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Génie schizophrène, le prix Nobel John Nash est mort à 86 ans dans un accident de la route

John F. Nash (Peter Badge via Wikimedia Commons).

John F. Nash (Peter Badge via Wikimedia Commons).

Lauréat en 1994 du Nobel d'économie pour des travaux menés à seulement 20 ans sur la théorie des jeux, il avait vu sa vie inspirer en 2001 le film oscarisé «A Beautiful Mind», avec Russell Crowe.

Prix Nobel d'économie en 1994, le génial mathématicien John Forbes Nash, 86 ans, est mort, samedi 23 mai, dans un accident de la route. Lui et sa femme Alicia, 82 ans, ont été victimes d'un accident de taxi sur une autoroute du New Jersey.

Nash avait été nobélisé avec John Harsanyi et Reinhard Selten pour «son analyse pionnière de l'équilibre dans la théorie des jeux non-coopératifs». Dans leur livre Les Prix Nobel d'économie, Jean-Edouard Colliard et Emeline Travers expliquent que «Nash est probablement le plus, mais pas forcément le mieux, connu des Nobel. Ses travaux restent [...] relativement ignorés». Un paradoxe qui s'explique par le fait que le personnage est devenu célèbre auprès du grand public grâce au film A Beautiful Mind de Ron Howard (2001), Oscar du meilleur film et du meilleur réalisateur, où il était interprété par Russell Crowe, qui a exprimé son émotion sur Twitter.

Le titre du film était inspiré d'un jugement porté sur lui par son camarade d'études Lloyd Shapley, lui-même nobélisé sur le tard, en 2012, pour ses travaux sur la théorie des jeux.


Les travaux qui ont valu le Nobel à Nash étaient très anciens, puisqu'il s'agit d'articles écrits entre 1950 et 1953 à Princeton, alors qu'il avait à peine vingt ans, dont un doctorat de mathématiques de 27 pages. Le chercheur avait été envoyé là-bas grâce à une lettre de recommandation d'un de ses professeurs qui tenait en une phrase: «Cet homme est un génie.» Il a notamment laissé son nom à l'équilibre de Nash, une situation où deux agents amenés à faire un choix, dont la situation est liée et qui connaissent les stratégies que peut adopter l'autre, arrivent rationnellement à une situation où aucun ne peut changer son choix sans dégrader sa situation personnelle. (Ce qui n'empêche pas que cette situation peut-être collectivement sous-optimale, ce qu'illustre le célèbre dilemme du prisonnier.)

«Je dois maintenant aborder la question de mon passage de la pensée scientifique rationnelle à la pensée délirante caractéristique des personnes diagnostiquées sur le plan psychiatriques comme "schizophrènes" ou "atteintes de schizophrénie paranoïaque"», écrivait Nash, avec sécheresse, dans son autobiographie publiée au moment de l'attribution du Nobel. A la fin des années 50, il a commencé à être frappé de crises de schizophrénie, qui l'ont empêché de poursuivre plus loin ses travaux, avant de revenir à la vie publique dans les années 80. Au moment de l'attribution du Nobel, la journaliste du New York Times Sylvia Nasar, qui allait écrire le livre ensuite adapté par Ron Howard, avait écrit un article passionnant et émouvant sur ses «années perdues»:

«D'une certaine façon, l'histoire de John Nash est la tragédie qui touche toute personne atteinte de schizophrénie. Incurable, débilitante et extrêmement difficile à traiter, cette maladie a des effets terrifiants sur ses victimes. Beaucoup de personnes qui en sont atteintes ne peuvent plus longtemps ressentir ou interpréter des sensations ou expérimenter un large éventail d'émotions. A la place, elles souffrent d'illusions et entendent des voix.

 

Mais dans le cas de John Nash, cette tragédie est venue s'ajouter à un génie précoce –et à un réseau de famille et d'amis qui le reconnaissaient, entourant de manière protectrice Nash, lui fournissant un cocon confortable quand il était malade. Il y a eu les anciens collègues qui ont tenté de le faire travailler. La sœur qui a fait des choix déchirants concernant son traitement. L'épouse loyale qui est restée à ses côtés même après leur séparation. L'économiste qui est allé débattre avec le comité Nobel du fait que la maladie mentale ne devait pas être un obstacle au prix. Princeton lui-même.

 

Ensemble, ils se sont assurés que Nash ne retrouve pas, comme tellement de victimes de schizophrénie, dans un hôpital public, errant sans domicile fixe ou suicidé.»

«Son histoire est romanesque et extraordinaire, avec une grande part de tragédie», a déclaré Sylvia Nasar au Washington Post après son décès. «Beaucoup de biographies de génies comprennent une ascension météorique et une chute graduelle ou soudaine, mais le troisième acte de la vie de Nash a duré vingt ans, avec sa sortie de la schizophrénie et le Nobel.»

John Nash venait, ce printemps 2015, de recevoir le prix Abel pour ses travaux en mathématiques. A l'occasion de la remise du prix, il avait demandé à rencontrer le champion d'échecs Magnus Carlsen.

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