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Au collège, le sport est-il là pour former des petits champions?

Sport in childhood. / Derek Jensen via Flickr CC License by

Sport in childhood. / Derek Jensen via Flickr CC License by

Dans le déferlement politico-médiatique autour de la réforme du collège, une polémique est passée inaperçue: celle sur les programmes d'EPS.

Fin avril, au JT de France 2, David Pujadas lance un sujet sur le nouveau jargon utilisé dans les futurs programmes de sport prévus dans le cadre de la réforme des collèges. La chaîne se demande pourquoi il serait nécessaire de dire «traverser l'eau en équilibre horizontal par immersion prolongée de la tête» dans un «milieu aquatique profond standardisé» pour désigner le simple fait de «nager dans une piscine». Le Snep-FSU, syndicat majoritaire chez les professeurs d'éducation physique et sportive, se fend rapidement d’une réponse cinglante, expliquant que ce langage doit recouvrir différents environnements d’enseignement et que «le milieu standardisé peut être bien sûr une piscine, mais aussi un bord de mer calme, sans courant, délimité, comme dans les DOM par exemple.»

France 2 n’est pas le seul média à s’être posé la question du jargon employé dans le programme d’EPS. Mais un autre débat est peut-être en train de naître. Le Se-Unsa, autre syndicat de professeurs, a récemment fait part de son mécontentement à propos du contenu de ce programme, estimant qu’il signerait un «retour en arrière» et mettrait de nombreux élèves à l’écart en favorisant une culture de la performance.

Pour bien comprendre son mécontentement, il faut se pencher sur le détail du projet de programme d’EPS pour le cycle 4 (de la 5e à la 3e), mis à disposition par le Conseil supérieur des programmes (CSP), certes assez complexe à comprendre en raison de la terminologie utilisée et des différents volets le composant. Ce programme se compose de huit catégories différentes, telles que l’athlétisme, la natation, la gymnastique, les sports collectifs etc., qui doivent être toutes pratiquées par les collégiens. Pour chacune d’entre elles, le CSP décrit les compétences attendues, les ressources mobilisables par l’élève, les repères de progression et les domaines du socle commun de connaissances et de compétences. Ce dernier est constitué de «cinq domaines donnant une vision d'ensemble des objectifs des programmes» et concerne chaque matière de façon uniforme.

Dans un paragraphe introductif concernant l’éducation physique et sportive, le CSP affirme que ce programme offrira «des expériences concrètes de socialisation et de citoyenneté» et permettra aux filles et aux garçons de construire «ensemble et à égalité, les mêmes compétences et des savoirs variés et complémentaires».

Les élèves les moins «sportifs» seraient «mis à l'écart»

Ce qui n’a pas convaincu le Se-Unsa, au contraire. Yann Chandivert, délégué national pour l’EPS au sein du syndicat, estime que ce programme va à l’encontre de la politique égalitariste promue par le ministère de l’Education nationale. Pire, il créerait une culture de la performance et mettrait à l’écart de nombreux élèves moins à l’aise dans les cours d’EPS:

Ce nouveau programme entraînerait chez
les élèves une culture de la victoire
à tout prix.

Yann Chandivert, délégué national Se-Unsa pour l'EPS.

«Nous sommes en faveur de la réforme du collège. Mais ce qui est proposé actuellement dans les programmes pour le cycle 4 ne nous convient pas, c’est même un retour en arrière. Selon nous, ce nouveau programme entraînerait chez les élèves une culture de la victoire à tout prix, de la gagne. Ce texte va favoriser les élèves les plus sportifs et mettre les autres à l’écart. Il suffit de regarder les mots employés pour détailler certaines compétences attendues, comme "vaincre un adversaire" pour les activités de combat ou encore "dans le but de remporter le match" pour les sports collectifs.»

Il estime qu'un élève en surpoids, par exemple, doit pouvoir «développer ses compétences en fonction de ses capacités» et craint que, avec cette réforme, «les compétences méthodologiques et sociales passent à la trappe». Pour le Se-Unsa, l’EPS est avant tout là pour apprendre à s’échauffer, à récupérer, à gérer son effort physique. Le tout étant «de permettre aux élèves de reproduire ces gestes quand ils font du sport à l’extérieur».

Des arguments qui laissent le Snep-fsu, principal syndicat de professeurs d’EPS, largement dubitatif. Christian Couturier, secrétaire national, nous explique son incompréhension:

«Le terme "retour en arrière" n'a aucun sens. Les activités proposées sont les mêmes qu'en 2008. Dire qu'en EPS on rechercherait la culture de la victoire "à tout prix", qui plus est, est un non-sens dans le meilleur des cas, ou un procès d'intention qui montre la méconnaissance de ce qui se fait en EPS. Quand on pratique un sport collectif, on cherche effectivement à s'améliorer pour gagner un match. Est-ce horrible? [...] Est-ce que c'est si monstrueux de se construire des techniques d'analyse pour remporter la partie? Tout jeu doit donc être retiré immédiatement de l'école, des fois qu'un élève chercherait à gagner!»

Est-ce que c'est si monstrueux de se construire des techniques d'analyse pour remporter
la partie?

Christian Couturier, secrétaire général Snep-FSU.

Deux visions de l'EPS

Contactée par Slate.fr, Valérie Debuchy, doyenne du groupe d'EPS de l'inspection générale de l'Éducation nationale, n’a pas souhaité répondre à nos questions sur ce débat ou sur le futur programme. Mais François Fenouil, professeur d'EPS depuis 18 ans non syndiqué, nous a expliqué qu'il paraît encore plus clair avec ce programme «que les "sports"sont un prétexte à l'éducation physique et culturelle»:

«Notre EPS doit simplement donner le goût aux élèves de la pratique du "sport" ou de l'activité physique afin de les inciter à continuer une pratique équilibrante et gage de santé pendant leur vie d'adulte. Etre "sportif" est une valeur énormément mise en avant dans notre société, aider les élèves à y parvenir me semble être une des missions primordiales de l'EPS. Devenir un champion, ce n'est pas notre boulot.»

Sur ce point, Yann Chandivert, du Se-Unsa, est catégorique. Selon lui, l’école sert d’abord à acquérir des réflexes et une éducation physique:

«Il y a une différence de vision de l’EPS entre le Snep-FSU et nous. Le Se-Unsa privilégie une EPS équilibrée entre ses objectifs santé, motricité, culturel et comportemental. Nous sommes plus portés sur l’éducation physique et le Snep-fsu s’intéresse plus à l’aspect sportif et techniciste. Mais ce n’est pas à l’école que les élèves doivent faire du sport. Il y a des clubs pour ça.»

Une vision là encore contestée par Christian Couturier, du Sne-FSU:

«Pas de sport à l'école, il y a les clubs, pas de musique non plus alors, il y a les conservatoires, pas d'arts plastiques, il y a les académies... Et une éducation physique sans sport? Bizarre de parler à propos des programmes d'un retour en arrière alors que là, on retrouve un projet qui date du début du siècle.»

Christian Couturier rappelle également que son syndicat a récolté plus de 80% des voix aux dernières élections professionnelles. De son côté, le Se-Unsa en a recueilli 10% et ne possède qu’un siège sur les 9 membres titulaires à la Commission administrative paritaire nationale (CAPN). Difficile donc de mesurer la portée de ses revendications.

Les consultations sur le futur programme au collège vont continuer jusqu’au 12 juin prochain. Reste à savoir lequel des deux syndicats sera le plus entendu et quelle vision de l’éducation physique et sportive sortira gagnante de ces consultations. Mais quoiqu’il arrive, c’est le gouvernement qui aura le dernier mot. 

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