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«L'Ombre des femmes»: l’instinct absolu de cinéma de Philippe Garrel

Philippe Garrel, réalisateur de «L’Ombre des femmes» | SBS Distribution via Allociné

Philippe Garrel, réalisateur de «L’Ombre des femmes» | SBS Distribution via Allociné

Ç’aurait pu être un canevas de boulevard mais le synopsis d’abord si simple du dernier film de Philippe Garrel ne cesse de s’enrichir à chaque scène, chaque cadre, chaque réplique.

Un couple, à Paris, aujourd’hui. Ils s’aiment mais bon ce n’est plus tout à fait ça. Lui fait des films, elle l’aide du mieux qu’elle peut. Monsieur rencontre une autre jeune femme.

Ce pourrait être un canevas de boulevard, ou plus ou moins l’argument de nombre de précédents films de Philippe Garrel. Des films qui ont pratiquement tous aussi en commun les mêmes moyens stylistiques, ce noir et blanc somptueux, comme jailli d’un incunable du cinéma, et que les grands chefs opérateurs de la Nouvelle Vague (Lubtchansky, Coutard, Kurant, cette fois Renato Berta) déploient pour le cinéaste, composant une longue route de lumière et d’ombres. Et pourtant chaque film de Garrel est unique, incomparable –L’Ombre des femmes, qui a ouvert avec éclat la Quinzaine des réalisateur à Cannes le 14 mai, tout particulièrement.

Harmoniques

Cela tient en partie aux visages, aux corps, aux gestuelles des trois interprètes principaux. Ils sont comme trois instruments que Garrel ferait jouer successivement en duos, et dont les rencontres suscitent des harmoniques et des dissonances qui bouleversent. Stanislas Mehrar y est étonnant et Lena Paugam une belle découverte, mais au centre se trouve, extraordinaire, Clotilde Courau. Vingt-cinq ans après Le Petit Criminel, de Jacques Doillon, on redécouvre avec la puissance d’une évidence cette actrice de première force. Sa manière brute de bouger, la lumière et l’opacité de son visage et de sa voix comme un ciel changeant, quelque chose dans le port de tête qui a à voir avec un savoir et avec une sauvagerie, sont d’admirables effets spéciaux naturels, qui donnent au film une palpitation très singulière.

Les acteurs, donc: c’est bien sûr ce qu’on voit le mieux. Mais c’est la totalité des composants de la mise en scène qui possède cet élan intérieur, aussi inexplicable qu’indiscutable. Garrel est un cinéaste de l’invention immédiate, de l’instinct de cinéma qu’on dirait absolu comme on parle d’oreille absolue. Cela n’a rien à voir avec l’improvisation. Depuis bientôt cinquante ans qu’il filme, et même s’il reste un farouche adepte de la prise unique, de l’accident heureux ou malheureux qui donnera sa vie à la scène, comme d’ailleurs de la pellicule et non du numérique, il n’en fabrique pas moins ses films avec grand soin.


 

Sans artifices

Auteur jusqu’au bout des ongles, il travaille désormais avec pas moins de trois coscénaristes –Jean-Claude Carrière rejoignant cette fois Caroline Deruas et Arlette Langmann, toutes deux déjà présentes sur le précédent film, La Jalousie. Mais écriture, préparation, travail avec des acteurs doués sont des points d’appui pour ce qui demeure l’élan décisif, celui-là même qui fait le film, qui fait ce film-là: Philippe Garrel met en scène comme il respire.

C’est-à-dire dans une sorte de mouvement naturel et nécessaire, qui paraît naître organiquement d’une situation, d’un visage, d’une émotion. Avec presque toujours une seule prise au tournage, c’est de la pure magie, celle du cinéma lui-même, qui n’est pas affaire d’artifices, de trucages ni de ruses, mais au contraire d’intelligence sensible, intuitive, des puissances infinies de beauté et de compréhension que recèlent les moments les plus ordinaires.

Même s’il reste un farouche adepte de la prise unique, Garrel n’en fabrique pas moins ses films avec grand soin

Voyez, c’est juste un petit exemple, la scène d’ouverture: un type hargneux, propriétaire ou gérant, vient menacer Clotilde Courau, dont le couple se débat avec des problèmes d’argent. On n’entendra plus parler de cette histoire de loyer de tout le film, mais la scène a jeté comme une ombre sur toute l’œuvre à venir, comme un peintre qui mettrait sans signification précise une tache noire dans un coin du tableau, et la tache affecterait tout ce qui est représenté. Et pourtant, au sein même de cette ombre, une lueur, un mot tout seul: il est exigé d’habiter bourgeoisement. C’est dans le contrat.

Irradiation

Mais ce sont chaque scène, chaque cadre, chaque réplique qui, loin de se limiter à leur sens immédiat, irradient à leur manière à travers le film. Ils font de ce récit très simple –même s’il comporte quelques rebondissements imprévus, quelques retournements brusques, entre comédie et héroïsme– une composition d’une infinie richesse.

Comme une étoffe qui se tisserait sous nos yeux, le canevas d’abord si simple ne cesse de s’enrichir, les ellipses transforment en gags des revirements de situation que travaillent une sorte de colère et une profonde inquiétude.

Celle-ci porte sur les rapports humains, mais aussi sur le cinéma. Des boîtes de pellicule extraites des caves du Fort d’Ivry au tournage d’un entretien avec un vieux résistant, celui-ci est bien davantage qu’un décor. Et il est loin d’être consacré comme refuge ou comme alternative aux incertitudes du monde. L’Ombre des femmes est un film sur la vérité des sentiments, et sur les «preuves de vérité», comme on parle des preuves d’amour. La caméra pas plus que le cœur n’y trouve aucune certitude. Et ce qui pouvait paraître, en moins d’une heure et quart, une petite histoire sentimentale, se révèle un profond traité du doute.

NB: cette critique reprend en partie le texte publié à l’occasion de la présentation du film au Festival de Cannes.

«L’Ombre des femmes»

De: Philippe Garrel.

Avec: Clotilde Courau, Stanislas Mehrar, Lena Paugam.

Durée: 1h13.

Sortie: le 27 mai 2015.

Séances

 

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