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Culpabilise-t-on trop les femmes enceintes ?

Femme enceinte avec le ventre peint à Lima, le 21 mai 2010. REUTERS/Enrique Castro-Mendivil

Femme enceinte avec le ventre peint à Lima, le 21 mai 2010. REUTERS/Enrique Castro-Mendivil

Les interdits alimentaires sont de plus en plus nombreux et pèsent sur les femmes enceintes. Mais ces interdits sont-ils vraiment le problème?

Sur Doctissimo, dans la catégorie «grossesse»: un forum parmi d'autres au sujet intitulé «qui en a marre des réflexions à la con». Une mère de 26 ans, enceinte de son deuxième enfant, à six mois de grossesse, lance:

«Eh bien j'en ai marre!!!!! marre!!!!! marre!!!!! marre que les gynécos me soûlent à me dire en permanence "attention aux kilos!" alors que j'ai toujours été fine, que je m'alimente normalement (bon, à part des craquages, genre le kinder ou le fromage :D), que je n'ai pas de passif alimentaire particulier, bref, ras le bol de cette société à la con  où alors que tu as à peine accouché, on te parle déjà de la façon dont tu vas devoir faire attention.» 

La discussion qui suit occupe 40 pages de forum. Et des déclarations d’exaspération comme celle-ci, on en retrouve quantité sur le web, dans la vie. Entre la prise de poids pendant la grossesse très surveillée et les recommandations alimentaires, qui déconseillent le fromage cru, la charcuterie, le poisson cru, les légumes mal lavés, les poissons fumés, les fruits de mers crus, ou encore l’absence de tabac, les contraintes sont nombreuses. Et beaucoup de femmes enceintes se sentent surveillées, culpabilisées, infantilisées. Est-ce que le corps médical contrôle trop le corps et le comportement des femmes enceintes?

Un poids historique

Si les femmes enceintes ont l’impression d’être «fliquées» lorsqu’elles sont en consultation à l’hôpital, cette pression sociale est aussi beaucoup plus ancienne qu’on ne l’imagine. «La faute de la vache, c’est le veau qui la paie». Ce vieux dicton populaire résume à lui seul comment ont toujours été considérées les femmes enceintes. L’idée: ces dernières sont directement responsables de la santé de leur futur enfant et donc forcément coupables en cas de problème. Car les restrictions alimentaires sont ancestrales. Elles ont juste évolué en même temps que la médecine. 

Avant les années 1950, la corpulence des femmes enceintes ne préoccupait personne. «A l’époque, on ne se pèse pas, explique Emmanuelle Berthiaud, historienne de la naissance et auteure d’Enceinte: Une histoire de la grossesse entre art et société. A la rigueur, les femmes mesuraient leur tour de taille surtout pour des raisons esthétiques». 

Mais les impératifs sont ailleurs: jusqu'au XVIIIe siècle, on demande ainsi aux femmes enceintes de ne pas manger ou de boire trop «rouge», rappelle Emmanuelle Berthiaud:

«On pensait, selon la théorie des humeurs, que certaines femmes en début de grossesse risquaient de produire trop de sang et que cet excès pouvait entraîner une fausse couche. On leur déconseillait donc le vin rouge, la viande rouge, tout aliment risquant de susciter cet excédent».

L’idée d’un lien étroit entre la mère et l’enfant est aussi très forte. «On pensait que les deux partageaient un organisme unique, selon l'historienne. La maman était considérée comme très perméable, très fragile, et potentiellement menaçante pour elle et son bébé. Elle devait suivre des prescriptions avant tout symboliques et éviter par exemple tout mouvement circulaire comme enrouler une bobine de fils, de peur que le fœtus ne s’étrangle avec son cordon. C’était très angoissant. Elle devait faire attention à ses gestes et émotions. L’intérêt des médecins pour la grossesse apparaît à partir de la fin du XVIIe siècle. Dès lors, des règles inédites sont énoncées»

Ils préconisent une surveillance plus étroite, même si ces nombreuses consignes sont au départ surtout destinées aux souveraines, aux représentantes de la noblesse et de la bourgeoisie. «Se rajoute également une culpabilisation propre aux sociétés chrétiennes, analyse Emmanuelle Berthiaud. La futur maman a longtemps été jugée responsable de l’âme de sa progéniture qui, si elle mourait sans être baptisée ne pouvait prétendre au salut. Avoir une fausse couche était extrêmement grave sur le plan spirituel».

Avancée de la médecine

L’avancée de la médecine a bien sûr bouleversé les prescriptions alimentaires et nombre d’idées reçues et rendu la liste des interdits si ce n'est plus agréable du moins plus cohérente. En dehors des dangers de l’alcool et du tabac, on prête notamment très attention à la listériose et à la toxoplasmose. 

«Je n’ai jamais arrêté de manger huîtres et tartares de viande»– censés favoriser l'une et l'autre– note Nina, 29 ans, professeure des écoles, interrogée par Slate. «J’ai essayé de faire attention. Mais ma gynéco ne m’avait pas donné de consignes strictes. Donc, j’ai fait ce qui me semblait juste. Dans ma famille, les femmes ont toujours mangé des huîtres quand elles attendaient un heureux évènement et ça n’a jamais eu de conséquences!». 

L’argument revient souvent: avant les restrictions étaient différentes, voire opposées. «Tant mieux si celles qui ont mangé ce qu’elles voulaient sans contracter ni toxoplasmose ni listériose, ni une autre pathologie, prévient Pascal Gaucherand, chef de service en gynécologie et obstétrique au CHU de Lyon. Mais de nos jours, nous avons de plus en plus de connaissances sur les cycles de la listériose et de la toxoplasmose, sur les conséquences de ces maladies chez la femme enceinte et sur les facteurs de risque d’atteinte. Les risques pris sont importants».

Car la toxoplasmose est une maladie fréquente et relativement bénigne, sauf en cas d’infection pendant la grossesse. Elle peut alors avoir de graves conséquences chez le nourrisson. 

Un autre argument des femmes enceintes qui se sentent oppressées par ces recommandations est que celles-ci varient selon les pays: ne sont-elles donc pas un peu arbitraires? En France, un programme de prévention de la toxoplasmose pendant la grossesse existe depuis la fin des années 80. Il repose sur le dépistage systématique en début de grossesse et sur le suivi mensuel de celles qui sont non immunisées, jusqu’à l’accouchement. La France est un des seuls pays au monde à avoir cette politique. Au Royaume-Uni, il n’y a pas de dépistage de la toxoplasmose par exemple, donc pas de prise de sang régulière pendant la grossesse.

Un choix de société

«C'est une forme de contrôle sur les corps, au nom de recommandations d'une santé publique qui nous obligeraient à avoir une santé parfaite», analyse Béatrice Jacques, maitre de conférence en sociologie, au centre Emile Durkheim à l’université de Bordeaux et auteure de Sociologie de l’accouchement.

Il y a 50 ans, en France, près de 80% des femmes avaient contracté la toxoplasmose et étaient donc immunisées, selon Mathieu Tourdjman, médecin épidémiologiste à l’Institut de veille sanitaire. Avec l’amélioration de l’hygiène et de la sécurité alimentaire, cette proportion a régulièrement baissé et actuellement, environ 35% sont immunisées avant de débuter une grossesse. Conséquences: elles sont de plus en plus nombreuses à être suivies jusqu’à l’accouchement. Depuis 2007, environ 200 toxoplasmoses congénitales sont notifiées chaque année, responsables d’une vingtaine d’interruptions de grossesse. Pour si peu de cas pourquoi cette prévention? «C’est une question de choix de société, estime Mathieu Tourdjman. C’est une situation rare, mais aux conséquences graves car la maladie expose le nourrisson à des malformations, des retards intellectuels ou des problèmes oculaires. Cela justifie pour l’instant la poursuite d’une telle politique».  

Avec 370 cas par an en France, la listériose a aussi reculé ces dernières années chez les femmes enceintes qui ne représentent maintenant que 13% des cas, contre 25% il a quinze ans. «On estime que cette baisse est due aux mesures de prévention et d’amélioration de la sécurité alimentaire», ajoute l'épidémiologiste. En effet, les campagnes de prévention de la listériose datent de 1992.

L'obsession du poids

«Pendant ma grossesse, j’ai pris 18 kilos et j’en ai reperdu 17 ensuite, constate Agathe, maman d’un garçon de deux ans, chef de produit marketing, interrogée par Slate. La trentenaire se souvient de ses rendez-vous médicaux, où elle était «grondée» pour son poids jugé trop élevé. «J’avais faim, je n’allais pas me limiter», se souvient-elle. Pour une personne de corpulence normale, on recommande de prendre entre 10 kg et 12 kg, pendant les neuf mois. Pour certaines, c’est insuffisant. «Lorsque j’ai eu ma première visite médicale, je pesais 64 kg. Et mon poids de départ était de 59Kg. Le médecin m’a dit: "On va noter 60 kg d’avant grossesse sinon vous allez vous faire engueuler à la prochaine consultation"» raconte incrédule Laure, 33 ans, consultante en agroalimentaire.

Les premiers avis sur cette question proviennent du guide nutrition de 2007. «On ne fait pas la chasse aux kilos pour ennuyer les femmes enceintes. Mais une prise de kilos trop importante augmente le risque de complications pour la mère et pour le futur bébé, avec par exemple du diabète gestationnel, de l’hypertension artérielle ou encore des difficultés à l’accouchement», explique le Professeur Pascal Gaucherand, chef de service en gynécologie et obstétrique au CHU de Lyon.  

Pourtant, là aussi, les recommandations varient selon les pays, renforçant le sentiment d'emprise contingente:

«Aux Etats-Unis, la fourchette est plus large. Une femme enceinte de corpulence normale peut prendre entre 12kg et 15kg, évalue Katia Castetbon, docteur et épidémiologiste à l’INVS, qui travaille  dans L’Unité de Recherche en Epidémiologie Nutritionnelle à l’Université Paris-XIII. Si on est à plus 2 kg ou 3 kg des préconisations, il n’y a pas de conséquences prouvées sur la maman et l’enfant. Il ne faut donc pas trop culpabiliser et en faire une obsession».

Les recommandations et leur forme

C'est bien dans le problème de l'obsession, de la manière de dire les choses ou de faire peser les recommandations que réside le problème, plus que dans les recommandations elles-mêmes: «Rien ne sert d'infantiliser ou de stresser les mères», convient aussi Pascal Gaucherand, «elles sont suffisamment responsables. Les remarques doivent rester cordiales».

Des conseils donnés trop brutalement? Peut-être parfois. «Le monde médical a toujours donné des conseils des femmes, constate Françoise Molénat, pédopsychiatre qui a participé à l'élaboration du Plan périnatalité 2005 et qui a posé la sécurité émotionnelle des femmes enceintes comme un objectif essentiel. La question de fond demeure: on ne les écoute pas encore assez. Permettre aux parents de formuler leurs besoins, leurs demandes, et que l’on sache s’ajuster à ce qu’ils expriment, c’est le but des entretiens au 4e mois de grossesse [désormais appelés entretiens prénataux précoces] en place en 2005»

Pourquoi cette absence de pédagogie de la part de certains membres du personnel médical? «Les médecins ont été formés à savoir et à donner des conseils, mais pas à écouter les patients de manière solide et à s’adapter. Ils doivent bénéficier de meilleures formations sur le domaine psycho-émotionnel et trouver des réponses. Et ceci relève d'un changement général des pratiques jusqu'alors cloisonnées», insiste Françoise Molénat.

Les autres

Mais les médecins ne sont pas les seuls à faire des recommandations, et c'est de là aussi, que procède la culpabilité: le jugement extérieur est lourd à supporter, notamment lorsqu’on déroge au régime alimentaire préconisé. «La pression sociale qui s'exerce sur les femmes enceintes est forte, confirme Françoise Molénat. Il faut être parfaite et être compétente. Il y a une forme d’insécurité particulière qui s’exprime par de la culpabilité. Les femmes se demandent si elles vont ‘’savoir faire’’.»

Et certaines expériences désagréables confortent ce sentiment. «Pendant cette période, impossible d’échapper à certains commentaires désobligeants, regrette Laure, la consultante agro-alimentaire. C’est pire que la police»

Dès l’annonce de la grossesse, les femmes enceintes sont jugées responsables. «Assez vite on leur demande de se comporter comme des mères. Cela induit du stress de la culpabilité, renchérit Béatrice Jacques. Ce sentiment que chacun peut et doit surveiller une femme enceinte pour l’intérêt supérieur de l’enfant peut inconsciemment sembler légitime»

«Le corps d’une femme enceinte ne lui appartient plus totalement, souligne Katia Castetbon. On guette la prise de ventre et même de poitrine. Son être est collectivisé d’une certaine façon. Comme lorsqu’on touche le ventre sans même demander la permission». C'est aussi cela qui rend aussi pénibles les recommandations médicales: le fait que ne pas les suivre expose les femmes enceintes aux remarques de tout leur entourage, voire d'inconnus. 

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