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Tous les garçons s'appellent Doinel

«Les quatre cents coups» de François Truffaut

«Les quatre cents coups» de François Truffaut

Les 30 de la mort de François Truffaut ont été commémorés en 2014 et le Doinel de Desplechin, Paul Dédalus, revient sur les écrans dans Trois Souvenirs de ma jeunesse. Mais d'autres Doinel se cachent un peu partout dans le cinéma contemporain.

Devant son miroir, le jeune homme répète inlassablement: «Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel...» On est dans Baisers volés de François Truffaut, troisième volet de la saga Doinel, du nom du personnage né en 1959 avec Les 400 coups, de retour avec le moyen métrage Antoine et Colette, puis avec Baisers volés, Domicile conjugal et pour finir L'amour en fuite

Un sixième film aurait pu voir le jour. En 2003, l'écrivain Elisabeth Butterfly trouve plusieurs bobines 35 mm du Journal d'Alphonse, un inédit de Truffaut centré sur le fils de Doinel et de Christine Darbon (Claude Jade). A partir de ces archives, Butterfly crée un document radiophonique diffusée sur France Culture (avec Stanislas Merhar dans le rôle d'Alphonse) et un essai publié chez Gallimard et préfacé par Eva Truffaut, la fille du cinéaste, qui s'enthousiasme pour ce vrai-faux ultime volet: 

«une fieffée menteuse qui, en créant de toutes pièces ce Journal d'Alphonse, aura sans doute restitué à mon père ce qui fait cruellement défaut à tous les hommages qui lui sont rendus: la légèreté et la fantaisie».

La beauté de la série Doinel tient à ce que la jeunesse et le vieillissement d'Antoine se confondent avec ceux de son acteur principal, le lunaire Jean-Pierre Léaud. A l'image du cinéma de Truffaut, le nom de Doinel a des sources autobiographiques: il viendrait de Ginette Doinel, la secrétaire de Jean Renoir, figure tutélaire pour l'ancien critique, mais aussi de Jacques Doniol-Valcroze, co-fondateur des Cahiers du cinéma avec André Bazin, l'autre père spirituel de Truffaut à qui Les 400 coups est dédié, et qui, avec son Prix de la mise en scène à Cannes en 1959, donne le coup d'envoi de la Nouvelle Vague Française.

Dans la préface à son livre Les aventures d'Antoine Doinel, qui regroupe les dialogues, scénarios, notes de travail de la série, Truffaut explique qu'Antoine est «un personnage imaginaire qui se trouve être la synthèse de deux personnes réelles, Jean-Pierre Léaud et moi.» La répétition quasi-incantatoire de la scène du miroir dans Baisers volés serait alors tout le contraire d'un comportement inquiétant ou fantasque. Elle serait le moyen pour Léaud de se dissocier de ce personnage qui lui colle à la peau. C'est aussi après coup une illustration du caractère romanesque, sériel, de cette partie de l'oeuvre de Truffaut.

Doinel avant Doinel

Si Antoine Doinel est le personnage évolutif au cinéma par excellence, il n'est pas le premier. On lui trouve un ancêtre à Hollywood. En 1937, la MGM produit la comédie familiale A Family Affair, d'après la pièce Skidding de la dramaturge américaine Auriana Rouverol. Le film révèle Mickey Rooney (16 ans à l'époque), dans le rôle d'Andrew «Andy» Hardy; un adolescent hardi –oui c'est le mot– vivant ses premiers émois amoureux dans la petite ville imaginaire de Carvel. 

Ses aventures sont aussi prétextes à dispenser des leçons de vie, notamment par son père, le juge James Hardy, patriarche bienveillant, incarnation de la Loi dans le cercle familial privé et dans la sphère publique. A Family Affair initie une série de 16 films qui s'achève en 1958, avec Andy Hardy Come Homes, un dernier volet tardif (Rooney est alors âgé de 37 ans) qui ne parvient pas à relancer la saga. En 1962, la réalisation du pilote d'une série reprenant les mêmes personnages –mais sans Mickey Rooney– est également vaine.

 


Judy Garland, Mickey Rooney dans L'Amour frappe Andy Hardy/ Photo George B. Seitz

 
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Décliné en bande dessinée, utilisé dans la publicité, Andy Hardy disparaît pour de bon à la fin des années 50. Il aura lancé le tandem Mickey Rooney-Judy Garland (déjà une très grande chanteuse dans Love Finds Andy Hardy) avant les mythiques comédies musicales de Busby Berkeley (Babes in arms, Strike Up The Band). Matrice du teen-movie, Andy Hardy prépare au passage la sitcom et la série familiale télévisuelle à la La Petite maison dans la prairie, Huit ça suffit, Madame est servie, Marié deux enfants, Notre belle famille, Ma famille d'abord...

Doinel après Doinel: la vocation romanesque

Si Antoine Doinel n'est pas le premier héros évolutif au cinéma, il reste un point d'ancrage essentiel, un repère pour penser l'enregistrement filmique du temps et de la jeunesse, l'imbrication de la vie et du cinéma, la confusion entre le personnage et l'acteur. Il y a un avant Doinel avec Andy Hardy. Il y a un après Doinel avec le Paul Dedalus d'Arnaud Desplechin (Comment je me suis disputé..., et tout récemment Trois souvenirs de ma jeunesse), avec le jeune sorcier Harry Potter, avec le couple Pete-Debbie chez Judd Apatow (En cloque mode d'emploi, 40 ans mode d'emploi), enfin avec le cinéma de Richard Linklater, plus particulièrement le duo Jesse-Céline de la trilogie Before (Sunrise/Sunset/Midnight) et, last but not least, Mason de Boyhood, œuvre du temps unique en son genre. 

Le point commun entre tous ces exemples: le roman et avec lui le discours amoureux, le bavardage philosophico-sentimental, la romance.

La saga Doinel est le rêve balzacien de Truffaut

La saga Doinel est le rêve balzacien de Truffaut, sa «comédie humaine». Ce n'est pas un hasard si, après être passé par des petits boulots (gardien d'hôtel, détective privé, fleuriste, agent commercial), Antoine trouve sa vocation dans l'écriture. Son roman autobiographique Les salades de l'amour sert d'ossature narrative à L'amour en fuite, poignante évocation des précédents volets. L'amour en fuite est la salade composée de tous les films Doinel de Truffaut, et pourrait-on dire aujourd'hui son Boyhood

C'est aussi la vocation romanesque qui caractérise Paul Dédalus, le «beau parleur» au nom joycien interprété par Mathieu Amalric dans Comment je me suis disputé. Mais c'est une vocation contrariée. Le début du film de Desplechin montre le commencement et la fin de sa création littéraire, ou du moins fictionnelle: un roman inachevé intitulé L'histoire de ma vie, un roman au titre truffaldien. On pense au recueil de critiques Les films de ma vie publié par le réalisateur du Dernier métro et à la célèbre collection vidéo de Claude Berri «citant les propos de François Truffaut»

Mathieu Amalric et Jeanne Balibar dans Comment je me suis disputé... d'Arnaud Desplechin


 

Le rapport entre la vie et l'oeuvre de Paul Dédalus –sa thèse en l'occurence- a été superbement analysé par Antoine de Baecque dans «Le livre ouvert», un texte publié dans Les Cahiers du cinéma en juin 1996. Ces propos prennent plus de valeur encore quand on sait que De Baecque est le (meilleur) biographe de Truffaut (François Truffaut, co-écrit avec Serge Toubiana):

«Pour finir sa thèse, il lui faut faire un livre avec cette vie, contre cette vie, en sachant qu'à tout moment les éléments biographiques peuvent ouvrir le livre, forcer le passage, s'échapper, nourris, fortifiés, engraisés par ce bain de culture, et qu'il devra partir à leur recherche, à leur poursuite, afin de les ramener dans le livre pour le refermer, cette fois définitivement.»

La thèse n'est finie, le livre ne se referme qu'une fois passée l'épreuve de la vie. Et cette épreuve, ce sont les mots de l'amour qui la construisent et qu la subissent. Ainsi, puisque l'on ne voit jamais Paul travailler, on l'entend sans cesse parler d'amour. Là réside son vrai sujet «de thèse», là est le film d'Arnaud Desplechin. Paul poursuit sa quête à travers le discours sentimental, élevé au rang d'art philosophique, et ce n'est que lorsqu'il est parvenu à cerner les trois femmes qui peuplent sa vie (Esther –Emmanuelle Devos– qu'il quitte, Sylvia –Marianne Denicourt– qu'il aime secrètement, Valérie –Jeanne Balibar– qui lui renvoie sa folie) que son travail d'écriture peut prendre fin.

La lettre parlée face caméra dans Comment je me suis disputé et Trois souvenirs de ma jeunesse est un emprunt direct au romanesque truffaldien, aux Deux anglaises et le Continent (avec Jean-Pierre Léaud, encore). Desplechin ne s'est jamais caché de cette influence. Comme il l'a déclaré dernièrement à propos de Trois souvenirs...:

«Antoine Doinel, c’est mythique, ça m’aurait encombré de le revoir avant de tourner ce film.» 

 

Boyhood avant Boyhood

Ellar Coltrane dans Boyhood de Richard Linklater ©Universal

 

Dans L'amour en fuite, le livre d'Antoine Doinel –dont l'écriture commence dans Domicile conjugal– n'est pas entre les mains de n'importe qui. Il n'est pas entre les mains de son ex-femme Christine (Claude Jade). Celle qui fait la lecture attentive et passionnée de ce roman, c'est Marie-France Pisier, la Colette des Jeunesses Musicales qui a brisé le cœur d'Antoine (Antoine et Colette) et que le jeune homme recroise tout à fait par hasard avec son mari et sa progéniture (Baisers volés). Ce que l'on sait moins, c'est que Marie-France Pisier a participé à l'écriture du scénario de L'amour en fuite. On peut s'en étonner. Même si dès Les 400 coups il s'entoure de Marcel Moussy, Truffaut n'a pas toujours fait l'éloge de l'écriture à plusieurs mains, lui qui écrivait en 1954 dans son article polémique «Une certaine tendance du cinéma français»:

«Le film de demain m'apparaît plus personnel encore qu'un roman, individuel et autobiographique comme une confession ou comme un journal intime. Les jeunes cinéastes s'exprimeront à la première personne et nous raconteront ce qui leur est arrivé.»

L'implication de Marie-France Pisier dans L'amour en fuite anticipe le travail de Julie Delpy sur la  trilogie romantique Before... dont elle est est la co-auteure avec Ethan Hawke, l'autre acteur principal, et le réalisateur Richard Linklater. Elle incarne Céline, une étudiante française à l'anglais parfait qui part rendre visite à sa grand-mère à Budapest. Au cours de son voyage, elle rencontre Jesse, un américain qui se rend à Vienne. Céline ne descend pas du train pour le suivre dans la capitale autrichienne. Bavardages existentialo-amoureux et travellings arrières, comme un étirement de la scène du New York Herald Tribune d'A bout de souffle de Godard, virtuosité de la conversation comme chez Woody Allen, unité de temps et songe shakespearien d'une nuit d'été sur le Vieux Continent: telle sera la marque de fabrique de la trilogie. Les amants se séparent le lendemain. 

Before Sunset, avec Ethan Hawke et Julie Delpy

Ils se retrouvent 9 ans plus tard à Paris, pour ne plus se quitter. 9 ans après encore, Céline et Jessie sont les parents de jumelles passant leur vacances en Grèce. En trois films, en trois journées, les Before couvrent 18 ans de romance, 18 ans réels écoulés qui s'impriment sur le visage des acteurs, sur leur voix (l'éraillement qui s'entend chez Hawke entre le premier et le dernier volet), leur silhouette. 

Là encore, la vocation d'écrivain de Jesse ajoute au romanesque de l'histoire d'amour. L'escapade viennoise inspirera un livre à Jessie, qu'il signe dans la mythique librairie Shakespeare and Co. Céline se reconnaît dans le personnage féminin.

Before Midnight nous mène sur les terres du dialogue platonicien et des couples en crise de la «modernité européenne» (Roberto Rossellini, Michelangelo Antonioni). En cela, Before Midnight a pu être comparé au remue-ménage de 40 ans mode d'emploi d'Apatow. Dans Les Inrocks, Jean-Marc Lalanne remarque à juste tire que «dans cette façon de desserrer les mailles du récit, de juxtaposer des saynètes, il évoque parfois le Truffaut de Domicile conjugal (d’ailleurs, Leslie Mann, Paul Rudd et les deux filles Apatow formaient déjà une famille dans En cloque, mode d’emploi, comme si lui aussi tirait un fil à la Doinel)».

Le vieillissement en temps réel de Hawke et Delpy est fractionné en trois films. Il prépare au vertige de Boyhood, à ses douze années réellement écoulées dans la vie de Mason et de l'acteur principal Ellar Coltrane, devenu lui aussi co-scénariste à mesure que le tournage avançait. Coltrane partage l'affiche avec Ethan Hawke et Patricia Arquette mais aussi Lorelei Linklater, la fille du cinéaste. Le film est aussi une coming of age story au féminin, une «girlhood». Les ellipses de Boyhood (autre point commun avec Apatow) sont ce qu'il y a de plus saisissant: entre deux plans, quelque chose a bougé dans la géologie du visage de Mason et de sa grande soeur. En tirant «le fil à la Doinel», on ne peut manquer d'être frappé par la scène de la soirée Harry Potter. Mason n'est pas déguisé en Ron ni en Malfoy. Il est le sorcier inventé par J.K. Rowling. 

Difficile de savoir si Linklater l'a fait exprès. Toujours est-il qu'un mash-up s'est chargé de faire le lien entre les deux «boyhood». Ce mash-up aurait pu intégrer des images de la saga Doinel. Maltraité par son oncle et sa tante, Harry l'apprenti-sorcier dort dans un placard sous l'escalier. Réminiscence du couloir qui sert de chambre à Antoine et de son enfance malheureuse devenue mythique. Tous les garçons s'appellent Doinel. Tous les films s'appellent Boyhood.

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