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Christian Didier, l'assassin qui voulait entrer dans l'Histoire

Christian Didier mime le geste de l'assassinat de René Bousquet pour les caméras, le 8 juin 1993. REUTERS.

Christian Didier mime le geste de l'assassinat de René Bousquet pour les caméras, le 8 juin 1993. REUTERS.

Vingt ans après son procès, l'homme qui avait voulu juger lui-même Vichy en tuant René Bousquet, l’ancien secrétaire général de la police du régime, est mort, mi-mai, à l'âge de 71 ans. Retour sur la façon dont un destin individuel a percuté, dans les années 90, les non-dits de l'histoire de France.

La justice l’avait libéré, en février 2000, mais sa réclusion a continué jusqu’à son évasion définitive, par son décès à 71 ans, le 15 mai dernier, à bout de maladie et de folie, dans un petit appartement de Saint-Dié (Vosges), sa ville natale. Christian Didier reconnaissait volontiers être habité de «démons intérieurs». «J’ai toujours navigué sur le plan mental en lisière des sentiers battus», avait-il expliqué pendant son procès, en novembre 1995.

On le disait «illuminé». Mystique exalté. Il acquiesçait. Il lui arrivait même, hors traitement médical, d’entendre des voix. Les couloirs de l’internement psychiatrique lui étaient familiers depuis l’adolescence; pourtant les experts, tout en le qualifiant de «cas limite», l’avaient jugé accessible à une sanction pénale et il avait été condamné à une peine de dix ans de réclusion criminelle. «J’avais pensé que ce serait bien de flinguer quelqu’un pour une cause juste, racontait-il encore récemment, en reprenant le récit de sa vie. «Que ce geste me libérerait.»

Pour en être sûr, le 8 juin 1993, il était allé tuer, chez lui, de quatre balles tirées à bout portant, René Bousquet, l’ancien secrétaire général de la police de Vichy, dont le futur procès pour complicité de crime contre l’humanité était en cours d’instruction. L’exécution solitaire de l’un des premiers responsables de la «rafle du Vél d’Hiv'», en juillet 1942, devenu un vieil homme de 84 ans coulant des jours tranquilles, n’avait pas suffi à apaiser Christian Didier, qui n’avait plus jamais cessé de regretter son geste. Mais en plus, le pays se voyait privé, par cet acte, d’une leçon de prétoire profitable sur la responsabilité du régime du maréchal Pétain dans la déportation de milliers de juifs.

Deux mondes, deux histoires

Deux mondes. Deux histoires aux antipodes l’une de l’autre, qui avaient peu de raisons de se croiser; l’une au ras du sol, individuelle, malheureuse, à force de confusions et de rêves de renommée; l’autre, collective, mémorielle, juste au temps venu, les années 90, des comparutions en justice des derniers dignitaires vivants de la Collaboration, des procès si longtemps retardés des Papon, Touvier, Bousquet; et pour ce dernier, des réponses possibles aux questions posées par ses liens avec François Mitterrand, le chef de l’Etat, après des rumeurs et des accusations diverses qui allaient déboucher sur l’enquête de l’écrivain Pierre Péan et son livre Une Jeunesse française (1994).

Garçon fragile et déscolarisé, Christian Didier, que son père, un artisan-coiffeur, houspille, quitte tôt la rue Thiers, à Saint-Dié, pour les grands espaces des années 60. Il est mécano sur un dragueur de mines, puis parcourt l’Europe du nord, l’Australie, la Californie de la Beat Generation, accompagné par les chansons de Bob Dylan et l’ambition d’égaler Jack Kerouac. Il vit de petits boulots. Il est même longtemps employé comme chauffeur de limousine et promène des stars dans une Rolls-Royce. Il noircit des pages d’écriture, la nuit, mais ses manuscrits (Sang fluide, Roman d’un trouble-fête...), lui sont systématiquement retournés, parfois accompagnés d’un mot: «Je n’aime pas du tout votre livre, du jargon métaphysique», lui répond Simone de Beauvoir.

Pour faire connaître son œuvre, qu’il publie finalement à compte d’auteur, il lui faut frapper plus fort. Des actions d’éclat, décide-t-il. Des intrusions dans le champ public. Christian Didier, en 1980, fait d’abord à pieds le voyage de Paris depuis Strasbourg, ses ouvrages sous le bras. Puis il se met à surgir sur les plateaux de télévision. «Achetez mon livre!», a-t-il le temps de lancer, avant de se faire jeter dehors par la sécurité. Avec les années, le perturbateur gagne en efficacité, aux Césars ou lors de la cérémonie des Molières; il parvient à s’approcher, au contact de Jean-Marie Le Pen, qu’il veut provoquer en duel, ou de Georges Marchais, pour s’emparer de son micro, pendant un discours à la Fête de l’Huma. De l’Elysée, il a juste le temps d’escalader la grille, côté jardin, avant d’être ceinturé. Détours par les postes de police, puis par un établissement psychiatrique.

Ses voix intérieures se radicalisent. Une partie de l’opinion, des personnalités comme Serge Klarsfeld demandent des comptes à la justice sur la Collaboration et la déportation des juifs. Christian Didier prend l’idée pendant un débat d’historiens, à la télévision: lui le chrétien, il sera «vengeur de juifs». L’accélérateur des sentences. Le 19 mai 1987, il tente de s’introduire à la prison Saint-Joseph de Lyon. Son objectif? Klaus Barbie, l’ancien chef de la Gestapo pour la région lyonnaise, dont le procès vient de s’ouvrir. Comme Christian Didier cache une arme dans son sac, l’alarme du portique de sécurité se déclenche. Il est arrêté, jugé, condamné à quatre mois de prison, avant le retour en psychiatrie, et le modeste appartement de sa mère, à Saint-Dié. «Je ne voulais pas le tuer, expliquera-t-il, simplement lui tirer dans les jambes en lui criant: t’as le bonjour de Jean Moulin!»

«Ecrasé le dragon»

Le 8 juin 1993, de bon matin, Christian Didier remonte l’avenue Raphael, dans le XVIe arrondissement de Paris. Il est arrivé la veille, directement de Saint-Dié. A l’entrée d’un immeuble cossu, il appuie sur l’interphone. Une voix lui répond. Il explique que, fonctionnaire au ministère de l’Intérieur, il est porteur d’une citation à comparaître. La porte se débloque. René Bousquet n’a pas de raison de s’inquiéter. Ou pas encore. L’instruction ouverte contre lui, deux ans plus tôt, pour complicité de crime contre l’humanité, est toujours ralentie, au moins par des raisons juridiques –il a déjà été jugé, et acquitté, en 1949, du chef d’indignité nationale. Ses faits de résistance ont été prouvés, notamment ceux au profit du réseau de François Mitterrand. Le chef de l’Etat lui doit même certainement, et à son adjoint direct d’alors, Jean-Paul Martin, d’être encore en vie. Et tellement de temps a passé…

La suite de sa vie a été parfaite, d’un point de vue contemporain. Banquier, homme d’affaire unanimement apprécié, proche de la famille Baylet, propriétaire du quotidien La Dépêche du Midi, il soutient financièrement la gauche et la carrière de François Mitterrand depuis 1974. L’année 1942, les négociations qu’il a conduites avec les autorités allemandes sur le nombre de juifs étrangers et apatrides à livrer avant la mi-juillet, appartiendraient presque à l’histoire d’un autre…


 

Au sixième étage de l’immeuble, René Bousquet, sur son pas de porte, confirme son identité au petit homme qui vient de s’en enquérir. Conforté, ce dernier fait apparaître un revolver et tire quatre fois, tandis que le vieil homme s’effondre. Puis Christian Didier repart, sans s’affoler, et s’en va rejoindre sa modeste chambre d‘hôtel, aux portes de Paris, d’où il téléphone à différentes rédactions. Il a vengé les juifs, exécuté la sentence, ils peuvent venir, il ne bougera pas. Pendant sa conférence de presse, il tient des propos difficiles à suivre. «Il parle, fébrile, le visage épuisé de tics, la pensée en désordre», note Sorj Chalandon, dans Libération. Il dit avoir «écrasé le dragon», avant de dériver sur Dieu et la poésie. La police, en entrant, interrompt ces étranges confidences.

Le jeune avocat Arnaud Montebourg, qui a été le collaborateur d’un maître du pénal, Thierry Lévy, et qui vient d’ouvrir son propre cabinet, est commis d’office à Christian Didier. «En apprenant la mort de René Bousquet, je me suis dit: voilà une bonne nouvelle», se rappelait, en 1995, celui qui allait être élu député PS de Saône-et-Loire, deux ans plus tard.

Vichy et la République

L’action de la société contre René Bousquet est éteinte, et pour certains, et d’abord dans les partis politiques et l’appareil d’Etat, cela vaut sans doute mieux comme ça. La France n’a aucun intérêt à réveiller les crimes d’un autre âge. Le procès Barbie, l’affaire Touvier ont montré qu’il était difficile, sur un plan pratique et en droit, de juger en toute justice des faits vieux de quarante ans. C’était la position du général de Gaulle, qui avait accéléré l’épuration, après la Libération; c’est encore celle de François Mitterrand, qui rechigne à voir s’ouvrir une sorte de seconde épuration à travers d’incertaines poursuites contre les derniers survivants de Vichy. La doctrine philosophique et constitutionnelle est connue: la République, pendant l’Occupation, était à Londres.

En 1992, pour le cinquantième anniversaire de la rafle du Vél d’Hiv', que devait présider François Mitterrand, un comité Vél d’Hiv' 42 a lancé un appel dans la presse:

«Que soit reconnu et proclamé officiellement par le président de la République, chef de l’Etat, que l’Etat français de Vichy est responsable de persécutions et de crimes contre les Juifs de France.»

Le 16 juillet, Mitterrand avait bien présidé la cérémonie, mais sans prendre la parole, laissant ce soin  à Robert Badinter, alors président du Conseil Constitutionnel. Et deux jours plus tôt, pendant l’entretien télévisé du 14 juillet, il avait sèchement commenté les références aux rafles du Vel d’Hiv:

«Ne demandez pas des comptes à la République, elle a fait ce qu’elle devait. L’Etat français, ce n’était pas la République.»

La même doctrine préside apparemment aux préparatifs de renvoi de Christian Didier devant la cour d’assises de Paris. Il ne devra être question que de l’acte commis par l’homme de Saint-Dié, comprend-on. Non de sa victime. Une affaire simple, puisque l’accusé reconnaît les faits, s’en vante, même. Un procès rapide, alors. Trois jours devraient suffire, qui sont même fixés longtemps à l’avance, en juin 1995.

Christian Didier lors de son procès, le 6 novembre 1995. REUTERS.

C’est sans compter avec l’avocat commis d’office de Christian Didier, bientôt rejoint par Me Thierry Lévy, ni avec sa personnalité de militant politique. Arnaud Montebourg tient à instruire indirectement le procès de René Bousquet et à aligner devant la cour les fantômes des déportés. Le geste de son client a été guidé par une cause estimable, affirme-t-il, non, comme l’avance l’accusation, conduite par l’avocat général Philippe Bilger, par un souci de publicité. Le rappel du passé, ces journées de juillet 1942 et des mois suivants, doivent lui garantir de toutes autres circonstances atténuantes que sa seule demi-folie.

La hiérarchie judiciaire a refusé que le dossier d’instruction de René Bousquet soit joint à l’affaire en cours, mais devant l’insistance de la défense et les soutiens que celle-ci commence à recueillir, à gauche et dans la communauté juive, la cour autorise finalement la présentation d’une quarantaine de témoins. A Saint-Dié s’est constitué un comité de soutien à Christian Didier, qui se donne aussi pour mission d’évoquer la mémoire des 648 juifs et résistants arrêtés dans la ville, et déportés, et des maisons passées par le feu dans la vallée voisine de Rabodeau. Comme les enfants de son âge, l’accusé, viendront dire à la barre des Déodatiens, a grandi dans l’absence de tous ceux qui ne sont pas revenus des camps. «La rue où habitait sa famille, tout le monde l’appelait: rue des Fusillés, parce que des voisins avaient été fusillés, là, devant tout le monde.» Des juifs parisiens témoigneront aussi à la barre, rescapés des rafles de 1942. «Quand j’ai entendu que René Bousquet avait été assassiné, j’ai mieux respiré», dira une femme. «Ce que Christian Didier a fait, reconnaîtra un autre, il a bien fait de le faire. J’ai souvent pensé à tuer moi-même René Bousquet, mais je n’en ai pas eu le cran.»

Un pan d'Histoire dans le box

Un procès qui ne sera jamais ouvert officiellement contre l’ancien secrétaire général de la police de Vichy vrille ainsi, en 1995, celui d’un simple assassin. Christian Didier tient sa gloire. Un pan d’Histoire l’accompagne dans son box. La figure de François Mitterrand aussi. Car Une Jeunesse française, le livre de Pierre Péan paru un an plus tôt, a jeté une ombre brutale sur la personnalité et le parcours du chef de l’Etat. L’enquête minutieuse de l’écrivain a remonté le passage par Vichy, en 1942, du président, avant son action dans la Résistance et la carrière politique que l’on sait, confirmant les épisodes de la Francisque, de la rencontre avec Pétain, ou les causes profondes, sous l’Occupation, de l’amitié que Mitterrand entretiendra avec Bousquet, dans les années 70. Ce que l’écrivain Jean Lacouture, dans sa biographie de l'ancien chef de l'Etat, résume ainsi: «Une saison en enfer».

Une violente querelle s’est ouverte au Parti socialiste, comme le rappelle Michel Winock dans la biographie qu’il vient de consacrer à François Mitterrand. Les plus jeunes militants, ceux qu’on retrouvera au premier plan, dans les années 2010, s’indignent de ce qu’ils apprennent ou doivent bien enfin admettre. L’objet de leur admiration politique vient vraiment d’un camp et d’une période dont ils haïssent l’idée. Avant de devenir, lentement, celui qui imposera la gauche au pays, le premier Mitterrand, avec une quinzaine d’années d’études, de guerre et de «maréchalisme», avait bien entamé une toute autre destinée. Jean-Marie Le Guen, Pierre Moscovici, Benoît Hamon s’inquiètent aussi de ces liens maintenus avec Bousquet, et il faut toute la persuasion des anciens, Emmanuelli, Mexandeau, Mermaz, pour défendre le sens de la fidélité, chez le chef de l’Etat. «Un débat entre générations qui ne pensent pas le monde de la même façon», note Michel Winock.


 

Des assauts contre le président de la République occupent donc la barre des témoins pendant les auditions que la cour d’assise consacre au crime de Christian Didier, et finalement, il est assez peu question, toutes ces journées, de sa propre trajectoire existentielle. Serge Klarsfeld accuse ouvertement François Mitterrand d’avoir ralenti les procédures contre René Bousquet. «On avait fait venir un fils de déporté, Robert Badinter, pour juger Barbie, on a fait venir un fils de déporté, Georges Kiejman, pour ne pas juger Bousquet», s’insurge-t-il, soupçonnant le vainqueur de 1981 d’avoir nommé au ministère de la Justice des hommes qui sauraient, selon les circonstances, peser le poids de la mémoire nationale. «Jamais le président ne m’a demandé de faire ou de ne pas faire quoi que ce soit pour retarder ou empêcher l’instruction», vient lui répondre Henri Nallet, autre ministre de la Justice. «Sa position sur l’opportunité de faire des procès aux anciens dignitaires de Vichy, cinquante ans après, était connue de tous, mais il n’est jamais intervenu.»

François Mitterrand décède quelques mois plus tard, accompagné d’un cortège d’incompréhensions. Christian Didier apprend la nouvelle en prison. Condamné à dix ans de réclusion, il n’a pas vraiment bénéficié de circonstances atténuantes. Arnaud Montebourg n’a pas gagné son procès, et tous les fantômes qu’il a convoqués à cette occasion s’en retournent.

Dans sa cellule, l’admirateur fantasque de Jack Kerouac ne tente même plus de noircir des pages de notes pour ses livres à compte d’auteur. La détention aggrave son mal-être. Libéré au bout de sept années, grâce à des remises de peine, il s’enferme dans le petit appartement de Saint-Dié, au milieu de souvenirs et de photographies. Il ne cherche plus à faire parler de lui, et même en ville, on l’oublie peu à peu. Se sentant mourir, le mois dernier, il donne cependant une dernière interview: «J’ai eu une vie d’enfer, mais j’ai fait beaucoup de choses que j’ai voulues, explique-t-il d’une voix épuisée. Ce qui n’est pas donné à tout le monde.»

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