Deniz Gamze Ergüven: «La Turquie a toujours eu un côté un peu schizophrène»

«Mustang»© All rights reserved | Quinzaine des Réalisateurs

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La réalisatrice franco-turque présente un très beau premier film sur la place des femmes en Turquie.

Mustang, de Deniz Gamze Ergüven, sort ce mercredi 17 juin en salles. Nous republions à cette occasion l'interview de la réalisatrice, réalisé à Cannes où le film était projeté à la Quinzaine des réalisateurs.

Mustang, le titre du très beau premier film de la réalisatrice franco-turque Deniz Gamze Ergüven, n'est pas une référence aux voitures, mais aux chevaux sauvages du Nord-Ouest américain. Ces chevaux qui sont synonymes de fougue, de liberté, sont l'allégorie des cinq héroïnes du film. Cinq filles –dont les plus jeunes ne sont pas encore adolescentes– qui vivent loin d'Istanbul, dans la Turquie conservatrice, élevées par leur oncle et leur grand-mère, les cheveux au vent, les jambes dénuées, l'insouciance et l'exaltation de leur âge.

Jusqu'au jour où, après avoir joué dans la mer avec des garçons, avoir grimpé sur leurs épaules pour des batailles d'eau, elles sont rattrapées par la morale traditionaliste, les rumeurs du village sur leur compte, et leur grand-mère qui leur demande dans des cris horrifiés pourquoi elles sont allées «frotter leur entrejambe à la nuque de garçons». On entre alors dans la confrontation de cette jeunesse innocente aux conventions mortifères, et dans la préparation de mariages arrangés pour les faire entrer dans le droit chemin. 

Dans cette histoire, mise en scène de manière lumineuse, racontée du point de vue de la plus jeune et de la plus insoumise des filles, Lale, «il y avait un désir de départ: raconter ce que c’est qu’être une femme aujourd’hui en Turquie», explique à Slate Deniz Gamze Ergüven

La réalisatrice est comme Lale la plus petite d'une famille qui, sur deux générations, est constituée de beaucoup de femmes. «J’avais exactement le même point de vue qu’avait Lale. J’ai vu mes aînées grandir et j'avais en tête comme un petit trésor d’histoires que j’avais envie de raconter.»

La réalisatrice, qui a vécu entre la France et la Turquie (avant de faire une maîtrise d'histoire africaine à Johannesburg puis la Fémis à Paris) connaît de près les enjeux du film. Elle explique:  

«Notre famille s’est réagencée plusieurs fois, nous avons eu des moments plus ou moins modernes; un mariage peut axer l’histoire familiale dans une autre direction parce que la figure d’’un patriarche change, à l'issue d'un mariage, et que ce patriarche est d’une nature différente du précédent etc. J’ai été confrontée à un certain conservatisme... Mais j’essaie quand on me pose cette question de garder une distance, parce que certaines histoires très personnelles parlent de ma famille. Mais je connais la situation de l’intérieur bien sûr, il y a aussi tout un tas de choses qui vient de mon entourage, des histoires de filles qu’on se raconte.»

Sans compter une documentation faite spécifiquement pour le film. Comme cette scène où l'une des soeurs, une fois mariée, ne saigne pas à l'issue de son premier rapport sexuel, le soir de la nuit de noce. Les parents du marié attendent derrière la porte de la chambre pour vérifier les draps. Les voyant immaculés, ils l'emmènent à l'hôpital pour faire examiner son hymen –et son honnêteté quant à sa virginité. 

«C'est quelque chose qu'un gynécologue m’a raconté comme étant une occurrence et qui se produit 50 à 60 fois pendant les saisons de mariage dans son hôpital. Vous savez comme les policiers le 31 décembre doivent se dire qu’ils vont avoir beaucoup d’ivrognes? Dans cet hôpital les gynécologues se disent qu'en saison de  mriage ils vont être confrontés à des familles qui viennent pour vérifier pourquoi la mariée n'a pas saigné alors qu'elle était censée être vierge». 

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Avoir vécu entre la France et la Turquie a permis à Deniz Gamze Ergüven de changer de regard sur la situation des femmes en Turquie, de mesurer la différence qu'il y a à vivre ailleurs, de ne pas se sentir aussi oppressée, ailleurs. Elle explique:

Quand je retourne en Turquie, c’est comme si tout à coup je portais un truc très lourd, physiquement, comme un scaphandrier

Deniz Gamze Ergüven

«Je suis très habituée à être libre et je sens cette espèce de corsetage très fort quand je suis en Turquie. Quand je n'y vis pas,  je sens une insouciance du corps, de tout un tas de choses et je le sens très fort. Quand j'y retourne, c’est comme si tout à coup je portais un truc très lourd, physiquement, comme un scaphandrier. Et le fait d’entrer et de sortir de ça me permet de le montrer et de m’interroger, de me dire c’est quoi ce truc, de mettre le doigt dessus».

Beaucoup de femmes en Turquie, explique la réalisatrice, éprouvent cette oppression-là. La comédienne Elit İşcan, qui joue l'une des soeurs, Ece, et dont Gamze Ergüven dit qu'elle a écrit en pensant à elle, a par exemple expliqué à la réalisatrice qu'elle ressentait exactement la même chose, qu'elle voyait très bien ce dont il s'agissait. 

La sexualisation permanente

Cette oppression passe par une sexualisation permanente des corps. Comme ce jeu de batailles d'eau qui devient un frottement de sexes contre des nuques –une histoire tirée de l'enfance de la réalisatrice. 

Contre cette sexualisation permanente, sa caméra se pose sur les corps en montrant leur ingénuité, leur neutralité. Elle filme des peaux lisses d'enfants, des tendresses entre soeurs, des câlins tendres et anodins, de longs cheveux lâchés non pas comme le symbole érotique que les lois religieuses misogynes en font mais comme une désinvolture légère. Elle filme ces corps au soleil, étendus là par des jeunes filles qui veulent les bronzer, s'amuser de la lumière, profiter de la chaleur. En contrepoint, l'oncle multiplie les discours fondamentalistes sur les femmes, la pureté, la chasteté, et se glisse dans le lit des filles la nuit pour les violer.

«Une des choses les plus importantes dont je voulais parler c’était cette sexualisation continue du corps des femmes. Ne serait-ce que le voile: c’est une manière de dire que chaque geste, chaque parcelle de corps a une dimension sexuelle et ça commence à un âge très précoce. Il y a des directeurs d’école en Turquie qui disent que les garçons et les filles ne devraient plus monter les escaliers ensemble pour aller en classe: on revient à dire que monter des escaliers pour aller en maths c’est très olé olé. Tout ça sexualise les corps très jeunes. 99% des choses qu’on fait ne sont pas sexuelles. On peut regarder le corps sans ce regard-là.

©Deniz Gamze Ergüven

La Turquie d'Erdogan, au pouvoir depuis 13 ans, est de plus en plus conservatrice, et les femmes de plus en plus menacées par ce conservatisme. Entre 2002 et 2009, les meurtres de femmes ont augmenté de 1400% en Turquie. Et celacontinuer de s'aggraver. Au cours de l'année 2014, rapportait Le Point en mars dernier, 294 femmes turques ont été tuées. 

Le jour de la projection de Mustang à Cannes, on apprenait dans la presse française qu'une jeune femme de 19 ans, qui avait participé à un concours à la télévision turque, était grièvement blessée par balle par un assaillant de sa ville d'Ergani. L'AFP«La jeune femme aurait reçu d'après la presse des menaces de mort, car sa participation au show Sesi Cok Güzel, l'équivalent turc de l'émission américaine American idol qui vise à révéler des stars de la chanson, ne plaisait pas à tout le monde, notamment à une partie de sa famille qui y était très hostile.»

Transformer les regards

«La Turquie a toujours eu un côté un peu schizophrène sur les arrangements avec le conservatisme», explique la réalisatrice de Mustang. «Il y a à la fois un discours très conservateur et des aspirations libérales. Occupy Gezi c’était des revendications révolutionnaires, et de l’autre côté il y a un conservatisme qui fait faire des pas et des pas en arrière, qui se comptent en siècles plutôt qu’en années.»

Avec le cinéma on peut s'échanger les yeux, le regard sur le monde

Deniz Gamze Ergüven

En attendant d'être montré en Turquie, Deniz Gamze Ergüven a déjà fait lire le scénario à des hommes en Turquie. Elle raconte avoir été témoin de «réactions vives»...

«J’espère que Mustang peut faire bouger les choses; il correspond vraiment à un désir de prise de parole... Ce n’est pas un film qui se pose dans une confrontation avec la société turque. Avec le cinéma ce qu’on peut générer le plus, c’est de l’empathie, du dialogue; on peut dire des choses que le langage ne pourrait pas dire, on peut s'échanger les yeux, le regard sur le monde, et quelle force de pouvoir faire ça! De pouvoir montrer à des hommes qui ne pourraient peut-être même pas deviner ce que c'est d'être une femme en Turquie».

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