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«Mountains May Depart»: la montagne cannoise a bougé

Scène du film «Mountain May Depart» | Ad Vitam, via Allociné

Scène du film «Mountain May Depart» | Ad Vitam, via Allociné

Le nouveau film de Jia Zhang-ke commence comme un conte contemporain. C’est d’ores et déjà un événement majeur de la Compétition du 68e festival.

En ce temps-là, vivait dans une petite ville du centre la Chine une charmante jeune femme et deux amis, tous deux amoureux d’elle. Le siècle et même le millénaire allaient basculer. Le pays le plus peuplé du monde allait passer à une vitesse foudroyante du statut d’immense zone de sous-développement à celui de quasi-première puissance mondiale.

Dans la petite ville, on célébrait l’entrée dans les années 2000 avec force pétards et en dansant gaiment sur Go West, le tube des Pet Shop Boys et de Village People. Un des soupirants, ouvrier à la mine, se voyait en quelques semaines supplanté par son rival, prospère gérant d’une station-service, aspirant capitaliste bientôt vertigineusement enrichi. C’est lui que la belle Tao a choisi, lui qui faisait péter la glace du Fleuve jaune à coup de dynamite, lui qui conduisait –même n’importe comment– une Audi rouge vif et offrait à sa dulcinée un petit chien et la promesse du confort.

Le père de Tao, homme sage et doux, homme d’un autre temps, n’a rien dit. L’heureux élu a acheté la mine où travaillait son ex-ami et l’a viré. Celui-ci a quitté la ville et c’était comme si ce qui jamais ne pouvait être rompu, le lien entre amis d’enfance, l’appartenance à une collectivité, le partage des épreuves et des réussites, s’était déplacé sans retour. Ce n’était qu’un début.

Le nouveau film de Jia Zhang-ke commence comme un conte contemporain, prenant en charge de manière à la fois stylisée et très physiquement inscrite dans une réalité matérielle les gigantesques mutations de son pays. Et en effet ce sera un conte, mais un conte à la fois désespéré et sentimental, où le plus grand cinéaste chinois réinvente sa manière de montrer et de raconter, en totale cohérence avec ce qu’il a fait auparavant (Xiao-wu, Platform, The World, Still Life, A Touch of Sin étant les jalons majeurs de ce parcours) mais en explorant de nouvelle tonalités. D’ores et déjà événement majeur de la compétition cannoise, et accueilli comme tel par les festivaliers, Mountains May Depart est un récit en trois épisodes, situés respectivement au début de 2000, en 2014 et 2025.

Voyage à plusieurs vitesses

On retrouve la surprenante liberté de moyens expressifs du réalisateur, qui se manifeste ici notamment par le changement de format de l’image à chaque changement d’époque, et par l’usage de «matières» visuelles différentes, y compris des moments de flou, ou de visions à mi-chemin de l’onirisme et de l’hyperréalisme.

Du destin de Tao, il y a quinze ans, aujourd’hui et dans quinze ans, de ce qu’il adviendra du mari, de leur fils, du soupirant éconduit et d’une autre femme chinoise au parcours entièrement différent et entièrement synchrone, il faut la traversée de ces trois époques pour le savoir. Ce sera un voyage à plusieurs vitesses. À plusieurs vitesses comme ces trains, TGV et tortillards, qui traversent un paysage à la fois en mutation accélérée et comme immuable et une société stratifiée en couches dont l’inégalité donne le vertige.

À chaque époque son format d’image

Qu’une partie du récit soit située dans le futur ne fait pas de Mountain May Depart un film d’anticipation. C’est au contraire un moyen apparemment paradoxal et en fait absolument efficient de ne se poser que des questions du présent, mais un présent inscrit dans une durée longue, un présent qui, volontairement ou malgré lui, a en permanence affaire avec là d’où il vient et ce vers qui il va.

Recomposition d’une société plurimillénaire

Le film de Jia Zhang-ke est une œuvre d’une grande profondeur, et d’une grande inquiétude. Il s’interroge sur le devenir des valeurs essentielles qui fondent les rapports humains, dans le contexte de cette transformation foudroyante de l’économie et des manières de vivre. Il questionne du même coup la contradiction ouverte, dynamique, entre deux conceptions du temps.

Le film est structuré par le temps des Occidentaux, flèche rectiligne qui suit ici un cours à la fois particulièrement visible et particulièrement rapide, matérialisé par les trois épisodes à trois époques différentes et par les multiples véhicules utilisés par les protagonistes (voiture, scooter, trains, camion, vélo, avion, tramway, hélicoptère…). Et il est aussi structuré par le temps cyclique de la tradition chinoise, avec la récurrence des éléments similaires, d’une époque à l’autre, les figures et les motifs qui réapparaissent.

Prenant en charge la déstructuration-recomposition brutale d’une société plurimillénaire qui est pourtant loin d’avoir entièrement disparue et qui concerne un milliard et demi d’êtres humains (si on ne s’en tient qu’aux Chinois, mais ce qui se joue concerne aussi, différemment, bien d’autres parties du monde), Jia Zhang-ke révèle un véritable génie dans la capacité à prendre en charge et à faire partager ces enjeux infiniment massifs et complexes grâce aux moyens les plus simples: un trousseau de clé, un plat de raviolis, un chien de compagnie.

Palette d’artiste

Mountains May Depart est un mélodrame familial, qui mobilise les ressources du drame classique comme jamais auparavant ne l’avait fait ce réalisateur. Cela se traduit par un rapport à la fiction, au romanesque, très nouveau chez Jia, rapport qui est singulièrement visible avec l’actrice de tous ses films de puis quinze ans, Zhao Tao –bouleversante de présence et de beauté sensible aux trois âges que lui attribue le récit, et dont on découvre des talents de comédiennes encore jamais apparus.

Temps cyclique de la tradition chinoise

Le cinéaste approfondit sa réflexion sur les possibles, mais difficiles agencements de la liberté et de l’appartenance, dans un contexte de pressions, de tentations et de perturbations extrêmes. Cela le concerne aussi lui comme cinéaste, qui refuse de se laisser assigner à aucune résidence verrouillée, fût-ce celle d’un auteurisme labellisé et célébré. Il le fait en élargissant encore sa palette d’artiste, comme déjà A Touch of Sin avait intégré les ressources du film d’arts martiaux et du thriller.

Très émouvant (et parfois très drôle), ce film qui interroge ce qui se maintient et ce qui se met en mouvement, pour le meilleur et pour le pire, traduit aussi à la fois le maintien de l’exigence du grand cinéaste Jia Zhang-ke et son constant mouvement, comme artiste et comme citoyen.

«Mountains May Depart»

De: Jia Zhang-ke.

Avec: Zhao Tao, Sylvia Chang, Zhang Yi, Liang Jing-dong.

Film présenté en Compétition au Festival de Cannes 2015.

 

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