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Quand le Musée de l'homme inventait la Résistance

Détail de la couverture du premier numéro de Résistance (via Gallica).

Détail de la couverture du premier numéro de Résistance (via Gallica).

Au début de la Seconde Guerre mondiale, l'institution créée sous le patronage du ministre Jean Zay est devenue le cœur d'un des premiers réseaux de la Résistance intérieure, où gravitaient les trois autres panthéonisés de ce mois de mai, Germaine Tillion, Pierre Brossolette et Geneviève De Gaulle-Anthonioz.

Derrière l'homme au manteau noir, le vent fait s'agiter le catafalque. Sa voix vibre sans déraper; parfois, il toussote pour l'éclaircir, avant de lâcher des mots dont le son, plus encore que les images associées, est entré dans la mémoire collective française: «Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège...» Quelques phrases plus loin, dans le discours prononcé par Malraux devant le Panthéon le 19 décembre 1964, à l'occasion du transfert des cendres du héros de la Résistance, une autre phrase, tout aussi importante: «Entre avec le peuple né de l'ombre et disparu avec elle –nos frères dans l'ordre de la Nuit...»

Le 27 mai 2015, deux de ces frères, Pierre Brossolette, suicidé le 22 mars 1944, et Jean Zay, fusillé par la Milice le 20 juin de la même année, font leur entrée au Panthéon. Deux sœurs, aussi, deux survivantes: Geneviève De Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion, toutes deux revenues vivantes de déportation. Quatre symboles, selon François Hollande, de la liberté, l'égalité, la fraternité et la République. Quatre destins que rassemble aussi, à des degrés divers, un lieu qui symbolise les débuts de la résistance en zone occupée, le Musée de l'homme, inauguré en 1938 sous l'impulsion du jeune ministre de l'Education nationale Zay. L'épicentre d'un réseau unissant des hommes et des femmes n'acceptant ni l'évidence de la défaite ni les reniements à venir. Rassemblant, selon les mots de l'écrivain Claude Aveline, «les tous premiers à refuser une défaite mille fois pire qu'une défaite militaire –la défaite de l'homme».

«Résister, c'est déjà garder son cœur et son cerveau»

«Nous ne pouvons pas, collectivement ni individuellement, admettre une victoire allemande. Ce serait l'esclavage. [...] Il vaut mieux périr dans la bagarre que d'envisager une telle situation», écrit, le 1er juin 1940, l'anthropologue du Musée de l'homme Anatole Lewitsky, soldat d'une guerre déjà perdue, à sa compagne, la chef bibliothécaire du Musée Yvonne Oddon. Un mois plus tard, son collègue Boris Vildé, prisonnier dans les Ardennes, s'échappe et rentre à Paris. Né en Russie, que sa famille a quitté après la révolution d'Octobre, il a vécu dans les pays baltes puis en Allemagne, dont il est parti quelques mois avant l'avènement d'Hitler grâce à l'intervention d'André Gide. En charge du département des civilisations arctiques au Musée, il a obtenu la nationalité française en 1935.

«J'aime la France. J'aime ce beau pays et j'aime son peuple, écrira-t-il, un an et demi plus tard, de sa cellule. Oui, je sais bien combien il est mesquin, égoïste, pourri de politique et victime de son ancienne gloire, mais dans tous ses défauts, il reste infiniment humain et ne voulant à aucun prix sacrifier sa grandeur et sa misère d'homme.»

Le 14 juillet 1940, le directeur du Musée de l'homme, Paul Rivet, écrit au maréchal Pétain, qui a reçu les pleins pouvoirs des parlementaires trois jours plus tôt: «Le pays n'est pas avec vous, la France n'est plus avec vous.» Fondateur, en 1934, du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, réaction à la violente manifestation antiparlementaire du 6 février, Rivet offre à ses subordonnés sa couverture bienveillante. Dès cet été 1940, Vildé, Lewitsky et Oddon entrent en résistance.

Résistance comme le nom, choisi en hommage au «register» de la protestante occitane Marie Durand, sous lequel ils diffusent quelques feuillets ronéotypés de propagande antinazie et antivichyste, nourris d'information piochés dans la presse américaine, britannique ou suisse. «Résister, c'est déjà garder son cœur et son cerveau. Mais c'est surtout agir, faire quelque chose qui se traduise en faits positifs, en actes raisonnés et utiles», clame, en décembre 1940, l'éditorial du premier numéro, signé d'un révolutionnaire «Comité national de salut public». Un an plus tard, la justice d'occupation, dans un étrange hommage du vice à la vertu, dénoncera une revue «d'autant plus dangereuse qu'elle est bien rédigée et ne contient pas les mensonges habituels et grossiers qu'on lit dans les tracts anti-allemands».

«Résille» et «cristallisation»

Geneviève De Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Pierre Brossolette (Archives nationales).

L'activité du réseau du Musée de l'homme incite aux images d'Epinal sur la Résistance, ce «monde de limbes où la légende se mêle à l'organisation» (Malraux, encore). On imagine un petit régiment soudé de l'armée des ombres, une cellule intellectuelle homogène. Tout faux. Le réseau n'a jamais «officiellement» existé de son vivant: le nom a été trouvé, «en cinq minutes», par Germaine Tillion en 1946. Chargée d'opérer, terme sinistre, la liquidation administrative de plusieurs groupes de résistants, elle choisit alors de les enregistrer sous l'appellation «réseau Musée de l'homme – Hauet/Vildé», donnant une existence légale à une mosaïque de groupes.

Le 17 juin 1940, l'ethnologue, de retour d'une mission en Algérie pour le CNRS, vomit en apprenant la demande d'armistice du gouvernement Pétain. Elle aussi est prête à continuer le combat. «Nous n'étions qu'une poignée en 1940, mais étions-nous déjà représentatifs d'une part importante de l'opinion française? En ce qui me concerne, je l'ai cru dès le premier jour et il me semble qu'aucun camarade n'a jamais mis la chose en doute devant moi», écrira-t-elle vingt ans plus tard. «Mais dans le cas contraire, qu'aurions nous fait? La même chose, je pense, en espérant que nos compatriotes finiraient par nous suivre.»

Extrait du premier numéro de Vérité française (via Gallica).

Quelques jours plus tard, elle est mise en contact avec un retraité de la coloniale, Paul Hauet, admirateur de Pétain mais qui veut utiliser l'association qu'il dirige, l'Union nationale des combattants coloniaux, pour résister à l'occupant, notamment en contribuant à l'évasion de prisonniers de guerre. Un autre militaire septuagénaire, Charles Dutheil de la Rochère, se rapproche d'eux avec son groupe, Vérité française, qui édite la revue clandestine du même nom. Très loin des intellectuels de gauche du Musée de l'homme, c'est un ancien membre de l'Action française, mais qui méprise Pétain et admire les théories militaires développées dans les années 30 par celui qui n'était alors que le colonel De Gaulle.

Parmi les groupes qui gravitent autour du réseau, on trouve aussi un cercle littéraire appelé Les Amis d'Alain-Fournier, où militent les écrivains Claude Aveline, Jean Cassou et Marcel Abraham, ancien directeur de cabinet de Jean Zay, et l'historienne de l'art Agnès Humbert, qui tape «Vive de Gaulle» sur les billets de banque qu'elle utilise pour faire ses achats. Viennent s'y agréger un groupe de pompiers, un cercle d'avocats (dont le grand pénaliste Albert Naud), des groupes de résistants bretons, nordistes ou toulousains... Pas de communistes –on est avant la rupture du pacte germano-soviétique. Peu de gaullistes au sens strict: De Gaulle, écrira Germaine Tillion, c'est alors «l'homme qui était du même avis que nous». Soit un ensemble qui «à l'opposé des idées reçues, penche assez nettement à droite», écrit l'historien Julien Blanc, auteur d'un ouvrage de référence sur le réseau. Et des groupes à la fois connectés et cloisonnés: plutôt qu'un réseau, Germaine Tillion parlera d'une «résille», un «patchwork» fonctionnant par «cristallisation», chaque cristal touchant «une infinité de cristaux analogues» et finissant par faire masse, au gré des rencontres au sommet.

«Musée de l'homme judéo-maçonnique»

En février 1941, Boris Vildé, Anatole Lewitsky et Germaine Tilllion déjeunent ensemble au Musée de l'homme. La conversation roule sur Pétain et son souhait de conclure un armistice en 1917. «En somme, le Vieux avait l'habitude de jouer la Noire. Cette fois, la Noire est sortie: il a gagné», lâche Tillion. Elle ne verra plus ses compagnons.

Trahis par Albert Gaveau, un agent double, Anatole Lewitsky et Yvonne Oddon sont arrêtés le 10 février au musée par les feldgendarmes. Remonté à Paris malgré les supplications de ses amis, Boris Vildé est interpellé le 26 mars 1941 place Pigalle. En juillet 1941, c'est au tour de Charles Dutheil de La Rochère d'être arrêté. Membre de son secteur, Madeleine De Gaulle, la belle-sœur du général, qui héberge à Paris sa jeune nièce Geneviève, voit débarquer la Gestapo chez elle, mais les deux femmes réussissent à dissimuler les preuves de leur activité résistante, notamment les photos de De Gaulle qu'elles glissent dans des livres d'occasion.

La presse collaborationniste se réjouit, à l'image de la revue Au Pilori, du coup qui frappe «le musée de l'homme judéo-maçonnique», ce Lewitsky «juif(?) polonais ou russe, naturalisé sous le Front populaire, F.M» (franc-maçon) ou cette Yvonne Oddon «de tendance communiste, [...] protégée du banquier juif David-Weill». Sur un curriculum vitae conservé dans les archives de cette dernière, on peut lire, sous les mentions dactylographiées d'état-civil, de diplômes ou d'expériences professionnelles, quelques lignes manuscrites à l'encre noire résumant sèchement comment la guerre a percuté une carrière, une vie:

«Arrêtée le 10 février 1941. Jugée en janvier-février 1942. Condamnée à mort le 17 février 1942 (mardi). Déportée en Allemagne début mars 1942. Rentrée en France le 27 avril 1945.»

Le procès du réseau du Musée de l'homme, dont l'occupant entend faire un exemple, se tient en janvier 1942. «La mort? Mais nous la risquons tous les jours sur les champs de bataille! Or j'ai toujours considéré que nous étions encore en guerre contre vous», lance au tribunal l'un des accusés, l'avocat Léon-Maurice Nordmann, seul prévenu juif du réseau. Dix accusés sont condamnés à la peine capitale, dont trois femmes, qui seront, non pas graciées, mais déportées en «exécution suspendue».

«Nous ne serons pas des anciens combattants»

Comme il faut bien faire quelque chose, même quand il n'y a plus rien à faire,
je suis des vôtres

Pierre Brossolette

Pendant ce temps, certains rhizomes du réseau ont cherché, et parfois réussi, à survivre. En mars 1941, Agnès Humbert demande au journaliste Pierre Brossolette, qui a repris une librairie-papeterie rue de la Pompe à son retour du front, de prendre la rédaction en chef de Résistance. «Tout est fini, ce pays n'existe plus, vous voyez où en sont les partis: le parti communiste ne bouge pas à cause du pacte; le parti socialiste, dont je suis, est dans la décomposition; le parti radical, n'en parlons pas, etc», répond Brossolette. «Mais enfin, comme il faut bien faire quelque chose, même quand il n'y a plus rien à faire, je suis des vôtres.»

Brossolette dirigera le dernier numéro de Résistance avant de participer à d'autres mouvements, puis de devenir un des coordinateurs de la Résistance extérieure et intérieure. «Agnès, quand tout sera fini, nous ne serons pas des anciens combattants, hein? C'est promis», lance-t-il un jour à Agnès Humbert. Beaucoup n'auront pas cette chance. Arrêté en février 1944, torturé, Brossolette se jette par la fenêtre de sa cellule le 22 mars 1944. Paul Hauet et Charles Dutheil de la Rochère meurent en déportation en Allemagne. Geneviève de Gaulle-Anthonioz est envoyée à Ravensbrück, dont, devenue monnaie d'échange pour son oncle, elle reviendra vivante quatorze mois plus tard, de même qu'Yvonne Oddon et Germaine Tillion, arrêtée en août 1942.

Quelques mois plus tôt, le soir du 22 février 1942, un inconnu téléphone à cette dernière et lui annonce que les condamnés à mort du réseau du Musée de l'homme vont être fusillés, lui demandant de prévenir les familles. Le lendemain, la route du Mont-Valérien est gelée. Les sept condamnés, Boris Vildé, Anatole Lewitsky, Léon-Maurice Nordmann, Jules Andrieu, Georges Ithier, Pierre Walter et René Sénéchal, surnommé «le gosse», même pas vingt ans, doivent la monter à pied. «Qu'est-ce que la mort? Un petit pont à traverser», lance Vildé à l'aumônier, avant d'être fusillé le dernier avec Lewitsky et Walter –il n'y avait que quatre poteaux pour sept suppliciés. Commentant l'exécution, le procureur qui avait requis la peine capitale, un Français alsacien du nom de Gottlob, déclara, ajoutant l'abjection antisémite à l'admiration, qu'ils étaient «tous morts en héros, même Nordmann».

A voir, à lire

Les informations contenues dans cet article sont extraites des archives d'Yvonne Oddon, conservées au Musée d'histoire naturelle, ainsi que des ouvrages suivants: Au commencement de la Résistance: Du côté du Musée de l'Homme 1940-1941 de Julien Blanc (Le Seuil, 2010); Pierre Brossolette, un héros de la Résistance, de Guillaume Piketty (Odile Jacob, 1998); Pierre Brossolette, de Eric Roussel (Fayard, 2011); Geneviève De Gaulle-Anthonioz, l'autre De Gaulle, de Frédérique Neau-Dufour (Cerf, 2004); Les Fusillés, (1940-1944), sous la direction de Claude Pennetier, Jean-Pierre Besse, Thomas Pouty et Delphine Leneveu (Editions de l'Atelier, 2015).

 

Une exposition en hommage aux quatre panthéonisés est organisée jusqu'au 10 janvier 2016 au Panthéon. Entrée gratuite du 28 au 31 mai.

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