire. Les croix gammées ou méandres grecques dessinées sur les murs ont été recouvertes par des «A» ou des slogans anarchistes.

Aire de jeux

Un des objectifs de Christos, activiste antifasciste, était de rouvrir l’aire de jeux de la place:

«C’est tout un symbole.»

L’aire de jeux a réouvert place Agios Panteleimonas | Photo: Marina Rafenberg

En 2010, elle avait été cadenassée par les militants d’Aube dorée, qui ne voulaient pas que les migrants y trouvent refuge ou que les enfants d’immigrés y jouent. L’espace a été rénové par la mairie d’Athènes depuis plus d’un an mais les enfants ne peuvent toujours pas y avoir accès.

«Cette semaine, nous avons pris l’initiative de rouvrir l’aire de jeux, mardi et jeudi deux heures par jour quand nous pouvons encadrer la venue des enfants», soutient Christos. Armé d’un drapeau noir, il affirme: «Quand nous sommes absents, les fascistes peuvent revenir et agresser les immigrés. Il faut être prudent...»

En cette soirée chaude de mai, Ilias Pappas est venu, pour la première fois depuis cinq ans, jouer avec sa petite­ fille dans le square: «Nous ne pouvions pas sortir avec les enfants avant. Chaque après-midi, il y avait des batailles en pleine place. Je me souviens de deux dames avec des gros chiens, elles faisaient peur à tout le monde, même aux petits.»

Croix gammées  recouvertes par des «A» ou des slogans anarchistes

Une de ces femmes est Themis Skordelis, accusée d’avoir orchestré en octobre 2011 avec un commando de quinze personnes l’attaque de trois migrants afghans dans leur appartement. Jamais condamnée, le procès ayant été reporté dix fois, Themis Skordelis est cependant actuellement poursuivie pour participation et direction d’organisation criminelle.

«Notre quartier est plus calme, se réjouit Ilias Pappas. Pourvu que ça dure...Mais, évidemment, si la justice prend des décisions clémentes envers Aube dorée, les répercussions, ici, à Agios Penteleimonas risquent d’être importantes.. »

Marina Rafenberg
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Journaliste
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