Partager cet article

En béatifiant Oscar Romero, le pape François rappelle la force politique du christianisme

REUTERS/Jose Cabezas.

REUTERS/Jose Cabezas.

La béatification de l'évêque salvadorien, assassiné il y a trente-cinq ans par un commando d’extrême-droite, signe l'apaisement des polémiques autour de la «théologie de la libération» et envoie un signal fort aux pays où le christianisme reste un pôle de résistance face à l’oppression.

Mais qui connaît encore Mgr Romero? Qui se souvient des circonstances extraordinaires de son assassinat quand, le 24 mars 1980 à San Salvador, il célébre la messe à l’autel d’une modeste chapelle d’hôpital et, par la fenêtre ouverte, est frappé par une balle en pleine poitrine? Il meurt sur le coup. Du tireur, on n’a aperçu que le fusil à lunettes, alors que rougit déjà l'aube blanche à l’endroit du projectile. Les assassins de l’archevêque de la capitale, commandités par un groupe d’extrême-droite appelé les Escadrons de la mort, ne seront jamais arrêtés. Dans cette petite république d’Amérique centrale dirigée par une junte militaire, les arrestations, les enlèvements, les exécutions, les massacres font partie de la vie quotidienne.

Le crime d’Oscar Romero? Avoir dénoncé la veille, dans son sermon du dimanche à la cathédrale, la féroce répression des paysans et appelé à la désobéissance civile. Voici ses mots:

«Une loi immorale, personne ne doit la respecter. L’Eglise ne peut se taire devant tant d’abominations. Les réformes ne servent à rien si elles sont tachées de sang. Au nom de Dieu et du peuple souffrant, je vous l’ordonne: arrêtez la répression ».

Des applaudissements crépitent. Son discours se répand dans la ville.

Pourtant, c’est parce qu’il était connu comme un homme pieux et aux opinions conservatrices que le prêtre Oscar Romero, proche de l’Opus Dei, avait été nommé trois ans plus tôt par le pape Paul VI archevêque de San Salvador. Mais une fois en fonction, il est bouleversé par l’assassinat de six prêtres engagés et par celui de son ami jésuite Rutilio Grande, le fondateur des communautés ecclésiales de base (CEB), ces lieux de confrontation et d’engagement qui réunissent, dans toute l’Amérique latine, des paysans, des ouvriers et des croyants.

L’archevêque ne cessera alors plus de dénoncer la misère, les injustices, la torture et les assassinats. Un mois avant d’être tué, il adresse une lettre au président des Etats-Unis, Jimmy Carter, lui demandant de faire cesser son aide militaire à la junte au pouvoir. Mais craignant un nouveau Nicaragua, ce voisin d’Amérique centrale où les révolutionnaires sandinistes venaient de triompher, et malgré la multiplication des violations des droits de l’homme, le président américain ne donne pas suite.

Lors des obsèques de Mgr Romero, le 30 mars 1980, les militaires ouvrent le feu sur une foule de plusieurs dizaines de milliers de fidèles réunis devant la cathédrale et réclamant des changements politiques. Ce bain de sang devait inaugurer une guerre civile entre la junte soutenue par les Etats-Unis et la guérilla marxiste du Front Farabundo Marti de libération nationale, qui a fait, entre l’année 1980 et les accords de paix de 1992, plus de 75.000 morts et 12.000 disparus.

Polémique autour de la «théologie de la libération»

Cette page de l’histoire latino-américaine est presque oubliée. L’assassin d’Oscar Romero et ses commanditaires n’ont jamais été inquiétés. Selon la commission Vérité créée par les Nations unies, le crime aurait été planifié et ordonné par le major Roberto D’Aubuisson, qui dirigeait les Escadrons de la mort avant de fonder l’Alliance républicaine nationaliste (Arena), un parti d’extrême droite qui fut porté au pouvoir de 1989 à 2009. Depuis, maintes associations réclament l’abrogation de la loi d’amnistie, qui garantit toujours dans ce pays l’impunité des assassins de Mgr Romero.

Il fallait un pape latino-américain comme François pour faire sortir de l’oubli le nom d’Oscar Romero et béatifier cet «évêque rouge», déjà vénéré comme un saint dans toute l’Amérique latine et les milieux catholiques progressistes d’Europe. C’est ce pape jésuite et argentin qui a décidé de mettre un terme à la trop longue enquête interne concernant l’évêque salvadorien, de clore l’un de ces «procès» dont le Vatican a le secret avant de béatifier, puis de canoniser, l’un des siens, surtout quand sa réputation est sulfureuse.

Jean-Paul II et Benoît XVI, les deux prédécesseurs du pape François, ne se sont guère montrés pressés de faire avancer la «cause» d’Oscar Romero. Les catholiques de gauche leur opposaient, par comparaison, la canonisation-express du très conservateur prélat de l’Opus Dei, Jose Maria Escriva de Balaguer. On a raconté à tort qu’en visite au Salvador en 1983, Jean-Paul II avait évité de se rendre sur la tombe de Mgr Romero. Mais il est vrai que le pape polonais, bon connaisseur des pratiques communistes, ne supportait pas la «théologie de la libération» venue d’Amérique latine, selon lui contaminée par l’analyse marxiste, la lutte des classes et une violence révolutionnaire contradictoires avec l’Evangile.

La répression de la «théologie de la libération» et des initiatives pastorales qu’elle a inspirée s’est faite au prix de nombreuses injustices. Mais aujourd’hui, trente-cinq ans après l’assassinat de Mgr Romero, la polarisation droite-gauche autour des combats politiques menés par l’Eglise a cessé. La chute des régimes marxistes, le recul des dictatures militaires ont changé la donne. Le tri a été fait dans les errements idéologiques d’autrefois.

Le pape François lui-même, ancien archevêque de Buenos-Aires, a été nourri par les théologiens de la libération et il défend dans le monde «l’option préférentielle pour les pauvres», désormais partagée par tout l’épiscopat latino-américain, qui fait face à d’autres urgences comme la concurrence des Eglises évangéliques. La béatification de Mgr Romero signe donc symboliquement la fin des polémiques autour de la «théologie de la libération», aujourd’hui reconnue dans ce qu’elle avait de plus prophétique, juste et durable.

Meurtre politique ou religieux

Ce faisant, le Vatican élargit la qualification de «martyr», traditionnellement réservée au chrétien qui meurt «par haine de la foi» (in odium fidei). La «haine de la foi» était évidente chez les «persécuteurs» qui ont assassiné des prêtres, des religieux et religieuses lors de la guerre civile d’Espagne ou sous la Révolution française.

Mais Mgr Romero a-t-il été tué «à cause de sa foi» ou à cause de ses idées? Son meurtre était-il politique ou religieux? La question avait déjà été soulevée pour les «martyrs» chiliens et argentins assassinés par les régimes du général Pinochet et du général Videla, tous deux dictateurs, mais tous deux fervents catholiques. Au Chili, il a fallu attendre l’excommunication des tortionnaires par certains évêques pour lever l’équivoque.

Le pape François a aussi tranché le débat: même si ses assassins se prétendaient catholiques, Mgr Romero a bien été tué in odium fidei, par haine de sa foi. Car c’est au nom de ce qu’il représentait, face aux tueurs, comme force spirituelle et comme volonté de vivre qu’il a été «martyrisé». D’ailleurs, en même temps que Mgr Romero, le pape a reconnu le «martyre» de deux franciscains polonais et d’un prêtre italien assassiné en 1991 par le Sentier lumineux au Pérou, d’obédience maoïste.

La béatification de l’évêque salvadorien est donc un signal fort donné dans les pays où le christianisme reste un pôle de résistance face à l’oppression politique, à l’exploitation de l’homme et à la haine de la foi, dans ces régions d’Amérique latine où les narcotrafiquants assassinent régulièrement des prêtres, où cartels et paramilitaires, tueurs d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, caudillos ou mafiosi, s’en prennent aux chrétiens avec la même haine.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte