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Pour la fête des mères, écrivez une lettre à vos enfants. À lire après votre mort

Love Letter / Peter Hellberg via FlickrCC License by

Love Letter / Peter Hellberg via FlickrCC License by

Ceci n'a absolument rien de macabre.

Vos enfants ne pourront pas comprendre qui vous êtes avant d'avoir votre âge. Alors écrivez-leur aujourd'hui. Nous publions ce conseil avisé que John Dickerson dispensait l'année dernière.

En 2014, des étudiants ont demandé au président Obama s'il avait des regrets. Il a répondu:

«Je regrette de n'avoir pas passé plus de temps avec ma mère

Ann Dunham, la mère du président américain, est morte à 52 ans alors que Barack Obama en avait 34.

«Ma propre vie m'occupait tellement que je ne faisais pas toujours la démarche de la contacter, de lui demander comment elle allait et de lui raconter des trucs. Vous savez, j'étais gentil, je l'appelais, et vous voyez, de temps en temps je lui écrivais... Je me rends compte que je n'ai pas, heu, tous les jours, ou en tout cas un peu plus souvent, simplement passé du temps avec elle pour savoir ce qu'elle avait dans la tête et ce qu'elle faisait, parce qu'elle a été une partie tellement importante de ma vie.»

Je sais exactement ce qu'il ressent. J'avais 29 ans quand ma mère est morte, et même si dix-sept ans ont passé depuis, j'ai toujours envie de l'appeler. Elle était journaliste elle aussi, et nous pourrions discuter de l'actualité et des anniversaires des grands événements qu'elle a couverts.

Maintenant que j'ai des enfants, l'éventail des sujets que nous pourrions aborder est plus vaste: l'ambition, la foi, la peur et plus généralement les moyens de garder la tête hors de l'eau.

Mais le président ne parle pas des conversations qu'il pourrait avoir aujourd'hui: il regrette toutes celles qu'il n'a pas eues à l'époque –tout ce qu'il aurait pu apprendre de cette source de confiance, et tout ce qu'il aurait pu lui donner.

Lorsque nous devenons parents, nous comprenons à quel point l'amour d'un enfant est fort lorsqu'il vous revient sous la forme d'une simple conversation. C'est là que ça fait mal. Vous aviez tous ces petits cadeaux, et vous ne les avez pas offerts.

L'histoire de la mère

Le président a dit aux jeunes présents d'appeler leurs parents. Oui, faites-le, appelez votre mère (et votre père aussi par la même occasion). Et puis ces regrets vis-à-vis de nos parents comportent aussi leur charge de devoirs à faire: il faut écrire à vos enfants aujourd'hui, pour plus tard. Laissez des écrits qui resteront après vous.

J'ai appelé ma mère presque tous les jours pendant les années qui ont précédé sa mort, tout comme le président suggère de le faire.

Lorsque j'étais adolescent, nos relations étaient plutôt houleuses, mais nous nous étions réconciliés. J'étais secrétaire et je tentais de faire mon trou dans le monde du journalisme, comme elle autrefois. Je lui faxais les articles que j'essayais d'écrire. Elle me racontait comment Washington fonctionnait alors.

Mais, même dans ces conditions idéales, il était impossible de «savoir ce qu'elle avait dans la tête et ce qu'elle faisait». Les conversations entre enfants et parents ne sont pas en phase. Je ne savais pas vraiment quelles questions poser pour toucher vraiment à la vérité de sa vie. Je tentais de trouver qui j'étais, ce qui à cet âge occupait la plus grande partie de mes capacités neuronales. Elle s'amusait à suivre mes progrès. Ils lui rappelaient les siens. Elle ne voulait pas que je lui pose des questions profondes et intimes sur elle.

John Dickerson et sa mère Nancy

La plus grande leçon que ma mère m'a enseignée porte sur la résilience. Elle savait encaisser. Pendant presque dix ans, on lui a répété qu'elle ne pouvait pas passer à la télé parce qu'elle était une femme. Elle n'a jamais abandonné et en 1960 elle est devenue la première femme correspondante pour CBS News. Elle était séduisante, ce qui sous beaucoup d'aspects lui a facilité la vie, mais a également pu en faire un enfer. Beaucoup des hommes dont elle avait besoin qu'ils la prennent au sérieux soit lui tournaient autour, soit sortaient de bonne grosses blagues de cul pour faire rigoler les copains. Sa détermination n'en a pas été entamée. Peu de temps après ma naissance, elle a été virée de la NBC. Elle s'est installée à son compte et a réalisé des documentaires

Si je sais qu'elle avait du cran, ce n'est pas parce que j'en ai été le témoin (j'étais trop jeune) ni parce que je lui ai posé des questions (j'étais trop obsédé par mon nombril) mais parce que je l'ai découvert dans les papiers personnels qu'elle m'a laissés après sa mort.

A l'époque où Maman a été renvoyée par la NBC, mes parents n'avaient pas de source de revenus fixe. En 1970, j'avais 2 ans, Maman a rédigé un nouveau testament et écrit à ses cinq enfants une lettre pour se justifier.

«Aujourd'hui j'ai rédigé mon testament. Si je meurs bientôt, vous vous demanderez peut-être tous pourquoi j'ai agi comme je l'ai fait. Les temps sont très durs depuis un an. Je donne beaucoup de conférences et je prends une foule d'avions pour gagner de l'argent. A chaque fois que je monte dans un avion, et comme vous vous en doutez je suis une vraie trouillarde à l'idée de voler, je m'inquiète en pensant à ce qui vous arriverait s'il s'écrasait.»

Je sais ce que cette lettre signifiait pour elle, parce qu'aujourd'hui nous sommes en phase. J'ai à peu près l'âge qu'elle avait quand elle l'a écrite

 

La lettre est tapée à la machine sur du papier carbone bleu. Ses longs ongles faisaient sur les touches un merveilleux vacarme que je pouvais entendre depuis ma chambre au fond du couloir. Dans les paragraphes suivants elle explique les décisions qu'elle a prises et tente de livrer un dernier conseil:

«Je laisse à chacun d'entre vous tout mon amour et l'espoir fervent que vous essaierez toujours de faire de votre mieux –mieux que ce que quiconque est en droit d'attendre de vous– ainsi que l'espoir que vous n'arrêterez jamais d'essayer. Je vous remercie aussi sincèrement d'avoir été si chers à mon cœur et gentils avec moi.»

J'étais trop jeune pour rien comprendre de tout cela à l'époque, mais même si Maman m'avait dit ces choses au cours d'une conversation avant son AVC de 1996, j'aurais sûrement ignoré la première partie, celle qui parle d'essayer –ça m'aurait semblé trop téléphoné– et j'aurais trouvé la deuxième un chouïa trop sentimentale.

Quand je les lis aujourd'hui, je les remets dans leur contexte. Ces mots, sur le fait d'essayer, ils ont du poids parce que je connais sa vie. Je sais comme elle a dû s'échiner et j'imagine très bien ce petit moment-là –où seul et effrayé, dans un avion obscur et cahotant, on doute de soi-même. Je sais aussi ce que cette lettre signifiait pour elle, parce qu'aujourd'hui nous sommes en phase. J'ai à peu près l'âge qu'elle avait quand elle l'a écrite. J'ai des petits bouts à l'étage qui lisent en cachette sous les draps, et dont l'avenir, maintenant, dépend de moi.

Il y a aussi les choses que Maman a laissées et qui n'étaient pas écrites directement à mon intention. J'ai ses journaux d'enfance, les lettres qu'elle a envoyées à ses parents à ses débuts, et ses journaux d'adultes.

Ce qu'elle a laissé après sa mort contenait tant de choses que j'ai été obligé d'écrire un livre pour comprendre ce que cela signifiait. Dans ces écrits, j'ai appris comment la grâce peut surgir dans des moments de lutte et de doute de soi. J'ai vu un esprit joyeux sachant rester vivant chaque jour. Cette fenêtre vers sa vie intérieure offre une leçon plus globale: les gens sont toujours plus compliqués qu'ils n'en ont l'air. On se trompe souvent sur leurs motivations. C'est vrai à la fois pour elle et pour ceux qu'elle jugeait. Il y a certains enseignements dans ces papiers que je préfère ne pas suivre.

Maman gardait aussi les lettres qu'elle m'écrivait, ce qui est un bon exemple de ce que j'avance. Je ne me rappelle pas les avoir reçues («J'ai l'impression que tu ne lis pas mes lettres», m'écrivit-elle un jour, en disant que c'était une chose que sa propre mère lui avait écrite), mais en les relisant je constate qu'elles sont pleines de sagesse. Et d'instructions: «Continue à toujours sourire et à rendre les gens heureux», nota-t-elle sur mon exemplaire de sa lettre à propos de son testament.

Ce genre de choses vous rappelle qui vous étiez, plus tard dans votre vie, quand parfois il vous faut revenir sur le droit chemin. Il arrivera un moment où mon fils aura besoin qu'on lui rappelle qu'un jour, pendant que nous préparions le dîner, il a claironné «Cinco de mayo!» en posant un bocal de mayonnaise dans l'évier [sink= évier. Le Cinco de Mayo est une fête nationale mexicaine, NdT].

Mais comment faire ça?

Une lettre que j'ai redécouverte juste après avoir écrit la ligne précédente suggère que si je veux devenir écrivain, je dois «tenir un journal tous les jours. (...) C'est incroyable de voir à quel point nos perceptions changent avec le temps et comme elles sont souvent très différentes du souvenir que vous en avez juste après les avoir vécues» (merci pour la phrase de transition Maman).

Voilà pourquoi il est nécessaire d'écrire à vos enfants maintenant. Les perceptions changent avec l'âge. Un parent de 30 ans qui écrit à un futur enfant de 30 ans ne raconte pas la même chose qu'un parent de 60 ans qui écrit sur ce qu'était sa vie à 30 ans.

Mais comment faire ça bien? A quel âge doit-on commencer à leur donner ces lettres? Faut-il les mettre de côté jusqu'à sa mort? Mes enfants auront mes carnets, mes posts Facebook et mes tweets, mais ça ne fait pas des masses.

Je ne suis pas certain d'être prêt à leur faire lire mon journal intime. La lettre est à la fois une voix très personnelle et commode, mais faut-il l'écrire comme ça sort ou l'articuler autour d'une question? On trouve quelques modèles dans le livre Posterity: Letters of Great Americans to Their Children, mais «Mes chers enfants, voici quelques vérités universelles», ça fait un peu guindé.

En outre, je fais ça tous les soirs au dîner.

Mary Lou Quinlan a découvert une boîte remplie de petits mots que sa mère avait écrits à Dieu, couverts de demandes au nom de sa famille, d'amis et d'étrangers. Elle en parle dans The God Box. Ces messages transmettent la vérité des choses –la lumière et l'esprit de quelqu'un– mais sans la forme explicite d'une lettre.

Avec la fête des mères qui approche, j'adorerais recevoir une enveloppe par avion, arborant l'écriture de ma mère et qui dirait: «A ouvrir le jour de la fête des mères 2014». Mais j'en demande trop. J'ai déjà beaucoup. A la place, je vais commencer à écrire celle à ouvrir le jour de la fête des pères 2034.

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