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«Depuis l'accouchement, j'ai de la peine à éprouver du désir pour ma compagne»

Sitting girl, 1917 Egon Schiele.  Licence CC via Wikipedia.

Sitting girl, 1917 Egon Schiele. Licence CC via Wikipedia.

Cette semaine, dans sa chronique «C'est Compliqué», Lucile répond à un père qui se sent dépossédé de son couple depuis la naissance de ses deux enfants.

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

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En couple depuis de nombreuses années avec ma compagne, la naissance de nos deux fils, âgés à présent de 3 ans et 6 mois, ont été des événements très heureux dans notre vie. Nous rêvions de fonder une famille ensemble, et notre souhait a été réalisé. Néanmoins, comme vous pouvez l'imaginer, ces événements ont marqué un véritable tournant dans notre vie de couple, et c'est ici l'objet de mon courrier.

Je dois vous avouer que la scène de l'accouchement a été légèrement traumatisante, et j'ai depuis de la peine à éprouver du désir pour ma compagne. Je revois les sages-femmes et le médecin s'affoler autour d'elle, ainsi que pinces, forceps et autres instruments passer devant mes yeux, le tout dans une atmosphère et des odeurs si particulières... Cela a profondément changé le regard que je porte sur elle, sans compter qu'après ces naissances elle s'est beaucoup investie dans son rôle de mère et a quelque peu délaissé son rôle de femme et d'amante.

Je ne retrouve plus celle que je désirais auparavant. Ma libido a commencé à souffrir de cette situation à la naissance de notre premier enfant et, depuis l'arrivée du petit dernier, je crains que nous ayons atteint un point de non-retour dans notre relation. La passion et la complicité que nous avions dans l'intimité ont disparu. Nos rapports se sont espacés, et sont aujourd’hui presque inexistants. Je suis conscient que cela témoigne d'un certain malaise dans notre couple. Même si une baisse d'activité sexuelle est fréquente après une naissance, le sexe n'est-il pas finalement le baromètre du couple?

J'ai beau être père, je suis également un homme. Aussi, j'ai des remords en vous confessant cela, mais j'ai commencé il y a quelques mois à fréquenter ponctuellement des escort-girls, qui me permettent d'assouvir mes envies, bien que cela m'envahisse d'une certaine tristesse d'en être réduit à cela.

Je sais que je devrais lui en parler mais l'étincelle érotique initiale n'y est plus. Ma situation se dégrade à vue d'œil et semble inextricable. J'aime profondément ma compagne, mais je crains que notre relation touche à sa fin si nous ne retrouvons pas plaisir et complicité ensemble. 

Comment retrouver du désir pour ce corps que je ne vois qu'à présent que sous le prisme de l'accouchement? Croyez-vous qu'il soit possible d'être un bon père et un homme satisfait?

Francis

Cher Francis,

Loin de moi l’envie de vous juger pour n’avoir pas su passer outre l’instant si particulier de l’accouchement. Il y a effectivement des sécrétions, des bruits et des odeurs ainsi que des gestes médicaux dont on peut imaginer sans peine qu’ils sont aussi éprouvants psychologiquement pour le spectateur que pour l’acteur de l’action. Ce moment, outre le fait qu’il soit particulièrement gore et assez humiliant pour les femmes (n’allez pas croire que les femmes n'y pensent pas à ce regard de leur compagnon dans la pièce; c'est un facteur important de stress pour certaines, dont je fais partie), est un moment unique dans la vie, à la fois effrayant et tellement émouvant.

Après l’accouchement, les femmes doivent se réapproprier leur corps, apprendre à vivre avec cette nouvelle expérience et les souvenirs qui y sont associés. Certaines resteront marquées à jamais, tandis que d’autres apprendront sans mal à vivre avec. Le temps de résilience, et de reconstruction physique, est variable selon les femmes. Nous n’avons pas toutes le même le seuil de tolérance, ni le même désir par la suite. Mais comme votre femme a dû le découvrir après son premier accouchement, je peux vous assurer que tout revient à sa place initiale. Que les sensations, après la rééducation périnéale de rigueur, sont même décuplées. Le corps est marqué généralement par la grossesse mais il n’en est souvent que plus beau, avec ses reliefs, son caractère, ses nouvelles spécificités à découvrir. Il y a eu la femme que vous avez connue originellement et avec qui vous avez fait deux enfants et il y a la femme d’aujourd’hui, avec ses envies, sa vie et son corps transformés. C’est à vous de décider si vous avez encore envie de la découvrir et de la connaître.

Je suis d’accord que le sexe est un bon indicateur du bien-être dans le couple, mais, outre que les normes sexuelles sont très variables d’un individu à un autre, vous semblez occulter que vous êtes actuellement à un moment de votre vie où le sexe est difficilement la priorité. Vos enfants sont encore très jeunes, depuis quand le petit dernier fait-il ses nuits? Il faut prendre en compte la détresse et la fatigue de votre compagne dans vos questionnements. Vous semblez, en effet, focalisé sur vos besoins sexuels, qui n’ont pas changé: vous n'avez pas subi physiquement l’accouchement. Vous oubliez que votre femme est actuellement en train de se reconstruire et qu’elle compte certainement sur vous pour l’aider sur ce chemin.

Oui, vous devriez en parler à votre compagne. Mais vous devriez aussi vous vous tourner vers une aide psychologique plutôt que vers des escort-girls pour vous sortir de cela. Plusieurs questions restent en effet en suspens de votre côté: pourquoi l’accouchement vous a-t-il tellement marqué? est-ce le corps de mère de votre femme qui est un problème? ou juste son investissement dans la maternité? vous dites qu'elle s'est beaucoup investie dans son rôle de mère et moins d'amante, et vous? participez-vous autant qu'elle au rôle de parents? se plonge-t-elle autant dans la maternité parce qu'elle n'a pas le choix? avez-vous prêté attention à garder, vous-même, votre rôle d'amant? Ce n'est pas forcément à elle de vous séduire et de vous exciter, l'érotique doit être partagée. 

Après deux grossesses (et deux accouchements très différents dont mon compagnon a été le spectateur «privilégié»), je crois foncièrement à la possibilité de retrouver une vie de couple épanouie. Mais je crois que cela nécessite de la patience, de l’écoute et de la compréhension. Il faut accepter les mois «sans» et profiter sans réserve des périodes «avec», il faut échanger encore et toujours sur les nouveaux complexes et les nouvelles envies. Et surtout c’est un désir qu’il faut déjà avoir individuellement avant de vouloir le partager avec l’autre.

Ne vous cherchez pas d’excuse, si vous n’avez plus envie de votre femme pour une raison X ou Y, n’allez pas lui reprocher ses accouchements, sa façon d’être mère et sa libido en berne à cause de la fatigue. D’un part, parce qu’elle est déjà au courant de tout ça et doit vivre avec. Et d’autre part parce que c’est votre rôle de la soutenir dans ces moments-là, des moments que tellement de couples traversent quand la famille s’agrandit. Si vous avez si vite envisagé de voir d'autres femmes, escort-girls ou pas, n'y a-t-il pas un problème de communication et de confiance plus profonds? Nombre de couples aimants, amoureux, surpassent les difficultés liées à la parentalité. Si vous en avez véritablement envie, que vous êtes toujours profondément amoureux, vous le pourrez aussi. 

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