Culture

On a trouvé le tube de Cannes dans un film chinois: «Go West» des Pet Shop Boys

Temps de lecture : 2 min

L’an dernier, tous les festivaliers cannois avaient le «Diamonds» de Rihanna dans la tête, grâce à une scène marquante du Bande de filles de Céline Sciamma. En 2015, on peut sans doute déjà décerner le prix du tube de Cannes à «Go West» des Pet Shop Boys.

La célèbre reprise du morceau des Village People par le duo british figure dans un film chinois, Mountains May Depart de Jia Zhang-Ke. Elle est même centrale dans cette ambitieuse fresque sur l’Empire du Milieu, radiographié de manière critique à travers le temps (des années 90 à 2025): le cinéaste ponctue en effet chaque époque d’un extrait de la fameuse chanson. C’est le fil rouge musical du long-métrage, qui s’ouvre et se referme sur son entraînante mais mélancolique mélodie.

Mais pourquoi cette chanson et pas une autre? Au-delà de son efficacité pop immédiate, qui a fait d’elle le thème de chants de supporters (comme ceux du PSG), elle trimballe avec elle tout une symbolique.


Au départ, c’était un hymne gay des Village People, qui disait notamment: «Allez à l’Ouest, la vie y est paisible / Allez à l’Ouest, il y a beaucoup d’espaces en plein air / pour commencer une vie nouvelle / Aller à l’Ouest, c’est ce que nous allons faire.» Même si le chanteur Victor Willis s’en défend, l’Ouest paradisiaque du tube disco millésimé 1979 pouvait alors évoquer la ville de San Francisco. Connue pour son progressisme, la «City of the Bay» a été la première grande ville des Etats-Unis a élire un homosexuel en 1977: Harvey Milk, dont le destin tragique a été transformé en biopic par Gus Van Sant, avec Sean Penn dans le rôle-titre. Mais ce n’est pas cette version de «Go West», déjà utilisée dans le très queer Priscilla, folle du désert en 1994, qu’a retenue Jia Zhang-Ke pour son film. Ni donc ce message en particulier.

La version des Pet Shop Boys sonne plus new wave, plus froide et conquérante, et parle de «Terre Promise». Soit l’autre nom de l’Eldorado américain. Dès le début du morceau, le bruit des mouettes et les nappes de synthé courbent l’échine et laissent place à des chœurs impressionnant. C’est simple, confiera plus tard le chanteur anglais Chris Lowe, «on croirait entendre l’hymne soviétique». Idée que l’on retrouve dans le clip des anglais, de manière littérale.

Très kitsch, ce trip en image de synthèse particulièrement datées montre l’armée de l’URSS se dirigeant (ou plutôt s’élevant) à grands pas martiaux vers la Statue de la Liberté –jouée par une Afro-Américaine. Quatre ans seulement après la chute du Mur de Berlin, il s’agit d’abandonner la grisaille totalitaire du communisme pour connaître enfin le rêve américain.

C’est bien ce sens qui intéresse Jia Zhang-Ke, dont le pays a cédé aux sirènes du capitalisme sauvage. Facteur de déshumanisation, de solitude, de violence sociale et de bêtise crasse, le modèle américain n’a plus rien d’une utopie pour le cinéaste, qui montre une Chine en pleine déliquescence culturelle. La portée du morceau prend dès lors une coloration ironique. Pour avoir voulu copier les Etats-Unis, le pays s’est brûlé les ailes et la cervelle. L’Empire du Milieu marche désormais sur la tête, complètement à l’Ouest.

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