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La discrète «américanisation» de l'Europe des capitaux

REUTERS/Staff/remote.

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L'Union européenne du marché des capitaux est sur les rails. Elle doit aboutir, comme aux Etats-Unis, à atténuer le poids des banques dans le fonctionnement de l'économie. Un tournant historique qui eût mérité un débat.

Comme toujours, les décisions fondamentales de la Commission européenne passent inaperçues. Le 18 février, elle a publié un Livre vert sur l'Union des marchés de capitaux (UMC). L'objectif est de «libérer des liquidités qui sont actuellement abondantes, mais paralysées, afin de les mettre au service des entreprises européennes, et en particulier des PME», a expliqué Jonathan Hill, commissaire européen à la Stabilité financière, aux Services financiers et à l'Union des marchés de capitaux. «La libre circulation des capitaux est l'un des principes fondamentaux sur lesquels l'Union européenne s'est construite. Plus de cinquante ans après le traité de Rome, nous devons saisir l'occasion de réaliser ce projet.» A écouter le commissaire, il est en effet plus que temps de s'y mettre sérieusement… Et on se dit bravo, en avant!

Mais le véritable objectif m'avait échappé. Je ne l'ai compris qu'à la lecture, dans Les Echos, du compte rendu du rapport sur cette UMC de Fabrice Demarigny, remis cette semaine à Michel Sapin. Il doit servir à constituer la réponse française au Livre vert, laquelle sera transmise à Bruxelles comme celle des autres pays et aboutira à un «plan d'action» cet été visant la mise en oeuvre de l'UMC en 2019. Tout cela est compliqué et décourageant, comme d'habitude, sauf à lire cette phrase du rapport Demarigny: «L'objectif est que, dans dix ans, 40% des besoins de financement des entreprises soient financés par les marchés, contre 20% aujourd'hui.»

Le but de l'UMC est en clair d'abandonner le modèle européen de financement de l'économie à 80% par les banques et à 20% par les marchés pour engager le rapprochement vers le modèle américain, qui a les proportions inverses, 80% par les marchés, 20% par les banques. La question se pose bien entendu de savoir si Michel Sapin endosse cet «objectif» tel que défini par son rapporteur et si la Commission européenne fait de même. Mais, si c'est vrai, le capitalisme européen en sortira complètement, radicalement, transformé, au bout d'ennuyeuses «consultations» des seuls experts, sans les débats que cela mérite. Cherchez pourquoi l'Europe apparaît «obscure» et «antidémocratique»… Et pourquoi, découvrant le pot aux roses, des groupes se lèveront pour réclamer une «autre Europe», mais il sera alors trop tard…

Trop tard car, en vérité, tout va déjà dans cette direction «américaine» sans qu'on le dise franchement. La première étape remonte aux années 1990, lorsque la Commission a décidé d'imposer la comptabilité en fair value, qui n'a rien de fair (juste) mais signifie «en valeur instantanée de Bourse». La transformation a été radicale sur le management des firmes puisque le court-termisme s'est imposé à toutes. Les PDG qui résistaient, en particulier en France et en Allemagne, ont été rudement menés par la horde des analystes financiers. Le biais court-termiste du capitalisme moderne apparaît aujourd'hui évident et le débat est engagé, y compris aux Etats-Unis, sur les manières de le corriger. En Europe, Bruxelles, par la bouche de son président, Jean-Claude Junker, a dû admettre qu'on manquait cruellement d'investissements de long terme et qu'il fallait les soutenir par un appui public! L'Etat au secours du marché défaillant, nous voilà bien loin du credo libéral de départ.

En sera-t-il de même en matière de financement de l'économie? Les arguments en faveur du modèle américain sont puissants. Il apparaît d'abord que la reprise est plus franche dans les pays anglo-saxons; les marchés, en somme, fonctionneraient mieux que les banques dans un rebond du cycle. Ensuite, l'Europe financière ne sera constituée que lorsqu'une PME portugaise bénéficiera d'un financement égal à une PME allemande, à risque et «business plan» égaux. Mais, aujourd'hui, la PME portugaise souffre d'une pénalité due à la note de son pays. C'est absurde, mais cela vient de la fragmentation du marché bancaire. Les banques restent des objets nationaux et elles sont défendues comme telles par leur gouvernement. Bref, il est plus facile de faire une union des marchés qu'une union des banques, l'économie en a besoin, allons-y.

Tout cela est très recevable, mais encore faudrait-il le dire. Encore faudrait-il surtout, seconde étape du glissement subreptice vers le modèle américain, qu'on ne punisse pas exagérément nos banques pour les rendre inaptes à une fair compétition. Hélas, tout se passe dans le sens opposé à cause de la crise. Les gouvernements n'ont, dans toute cette affaire, qu'une obsession: que les contribuables ne soient plus appelés à la rescousse pour sauver les banques. Ils demandent à Bruxelles de leur mettre un corset jamais assez serré (ratio de capital) et ils étendent l'exigence aux assureurs. La conséquence est de retirer à la banque-assurance continentale sa puissance de financement de l'économie, en particulier de son exposition aux risques de long terme. Tout cela est-il bien réfléchi?

Enfin, dernière remarque: comme en Europe continentale, il n'y a ni fonds de pension ni grands fonds d'investissements privés. «Nous voulons le modèle américain sans les animaux américains», déplore Henri de Castries. Le PDG d'AXA n'est pas le seul à réclamer, très légitimement, une «réflexion d'ensemble».

Il est temps en effet, monsieur le commissaire Hill, monsieur le président Juncker, monsieur le ministre Sapin, d'ouvrir en grand le débat sur cette UMC et la politique européenne de la finance.

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