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«The Assassin»: une écriture cinématographique à couper le souffle

L’actrice Shu Qi dans une scène du film «The Assassin» | Ad Vitam via Allociné

L’actrice Shu Qi dans une scène du film «The Assassin» | Ad Vitam via Allociné

Aux côtés de «Mountain May Depart», ce film taïwanais de Hou Hsiao-hsien renvoie le reste des sélectionnés à un implacable second rang.

Pan! et pan! En deux coups, le 68e Festival de Cannes a changé de niveau. Deux films coup sur coup, deux films chinois en compétition qui élèvent brusquement la barre de ce qu’on est droit d’espérer du cinéma, en droit d’attendre du «plus grand festival du monde». Deux films qui, malgré plusieurs réalisations dignes d’intérêt, et sur lesquelles on reviendra, renvoient le reste des sélectionnés à un implacable second rang.

Après l’extraordinaire Mountains May Depart, de Jia Zhang-ke, voici donc The Assassin du Taïwanais Hou Hsiao-hsien. Une pure merveille visuelle (et sonore), une sorte d’offrande aux sens et à l’imagination comme il n’en advient pas souvent dans une vie de spectateur.

Chef de file du nouveau cinéma taïwanais apparu au début des années 1980, Hou Hsiao-hsien fait aujourd’hui figure de grand maître, et est d’ailleurs reconnu comme tel par de nombreux cinéastes, à commencer par Jia Zhang-ke lui-même. Le rapprochement voulu par la programmation cannoise est d’autant plus passionnant que ces deux immenses artistes suivent ici des parcours en directions opposées.

Monde naturaliste et métaphysique

Tandis que Jia accroît la dimension narrative de son cinéma, Hou privilégie plus que jamais l’expérience émotionnelle que procure la composition des plans, leur durée, les grâces surnaturelles des présences humaines et des mouvements dans des cadres larges, qui prennent en charge à la fois les visages, les corps, les paysages ou les architectures, la lumière et le vent.

Le quinzième long métrage de maître HHH depuis Les Garçons de Fengkuei s’ouvre sur deux séquences en noir et blanc. Leur rôle est à la fois dramatique –présenter l’héroïne, aristocrate du IXe siècle formée à l’art de combattre et de tuer– et plastique– dans le format ancien d’une image presque carrée (le 1/33), souligner la proximité avec la peinture chinoise classique, où l’encre, le pinceau et le blanc du papier font naître un monde à la fois naturaliste et métaphysique. La suite du film sera en couleurs, mais sans s’éloigner de cette référence décisive.

Souligner la proximité avec la peinture chinoise classique

Situé dans un contexte historique marqué par une grande confusion, à l’époque d’une des innombrables rébellions des potentats locaux contre le pouvoir central de l’empereur, The Assassin est un film d’arts martiaux. Mais c’est un film d’arts martiaux qui ne ressemble à aucun autre. Et qui, ne ressemblant à aucun autre, dit pourtant la vérité du genre tout entier.

Son ressort principal est le dilemme de la maîtresse guerrière Yinniang, déchirée entre son devoir d’accomplir sa mission meurtrière et la tentation de céder aux sentiments qui la lièrent à son cousin, aujourd’hui gouverneur irrédentiste, et qui lui a été désigné comme cible.

Splendeur visuelle et sonore

Ce fil principal est enrichi de plusieurs intrigues secondaires, dont on ne saurait prétendre que la lisibilité est la qualité majeure. C’est que l’enjeu n’est pas là. Il est dans le déploiement d’une recherche d’écriture cinématographique qui atteint des sommets rarissimes. Si Jia est le Balzac de la Chine contemporaine, Hou est le Mallarmé de la mise en scène. La beauté des plans, leur richesse et leur élégance de composition sont à couper le souffle –et d’ailleurs la grande salle du Festival de Cannes en est restée bouche bée.

Hou est le Mallarmé de la mise en scène

Mais Hou est loin de se contenter de cette splendeur visuelle, dont l’incarnation la plus évidente est la sublimement belle Shu Qi, à nouveau actrice principale après l’avoir été de Millenium Mambo et de Three Times, mais splendeur qui se manifeste d’innombrables manière, forêts et montagnes, jades et soies, ombres et lumières. À cette splendeur répond d’ailleurs un travail tout aussi sophistiqué et délicat sur le son et, avec l’aide des habituels acolytes de Hou, le chef opérateur Mark Lee Pinp-bing et l’ingénieur du son Tu Duu-chi, le rapport entre image et son.

Jeux de contraste

Le cinéaste travaille de manière inventive, et riche de significations et de questionnements, la matière même de ses plans. Il alterne les cadres larges et les cadres extrêmement larges (qui modifient la perception des premiers). Il sature ses images de composants hétérogènes, mais qui se combinent de manière suggestive, tissus, végétaux, visages et costumes, éléments de mobiliers, pour littéralement engendrer une nouvelle matière visuelle, qui ne peut exister qu’au cinéma. Il multiplie les mouvements de caméras lents comme des caresses, qui accompagnent des circulations qu’on dirait dansées ou décrivent des environnements qui reconfigurent le sens même des actions. Il organise des passages harmonieux, ou au contraire en rupture, mais toujours d’une grande puissance, entre intérieur et extérieur et entre jour et nuit.

Mouvements de caméra lents comme des caresses

Surtout, il radicalise à l’extrême le ressort rythmique du cinéma d’arts martiaux, s’inspirant ici davantage des classiques du film de sabre japonais que du cinéma de genre hongkongais.

La mise en scène orchestre un jeu de contrastes foudroyants entre suspens du geste et passage à l’acte ultra-rapide, expectative et pure explosion de violence réglée par un savoir supérieur qui est à la fois celui du combat et celui de la réalisation. Outre ces vertus «musicales», la composition rythmique de The Assassin se révèle aussi analyse lumineuse du principe même du cinéma d’arts martiaux.

Ainsi, les aventures guerrières, les idylles, les complots et les manœuvres se doublent d’une véritable enquête sur le genre lui-même, enquête menée avec les moyens de la mise en scène, recherche du chiffre secret d’un cinéma tout entier tendu vers l’utopique horizon commun du spectacle et de la beauté, de la tradition et de la modernité.

«The Assassin»

De: Hou Hsiao-hsien.

Avec: Shu Qi, Chang Chen.

Durée: 1h45.

Sortie en salles: le 6 janvier 2016.

 

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