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Les femmes qui ont perdu leur bébé ont-elles «le droit à la fête des mères»?

love pour mamam | hannes.a.schwetz via Flickr CC License by

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Après une fausse couche, beaucoup de femmes fuient cette célébration de la maternité. D’autres, à l'inverse, ont besoin de se l’approprier.

«Est-ce que j’ai le droit à la fête des mères?» La question m’a prise au dépourvu, parce qu’elle n’était pas d’ordre médical.

Elle émanait d’une personne que je ne connaissais pas, jusqu’à cette nuit où je l’ai prise en charge en tant qu’obstétricienne spécialiste des grossesses à risques. Elle savait alors déjà qu’elle allait accoucher avant terme d’un enfant mort in utero et qu’elle souffrait d’une infection grave, dont on ne savait si elle était la cause ou le résultat de l’issue tragique de sa grossesse.

Je m’étais occupée d’elle toute la nuit. Elle allait mieux, elle pouvait sortir.

Je l’ai retrouvée plus tard, dans mon bureau, pour un rendez-vous de suivi. Elle répondait à mes questions –sur ses douleurs, sa fièvre, son traitement– par de petites phrases courtes, impatientes, alors que toutes ses réponses semblaient plutôt aller dans le bon sens. Et puis, après que j’ai palpé son ventre et ses reins, elle s’est tournée vers moi et m’a posé la question qui l’intéressait vraiment:

«Est-ce que j’ai droit à la fête des mères?»

Jalousie envers les «mères normales»

Il existe sans doute autant de raisons de ne pas aimer la fête des mères qu’il existe de femmes. Il y a des femmes qui n’ont jamais voulu devenir mères et qui considèrent cette fête comme une énième critique publique de leur choix. Il y a des mères porteuses qui ne s’identifient pas comme mères. Partout dans le monde, des femmes voudraient désespérément être mamans mais ne le peuvent pas, pour des raisons biologiques, sociales, économiques ou autres. Et, bien entendu, pour quiconque a perdu sa mère, c’est un jour où son absence se ravive.

Les fleurs et les chocolats ne font que leur rappeler ce qu’elles ne peuvent avoir

De façon plus triviale, mon mur Facebook est plein de femmes qui, comme moi, sont mamans et adorent ça, mais trouvent que la mère vaguement rétro, tendance années 1950, que l’on célèbre un peu partout ne correspond en rien à la personne que nous pouvons (et surtout que nous voulons) être. Pour nous, tout cela a un côté légèrement étrange et culpabilisant.

Et puis, il y a mes patientes. Étant spécialiste des grossesses à risques, j’ai beaucoup de patientes pour qui la grossesse n’a été qu’une suite d’angoisses et de déceptions. Ou, comme dans le cas de ma patiente citée plus haut, tout allait bien jusqu’à ce que quelque chose d’horrible arrive.

Beaucoup de ces femmes passent la fête des mères et les semaines de marketing qui la précèdent à fuir le plus possible tout ce qui la leur rappelle. Certaines m’ont dit que c’est pour elles une période extrêmement difficile, que les fleurs et les chocolats ne font que leur rappeler ce qu’elles ne peuvent avoir. Même si elles ont des enfants (lorsqu’elles ont pu en avoir), la fête peut facilement devenir synonyme de doute, voire de jalousie envers ces mères «normales» pour qui la grossesse n’a pas été un calvaire et dont les enfants sont en pleine santé.

Grand vide

Mais l’esprit humain est complexe. Et il s’avère que certaines de mes patientes souhaitent tout le contraire. Pour elles, la fête des mères est une occasion à saisir. Certaines d’entre elles se sont tellement battues pour être les mères des bébés qui auraient dû naître de ces grossesses ô combien malheureuses… Car durant le temps de leur grossesse, aussi bref fut-il, elles ont été mères. Et cette période, cette chance, a été si fugitive qu’elles se sont senties volées.

Elles ont l’impression que personne ne se souvient de cette expérience, de cette grossesse, de ce bébé à naître. La fête des mères devient alors une occasion d’affirmer –et de faire reconnaître au monde– que c’était vrai.

«Cela s’est vraiment passé, affirment mes patientes, et j’ai besoin que vous le sachiez

L’mpression que personne ne se souvient de cette expérience, de cette grossesse, de ce bébé à naître

J’ai moi-même eu un enfant, récemment. Il est évident que tout ce que je peux voir au travers de mon travail me poursuit et me hante en dehors. Je ne fus donc pas surprise d’être assaillie par des milliers d’idées terrifiantes lors de cette grossesse, qui s’est finalement avérée sans problème.

Mais ce qui m’a le plus étonnée a été la réaction que j’ai eue à chaque échographie faite durant le premier trimestre. Alors que l’échographiste me mettait du gel sur le ventre et préparait la machine, j’ai été surprise que ma première peur ne soit pas qu’il n’y ait pas de battement de cœur, que mon bébé soit mort. Non, cette peur est venue en deuxième position. Ma première peur a été que l’échographie ne montre rien d’autre qu’un grand vide, que ma grossesse ait inexplicablement disparu, ou qu’elle n’ait jamais existé. Que ce projet dans lequel je mettais tant d’espoir et pour lequel je me préoccupais tant ait été… complètement vain.

Comme beaucoup de questions que l’on me pose dans mon métier, «Est-ce que j’ai droit à la fête des mères?» n’appelle pas forcément une réponse simple. On pourrait se rabattre sur la terminologie, selon qu’il s’agissait d’un embryon, d’un fœtus ou d’un bébé. Il serait facile de se perdre dans des considérations bioéthiques et des débats sur l’avortement en se demandant si l’on a plus le droit au titre de mère à 28 semaines, qu’à 24 ou 20.

Mais, en vérité, ce n’était pas ce que me demandait ma patiente. Elle n’avait surtout pas besoin de ce type de réponse. Ce qu’elle me demandait, c’était:

«Est-ce que ma douleur compte? Est-ce que ma peine compte? Est-ce que mon amour compte? Est-ce que ce qui s’est passé compte, même s’il n’y a pas eu de bébé au final?»

Et le fait qu’elle pose la question rendait la réponse évidente.

Douleur qui compte

Bien entendu, je lui ai dit que, oui, elle avait droit à la fête des mères. Mais ce que cela voulait vraiment dire c’était: oui, c’est arrivé.

Est-ce que ce qui s’est passé compte même s’il n’y a pas eu de bébé au final?

J’étais là. Et c’est horrible qu’il n’y ait pas eu de bébé. C’est horrible que vous ayez accouché, saigné et produit du lait pour un nouveau-né qui n’est jamais rentré avec vous à la maison. Mais cela s’est vraiment passé, même si cela ressemble à un cauchemar.

Vous ne devriez pas avoir besoin de témoin; c’est à vous seule de décider si vous êtes une mère –pas à votre belle-mère, pas à votre meilleure amie qui vous blesse sans s’en rendre compte, pas aux commerçants, pas à votre mari, qui, des semaines après, ne supporte toujours pas de passer à côté de l’hôpital en voiture, pas à moi. Mais je peux être votre témoin et affirmer que, oui, votre peine compte, votre douleur compte, votre amour compte, même si l’histoire s’est terriblement mal finie, même s’il n’y a pas eu de bébé à montrer au monde.

C’est donc ce que j’ai décidé de lui répondre: oui. Si vous vous donnez la permission de célébrer la fête des mères, c’est plus que suffisant.

Elle a souri. Un petit sourire timide. Nous avons convenu d’un rendez-vous six semaines plus tard. Alors qu’elle allait sortir de mon bureau, je lui ai dit:

«Je vous souhaite une très bonne fête des mères, quel que soit le sens que vous voulez lui donner

Elle m’a répondu «à vous aussi». Et elle est partie.

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