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La gauche britannique au temps des idées courtes et des longs couteaux

Lors d'un meeting à Londres, le 2 mai 2015. REUTERS/Stefan Wermuth.

Lors d'un meeting à Londres, le 2 mai 2015. REUTERS/Stefan Wermuth.

Après son crash aux élections du 7 mai, le Labour anglais est en pleine autocritique. A-t-il été trop à gauche ou pas assez? Comment renouer avec les classes populaires, les indépendantistes et les nationalistes? Sans oublier la recherche d'un nouveau leader...

Aspirational. Le mot est répété comme pour conjurer le sort. Ed Miliband aurait dû être plus aspirational. Il n’a pas été assez aspirational. Le Labour doit renouer avec un programme plus aspirational. En français, on dirait: avoir plus d’aspirations, plus de souffle. Mettre en mouvement. Donner un élan. Ou tout simplement: être plus ambitieux.

Dans le langage du New Labour anglais, cela signifie aussi, de manière plus codée: redonner aux électeurs des «opportunités», savoir parler à ceux qui travaillent dur et aspirent à une ascension sociale méritée. C’est donc d’abord une référence aux «aspirations» des classes moyennes. Aspirational est un terme néo-blairiste.  

Deux semaines après sa cinglante défaite aux élections législatives, la gauche britannique s’interroge sur les causes de son «crash», le pire depuis plus de trente ans. La pilule est d’autant plus amère pour les travaillistes que les sondages prédisaient leur victoire. A l’échec du Labour s’ajoute la faillite des instituts d’opinion. Et le retour de Tony Blair.

L’électorat de Miliband est jeune, urbain, éduqué et aisé

La clarté du désastre essuyé par le Labour le 7 mai n’en rend que plus opaque les raisons de sa défaite. Les travaillistes regardent, médusés, les cartes électorales et se perdent en conjonctures.

L’Angleterre rurale et celle des banlieues des grandes villes ont abandonné la gauche, laquelle se maintient pourtant bien à Londres et dans les grandes villes. Les classes moyennes «hautes» ont plus ou moins continué à voter pour les travaillistes tandis que les classes moyennes «basses» et les classes populaires les ont abandonnés. Les jeunes ont voté pour Miliband, mais les personnes au-delà de 65 ans ont voté massivement pour Cameron.

L’Ecosse, traditionnellement un bastion travailliste, constitue le désastre le plus visible. Le Labour y a quasiment été rayé de la carte, comme cela était pressenti. En défendant l’an dernier, lors du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, le statu quo, Ed Miliband a manqué de clarté: il s’est placé, à son corps défendant, du côté de la vieille élite de Westminster. Pendant la campagne récente, il n’a pas su davantage articuler une politique radicale de devolution (décentralisation) laquelle pourrait passer, pour contourner le nationalisme écossais, par un accroissement des pouvoirs aux villes, une défense des «communautés» et une mise à l’honneur des traditions et fiertés locales, comme va tenter de le faire David Cameron.

La politique économique d’Ed Miliband n’a pas davantage convaincu. En portant l’accent, façon Piketty, sur les inégalités, il a été perçu comme anti-capitaliste et anti-croissance. Pourtant, il n’a fait que distinguer les entreprises qui «produisent» de celles qui sont «prédatrices» et a voulu recréer le taux supérieur d’imposition à 50 %. Ce faisant, il s’est néanmoins aliéné l’ensemble des entrepreneurs et, par ricochet, a suscité des craintes chez les travailleurs pour leur emploi.

Peter Mandelson, ancien ministre de Tony Blair, a expliqué l’échec de Miliband par cette «absence de politique économique» (sous-entendu, son manque de cohérence). La critique est sévère; mais il est clair que Miliband, le fils d’un grand intellectuel marxiste, a manqué de crédibilité économique. «Les gens ne nous ont pas fait confiance en matière économique ; nous n’avons pas eu la bonne approche sur le nationalisme [écossais]; et surtout, nous n’avons pas su défendre une vision cohérente pour le futur», a résumé Liz Kendall, candidate à la succession de Miliband.

Reste la personnalité d’Ed Miliband, qui fait également débat. Trop intellectuel, sans charisme, out of touch: les critiques affluent. Alors que David Cameron a donné l’impression d’être compétent et clair, Ed Miliband n’a jamais su parler de manière cohérente aux classes «aspirationnelles», celles qui rêvent à plus de mobilité sociale .

Peu enthousiaste, face à un Cameron tour à tour compétent, réaliste, prudent et upbeat, Miliband n’a pas su davantage renouer avec la gauche «positive» incarnée jadis par Clement Attlee et Harold Wilson, ou plus récemment Tony Blair.     

Face aux tensions régionalistes et nationalistes, David Cameron est finalement apparu comme le seul à pouvoir défendre l’unité de la Grande Bretagne, autour de son expression clé: «One Nation». La gauche, à l’inverse, a parlé à une succession d’électorats de niche –alors que son histoire marxiste, qu’Ed Miliband connaissait mieux que quiconque, s’était construite autour de politiques collectives, sinon collectivistes.

Les résultats, au final, sont à la mesure de ces erreurs. Le Labour a été battu dans le Sud par les Tories; il a été mis en difficultés dans le Nord par les ultra-nationalistes de l’UKIP; il a été éliminé par les indépendantistes du SNP en Ecosse. Le résultat est sans appel: il a gagné 232 sièges sur les 650 de la chambre des Communes (la majorité est à 326). Pour la première fois depuis 23 ans, les Tories, menés par David Cameron, ont une majorité claire. Quant à Ed Miliband, il a, dans un geste inattendu qui l’honore, immédiatement démissionné du parti, ouvrant ainsi une guerre prématurée de succession. Fin de partie.

Le retour des «blairistes»?

Après cette élection catastrophique, c’est une guerre civile qui commence donc à gauche. Les questions qui hantent le Labour depuis des décennies resurgissent: le parti a-t-il perdu parce qu’il était trop à gauche ou trop au centre? Les travaillistes doivent-ils continuer à se lier aux syndicats ou doivent-ils s’en émanciper? Doivent-ils se situer dans la ligne centre-gauche défendue par Tony Blair ou s’en démarquer?

«Choisir un nouveau leader est important, mais pas autant que de choisir une direction», a prévenu Tony Blair dans un point de vue publié juste après la défaite. Sans surprise, l’ancien Premier ministre, qui n’avait soutenu Miliband que du bout des lèvres, et tardivement, plaide pour une politique au centre –celle qui a fait son succès.

Au Labour, la guerre de succession a déjà commencé, même si la désignation aura lieu cet automne. Les favoris sont les députés Andy Burnham et Yvette Cooper. Le premier, ancien ministre de la Culture puis de la Santé de Tony Blair et de l’Education de Gordon Brown, est soutenu par le puissant syndicat Unite: il incarne l’aile gauche du Labour, celle défendue par Ed Miliband.

Bonne communicante, ayant étudié à Harvard, l’ancienne journaliste Yvette Cooper est mariée avec Ed Balls (ex-ministre de Tony Blair et Gordon Brown, qui fut l’inspirateur de la politique de Brown mais vient d’être sévèrement battu aux élections). Cooper a surtout le double avantage d’être une femme et d’être née en Ecosse. Elle milite pour que le parti renoue avec les classes populaires qui ont basculée dans la droite extrême de l’Ukip, mais veut dépasser le clivage récurrent entre les pro-Blair et les pro-Brown.

D’autres challengers existent, comme Liz Kendall, shadow ministre sociale («Care» et personnes âgées), qui reprend sans sourciller le flambeau du blairisme. Elle est pro-business et pense que la gauche doit retrouver un langage qui parle aux classes moyennes. Des candidats plus à gauche existent aussi, par exemple Ian Lavery ou Jon Trickett.

Mais déjà, plusieurs figures marquantes ont renoncées aux primaires, à commencer par David Miliband, ancien ministre des Affaires étrangères de Tony Blair et candidat malheureux aux primaires de son parti contre son propre frère, Ed.

Deux figures marquantes, Chuka Umunna et Tristram Hunt, viennent enfin de se retirer de la primaire par crainte de ne pas recueillir le soutien de 35 députés travaillistes, condition minimale pour se présenter.

Dans une étude détaillée du bilan de Tony Blair et Gordon Brown, les politologues Florence Faucher-King et Patrick Le Galès écrivaient:

«Les néotravaillistes ne sont pas socialistes, la cause est entendue. […] Le New Labour est entré au gouvernement en parti de centre gauche. Avec les années, il s’est inscrit de manière décisive au centre droit. Ce n’est plus un parti social-démocrate. Le langage de l’égalité a disparu.»

En rompant avec le «blairisme, Ed Miliband a voulu faire mentir cette analyse. Mais son échec transforme le débat, plus qu’il ne le clôt. Peut-on encore gagner à gauche des élections au Royaume Uni? Blair aurait-il eu finalement raison? Le blairiste David Miliband aurait-il été un meilleur candidat que son frère, pro-Gordon Brown?

Les travaillistes ont cinq ans devant eux pour répondre à ces questions et pour panser leurs plaies. Le futur leader du Labour aura à choisir sa nouvelle voie. Pourtant, avec un pays qui est en train de se défaire de l’intérieur, à travers le nationalisme écossais, et risque de s’isoler de l’extérieur, avec le référendum sur l’Europe, il est urgent qu’une opposition réapparaisse. Cohérente et «aspirationnelle».

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