Partager cet article

Qu'est-ce qui peut encore choquer à Cannes?

«Love» de Gaspar Noé. DR.

«Love» de Gaspar Noé. DR.

Manifestement pas «Love», film porno en 3D qui a suscité plus de soupirs et de moqueries que d'émoi. Alors, quoi?

L'histoire du Festival de Cannes dessine en creux une histoire culturelle et une histoire des moeurs des pays occidentaux. Depuis sa création en 1946, plusieurs scandales ont agité les spectateurs et les médias. En 1956, Nuit et brouillard, le documentaire d'Alain Resnais sur les camps de concentration, est retiré de la sélection à la demande insistante de la délégation allemande. En 1959, Resnais est de nouveau victime des censeurs, américains cette fois, pour Hiroshima mon amour. En 1973: La Grande Bouffe se termine sous les huées et les sifflets. Quarante ans plus tard, la comédienne Andréal Férréol racontera:

«A la fin de la projection, une femme m'a secouée, et m'a dit "j'ai honte d'être française". Je ne savais pas très bien quoi répondre... Mais c'était très dur. Et ça ne s'est pas arrêté à la projection de Cannes. Il y a eu, dans Paris Match, les pour et les contre. Des restaurants à Paris nous interdisaient d'aller manger chez eux! Un soir j'étais avec une amie dans un restaurant italien, et un couple est venu me voir, l'homme m'a dit "Puisque vous êtes là madame, je sors!!" Ca a été pendant des mois et des mois un grand scandale...».

Depuis, qu'est-ce qui a vraiment fait scandale au Festival? Des sifflets certes, quelques mécontentements; la longue scène de viol dans Irréversible de Gaspard Noé en 2002 a suscité une controverse. Mais rien ne semble plus dégager le parfum de soufre que l'on a pu connaître dans le passé. 

La morale judéo-chrétienne a heureusement depuis longtemps reculé, jusqu'à ce que des films sur l'homosexualité puissent être non seulement montrés, mais appréciés, récompensés. Deux très beaux films en avaient attesté en 2013: L'Inconnu du lac et La vie d'Adèle, qui avait emporté la Palme d'or. 

Avec Marguerite et Julienprésenté en compétition, Valérie Donzelli montre une histoire d'amour incestueuse et loin de trouver ça immoral, le spectateur roule pour le couple fraternel –si tant est qu'il roule

Love de Gaspar Noé DR.

Avec Love, Gaspard Noé propose un film porno: éjaculation faciale, 69, échangisme, caméra subjective dans le vagin, tout ceci en 3D (oui, à l'une des éjaculations, la 3D vous permet, spectateurs, l'illusion de recevoir sur vous quelques gouttes de sperme). Mais pas l'ombre d'un scandale, en dépit des articles qui en annonçaient un

Qu'est-ce qui peut encore choquer en 2015? A cette question, Gaspar Noé répond en conférence de presse: 

«Pasolini, Buñuel, Fassbinder sont passés par là. Moi j’arrive derrière juste avec une caméra 3D, mais il n’y a rien qu’on n'ait déjà vu ailleurs.»

On objectera que son cinéma n'a pas grand chose à voir avec celui des trois réalisateurs cités...

Mais il ajoute, comme pour dire que les gens peuvent encore être choqués: 

«Il y a un an, on avait fait un flyer pour promouvoir le film, avec une bite qui éjaculait. Quand on a été sélectionné à Cannes, j’ai envoyé à Vincent [Maraval] la photo de ce vieux flyer en mettant "Champagne!". Et lui l’a mise sur Twitter avec: "On est à Cannes, champagne". Et tout d’un coup ça a fait le tour de la planète, les gens croyaient que c’était l’affiche officielle.»

Sauf que cette photo qui a circulé sur Twitter («Je pensais pas qu'aujourd'hui le vrai moyen de communication c'est Internet», a précisé Noé...) n'a pas fait scandale du tout. Elle a circulé, bien sûr, mais circuler n'est pas synonyme de choquer.

Du point de vue de la morale il n'y a plus de transgression possible

Edouard Weil

De fait, pour Edouard Weil, co-producteur non seulement de Love mais aussi de Marguerite et Julien:  

«Aujourd'hui, il n'y a plus de transgressivité des films parce que la liberté des auteurs est complètement célébrée. Mais aussi parce que nous sommes envahis par la violence, la vulgarité et l'irresponsabilité des images transmises par les réseaux sociaux, les télévisions: les attentats, le cul, tout ce que vous pouvez imaginer. Du point de vue de la morale, il n'y a donc plus de transgression possible. Je pense qu'il ne peut plus y avoir de chocs comme Pasolini en a créés.

 

La seule transgression désormais, c'est la malhonnêteté de l'auteur. A partir du moment où un metteur en scène défend son point de vue et utilise le cinéma pour transmettre son regard à lui sur le monde, avec un peu de talent, ça ne peut plus être transgressif.»

Le producteur évoque ainsi Le fils de Saul, présenté en début de festival, et qui raconte l'histoire de Saul, un membre du Sonderkommando pendant la Seconde Guerre mondiale, ce groupe de prisonniers juifs forcé d’assister les nazis dans leur plan d’extermination. Saul travaille dans l’un des crématoriums et découvre le cadavre d'un enfant qu'il pense être son fils.

Edouard Weil explique: «On peut le montrer quand c'est fait avec autant de talent et de manière aussi nécessaire. C'est un film qui me paraît indispensable par la sincérité évidente de l'auteur.»

Marguerite et Julien de Valérie Donzelli. DR. 

Lui qui travaille avec Valérie Donzelli depuis La Guerre est déclarée ajoute même que le sujet de l'inceste le «dérangeait»: «Mais je savais qu'il allait être traité de manière généreuse, romanesque et sincère. Ça n'aurait pas été Donzelli, je ne l'aurais jamais fait.»

Interrogé à la fin de la conférence de presse par Slate, Vincent Maraval, qui co-produit Love et a notamment distribué Welcome to New York d'Abel Ferrara, estime lui aussi que la transgression n'est pas dans le propos mais dans sa forme: «Elle vient de la mise en scène la transgression, pas du sujet lui-même.»

Mais à l'inverse d'Edouard Weil, Maraval juge lui que cette transgression est encore possible au-delà de la question de la sincérité de l'auteur:

«La transgression, ça peut être un long plan séquence d'une durée jamais vue... Mais je pense que la transgression c'est les gens qui la créent; ça fait trois films qu'on fait avec Gaspar, on ne s'est jamais dit "Qu'est-ce qu'on peut transgresser"? Ce n'est pas un objectif. Nous on n'en fait plus mais le monde autour de nous est beaucoup plus moralisateur, restrictif, censeur. La question qu'on nous pose pour Love c'est "Pourquoi représentez-vous les scènes de sexe?" Mais la question pourrait être, pour les 19 autres films présentés: pourquoi ne représentent-ils pas des scènes de sexe?»

Après le scandale de La Grande Bouffe, Philippe Noiret avait expliqué: «Nous tendions un miroir aux gens et ils n'ont pas aimé se voir dedans. C'est révélateur d'une grande connerie.» C'est aussi sans doute ce qui avait déclenché le scandale. Peut-être que si l'on n'en connaît plus, c'est que l'on manque de miroirs pertinents. Ou que la multiplicité et l'accessibilité des images en a tendu tellement qu'on ne peut plus se voir. 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte