Le «Théâtre des négociations»: et si l'art permettait de repenser les négociations climatiques?

Six mois avant la COP21, Sciences Po organise une conférence fictive pour tenter de réinventer la façon dont se tiennent les conférences climat.

En 2015, le climat est au cœur des préoccupations et une ville, Paris, fédère cette effervescence. Derrière l'énigmatique sigle «COP21» se cristallisent les espoirs de la communauté internationale qui, depuis deux décennies, peine à construire une vision d’avenir rassurante. Par l’ampleur de ses enjeux et de sa portée comme par son urgence croissante, le problème climatique porte en effet les stigmates de l’impuissance du système onusien à y faire face.

Depuis la Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique (CCNUCC), adoptée en 1992, les conférences des Parties dites «COP» (Conference of Parties) négocient sur une vision d’avenir et des trajectoires incertaines. La 21e COP à la Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique rassemblera près de 40.000 personnes sur le site Paris-Le Bourget, du 30 novembre au 11 décembre 2015.

Point de confluence de tous les espoirs, la COP 21 se prépare avec les craintes de revivre un échec comme celui de la Conférence de Copenhague, qui avait également fédéré toutes les attentes. Les enjeux de la COP 21 sont particulièrement ambitieux, car ils portent sur l’adoption d’un accord diplomatique entre États pour contenir le réchauffement climatique en dessous du seuil des 2°C par rapport aux niveaux pré-industriels. La COP 21 a notamment pour mandat d’adopter «un protocole, un autre instrument juridique ou un résultat convenu ayant force de loi en vertu de la Convention, applicable à toutes les parties» et qui sera mis en œuvre à partir de 2020.

En amont de ces négociations, Sciences Po Paris s’aventure du côté d’un pari audacieux: repenser les négociations climatiques. Nommé Paris Climat 2015: Make It Work, un programme a vu le jour à l’instigation de deux professeurs de Sciences Po, Bruno Latour et Laurence Tubiana. Philosophe, anthropologue et sociologue des sciences, Bruno Latour est notamment connu pour ses travaux pionniers dans le domaine de l’écologie politique; Laurence Tubiana, spécialiste des questions de gouvernance mondiale en matière de changement climatique et de biodiversité, est notamment présidente et fondatrice de l’Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales) et est l’ambassadrice du gouvernement français chargée des négociations à la COP21.

Paris Climat 2015: Make It Work est un vaste programme regroupant une dimension pédagogique, une dimension de recherche mobilisant un grand nombre de chercheurs et laboratoires et une dimension expérimentale, à travers l’invention de nouveaux outils de visualisation et de gestion des nouveaux enjeux géopolitiques, dont une COP alternative nommée «Théâtre des Négociations». Cette simulation anticipée de la vraie COP 21 se tiendra du 29 au 31 mai prochain au Théâtre des Amandiers, à Nanterre (Hauts-de-Seine).

Une autre COP

Ce projet est conçu par SPEAP (l’École des Arts Politiques de Sciences Po, fondée par Bruno Latour), autour de ce dernier et Frédérique Aït-Touati, avec des étudiants et des chercheurs de Sciences Po. Il est mis en œuvre par Philippe Quesne avec l’ensemble des équipes de Nanterre-Amandiers, le collectif d’architectes allemands Raumlabor et le concours de la Parsons School of Design et de l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Malaquais. Relevant le défi de trouver une solution autre que celle des assemblées onusiennes, cette simulation réunit 200 étudiants de Sciences Po et d’universités étrangères, pour réaliser une «pré-» COP 21, une autre COP.

Fruit de la convergence des moyens des sciences sociales, du théâtre, du cinéma et des arts plastiques, cette simulation de négociation est une expérimentation qui permet de déployer les négociations sur le changement climatique au-delà du cadre des Nations unies et de dépasser la frontière artificielle de l’État-nation pour se recentrer au cœur des enjeux en présence. S’appuyant sur le potentiel inestimable des arts politiques, le «Théâtre des négociations» invite à une autre vision du monde et à une autre gestion du problème climatique. Ce faisant, il prouve que la question climatique n’est pas nécessairement éloignée de la société civile et que nos modes de vie, nos visions du futur et notre façon de composer un monde commun sont directement impliqués.

Prenant en compte le retard et l’impuissance des négociations climatiques depuis vingt ans à faire face à l’urgence de la situation climatique, le «Théâtre des négociations» intègre aux vrais sujets de débat une expérimentation sur les déplacements possibles du format habituel afin de proposer une solution aux impasses des négociations actuelles.

L’approche qui sous-tend cette expérimentation s’appuie sur les travaux de Bruno Latour et esquisse une réponse aux impasses de la gouvernance climatique internationale. La première est la disjonction entre la nature globale du problème et la gestion non-globale qu’il nécessite. L’architectonique virtuelle du globe et du global s’effrite dès lors que l’on considère que la nature et la politique n’ont pas d’unité et que l’universel est atteint moyennant un assemblage de collectifs. Brisant le simulacre du global, les connexions qui se révèlent sont faites de contradictions et de conflits: c’est à cette échelle réduite que l’action de composition doit être envisagée. La question climatique est d’ailleurs un problème dont la solution implique nécessairement qu’il soit ramené plus près de nous.

Etres humains et non humains

Sur un deuxième niveau, les limites du système onusien de négociation figurent aussi dans les «Parties» représentées dans les vraies COP: seuls les États sont représentés, avec leurs territoires et leurs frontières respectives. Or, il s’agit de territoires qui ne correspondent pas à la réalité transnationale des enjeux et des problèmes en présence. L’ensemble de ces limitations freinent le processus de négociation.

Au fondement de l’impuissance des négociations climatiques se situe un problème de représentation, tant des problèmes que des êtres humains et non humains de notre planète. Ce modèle alternatif de négociation propose donc plusieurs points d’innovation. La première consiste en la représentation d’entités autres que les États-nations: les États sont présents mais d’autres entités ont aussi leur droit de parole, à travers des formes inventées, comme les océans ou les peuples indigènes. Ces êtres multiples, humains et non-humains, trouvent de la sorte leur droit de cité au cœur de l’assemblée politique et non plus en périphérie. Pris en compte, leurs intérêts contrebalancent ceux des États qui, face aux intérêts ou aux enjeux transfrontaliers, doivent composer avec des dynamiques nouvelles.

Dans cette perspective, la représentation politique ne se limite plus aux seuls humains. En outre, par le biais d’un format de négociation innovant, reposant sur un système de reformation des délégations, les dynamiques internes sont amenées à évoluer de façon plus constructive et libre. Les négociations inter-délégations et intra-délégations trouvent une impulsion nouvelle qui met en exergue les intérêts, les tensions et les connexions sous-jacentes.

Par ailleurs, cette COP alternative propose un rapprochement entre la société civile et le processus de négociation, défiant le cloisonnement habituel des grands sommets des Nations unies. À l’intérieur du processus de négociation, les intérêts de la société civile sont pris en compte par le choix même des délégations qui négocient. D’un point de vue externe, la société civile peut y participer en tant qu’observatrice des négociations, par le biais de l’ouverture au public de l’événement. Le public est en effet invité à venir au Théâtre des Amandiers et à prendre part, notamment, à des visites guidées en temps réel. En parallèle du déroulement des négociations, des espaces d’information, de sensibilisation et d’immersion sont mis en place, conçus dans un esprit de prolongement de l’approche élaborée dans le processus de négociation. Enfin, le public est également convié à rencontrer les délégations et à participer à la cérémonie de clôture des négociations, où les délégations, la Présidence et le Secrétariat lui présenteront l’issue des négociations. À ce titre, le «Théâtre des négociations» défend l’idée d’une transparence et d’une inclusion de la société civile.

Faire converger les arts, la politique et les sciences

Au service de cette conception innovante de la représentation politique, les arts sont convoqués comme potentiel d’invention de formats politiques originaux, à partir des ressources multiples offertes par le Théâtre des Amandiers. En réponse au constat de l’épuisement de la politique par l’usage de schémas usés ou fermés, la jonction entre l’action politique et la création artistique insuffle une nouvelle dynamique donnant lieu à des formats susceptibles de dépasser ces limites.

Ces négociations climatiques simulées font converger les arts, la politique et les sciences, à travers une réarticulation singulière qui fait émerger ce qui, en politique, demeure latent ou en périphérie. Les arts politiques interviennent alors pour conférer à la représentation une exigence nouvelle, en l’occurrence celle de représenter les êtres avec lesquels on est en relation. Ce qui sous-tend cette position est le constat que le réalisme ordinaire n’est pas réaliste: là où il marque des ruptures, les arts politiques proposent de composer.

Le mouvement qui en résulte part de la décomposition vers la composition, ou bien de la déconstruction vers la construction, pourrait-on dire. La forme qui est construite se veut sensible aux êtres nouveaux qui sont représentés: il s’agit de s’approcher d’eux en utilisant des moyens nouveaux, non pas en scindant le medium de représentation de leur discours mais bien en fusionnant les deux. Le medium laisse alors transparaître les difficultés en présence et intervient comme catalyseur, en ce sens que l’impact des arts dans la politique constitue une puissance d’accélération.

La question climatique s’inscrit dans une crise écologique planétaire, qui inclut une crise des ressources, une crise climatique, une crise de la biodiversité et une crise sanitaire. Dans la question climatique, il en va aussi bien de l’environnement que de l’économie, du développement humain, des sociétés et des cultures. Le problème du climat effraye car il est systémique: ce système, c’est la Terre, et ce qui est en jeu, c’est l’évolution harmonieuse des sociétés humaines dans un cadre de paix, autant que la préservation de la biodiversité. Au fond, l’enjeu de la question climatique nous invite à changer de paradigme: changer le regard que nous portons à la fois sur nous-mêmes, sur la nature, l’environnement et l’avenir.

Le «Théâtre des négociations» sera ouvert au public les vendredi 29 (17h - minuit), samedi 30 (13h – minuit) et dimanche 31 mai (13h – 22h). Le programme complet est disponible ici.

 

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