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L'avenir de l'Icann et la passionnante histoire des noms de domaine d'Internet

Tuvalu Tomoaki INABA via FlickrCC

Tuvalu Tomoaki INABA via FlickrCC

Les rouages d'Internet n'intéressent pas grand monde, ce qui ne les empêche pas d'être bigrement intéressants.

Jour après jour, que ce soit pour vous informer, consulter vos mails, vérifier le montant de votre compte en banque ou faire quelques achats en ligne, vous tapez sans doute une dizaine d'URL dans votre navigateur. Mais vous ignorez peut-être presque tout des rouages de ce système complexe de catégorisation (noms, numéros...). Et vous ignorez sans doute que ce système suscite aujourd’hui un débat international. L'enjeu: déterminer qui le supervisera lorsque le gouvernement américain cessera de le faire, à la fin de l'année 2015.

Un maître de l'annuaire nommé Postel

Saviez-vous que le nom de domaine .tv (qui est de plus en plus populaire parmi les sites TV et vidéo) est le domaine de premier niveau national des Tuvalu, petit État et archipel polynésien? Que la vente de ces droits a, en 1998, rapporté cinquante millions de dollars à cette nation, permettant la création de plusieurs projets importants et autres bourses pour les citoyens des Tuvalu? Et que .fm, dont la popularité est en hausse parmi les sites de radio en streaming, appartient en réalité aux États fédérés de Micronésie? Ou encore que jusqu'en 1998, la plupart des décisions relatives au nom de ces domaines étaient prises par un seul et unique ingénieur informaticien de l'université de Californie du Sud?

J'imagine que non. La plupart des gens ignorent (presque) tout du Domain Name System, ou «DNS», qui facilite le fonctionnement technique d'Internet. C'est pourtant une pièce maîtresse de son infrastructure sous-jacente. C'est grâce au DNS que vous pouvez taper une adresse dans votre navigateur (www.slate.fr, par exemple) sans craindre d’atterrir ailleurs. Ce système pourrait bientôt être pris en charge par une nouvelle entité, lorsque les États-Unis cesseront d'en assurer la supervision officielle.   

Tout a commencé avec les chercheurs de l'époque des prémices d'Internet: ils avaient besoin d'envoyer des messages sans avoir à connaître (ou à se souvenir de) l'adresse IP assignée à chaque ordinateur du réseau.

Au départ, tout cela s'appuyait sur une liste entretenue par un seul et même employé de l'Information Sciences Institute (université de Californie du Sud). Jon Postel (surnommé par beaucoup «le dieu d'Internet» en raison du rôle qu'il a joué dans le développement technique du réseau) tenait un répertoire, sorte d'annuaire téléphonique permettant de répertorier les noms de chaque ordinateur du réseau et les adresses IP correspondantes.

Postel et ses collègues de l'université finirent par réaliser qu'il leur fallait élaborer une méthode plus efficace à grande échelle. C'est alors qu'ils créèrent le DNS, qui organise les noms en domaines répartis de manière hiérarchique (.com, .edu...) et stocke les informations nécessaires pour associer noms et adresses IP sur un groupe de serveurs décentralisés situés aux quatre coins du monde. 

L'Icann, venue au secours d'un système complexe

Le système a gagné en envergure et en complexité au cours des années 1980 et 1990, suivant l'évolution d'Internet –mais Postel était encore peu ou prou seul maître à bord pour ce qui était des adresses numériques du monde entier– tout ce qui finissait par .com, .net, .org ou .edu. Il était aidé en ce sens par une grande variété d'organisations à vocation technique, et agissait avec la bénédiction du gouvernement américain.

Ainsi, c'est Postel qui a attribué un code de deux lettres à chaque nation du monde –ce qui explique pourquoi les Tuvalu et la Micronésie se virent assigner des noms de domaine si lucratifs. Pour donner à sa fonction un cachet plus officiel, on parlait d'«Internet Assigned Numbers Authority», ou IANA: comme l'explique Jonathan Zittrain, professeur à la faculté de droit de Harvard, «lorsqu'il a fallu rédiger les documents encadrant les protocoles d'Internet, on s'est dit qu'il aurait été un peu léger de se contenter d'écrire: “cette partie du truc, c'est Jon qui s'en occupe”».

Au fil des années 1990, cette coordination relativement ad hoc de la gestion du DNS est devenue de plus en plus intenable, surtout à la fin de la décennie, lorsque la bulle Internet a renforcé l'intérêt du monde financier pour ce secteur.

C'est ainsi qu'en 1998, le gouvernement américain encadra plus fermement le système –ce même gouvernement qui avait précédemment engagé Postel et son université pour prendre en charge l'IANA. Une organisation à but non lucratif, l'Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ou Icann) fut alors créée pour «administrer le système de noms et d'adresses numériques sur Internet». La plupart des opérations quotidiennes furent immédiatement confiées à l'Icann, qui serait représentée par plusieurs administrateurs et serait responsable de la coordination des noms, des numéros et des protocoles qui sont au cœur même du fonctionnement d'Internet. La transition s'effectua le 1er décembre 1999; rares furent ceux qui s'en aperçurent. Le DNS continua de fonctionner sans accroc, aussi efficacement que la veille.

Et le gouvernement américain décida de lâcher la main

Tout allait pour le mieux, et le gouvernement américain voulait s'assurer que les choses demeureraient ainsi. Il décida donc de conserver un droit de regard limité et temporaire en établissant une relation contractuelle entre son département du Commerce et l'Icann. Cet arrangement à souvent été qualifié de «purement administratif» ou de «technique», car l'ingérence du département du Commerce y demeure très limitée: il s'assure simplement que l'Icann respecte bel et bien les politiques en vigueur.

Seulement, voilà: en mars 2014, le département du Commerce a reconnu qu'il n'était plus vraiment raisonnable de voir un gouvernement unique superviser un système utilisé par des milliards de personnes dans le monde entier. Il a donc annoncé qu'il comptait renoncer à ses derniers vestiges d'autorité en la matière. Son projet? Laisser le contrat qui le lie à l'Icann arriver à son terme –à condition qu'une nouvelle structure administrative non-gouvernementale soit mise en place pour garantir le bon fonctionnement du DNS. Le processus de remplacement pourrait s'achever dès le 30 septembre 2015.

La supervision du DNS va donc passer des mains du gouvernement américain à celles d'une communauté internationale composée d'administrateurs multiples. C'est un moment important dans l'évolution de l'Internet mondial; et si l'entreprise est couronnée de succès, elle prouvera que les ressources numériques les plus centrales peuvent être administrées par la communauté dans son ensemble.

C'est ce qui explique pourquoi le secteur privé, la société civile, les gouvernements étrangers et la communauté technique ont tous applaudi à la perspective de ce passage de relais. Mais du fait de la complexité technique et juridique de ce processus, il est difficile de débattre des modalités de la transition de l'IANA avec le grand public, souvent peu au fait du sujet. (Dans un effort de vulgarisation, j'ai récemment co-rédigé un article pour le New American Technology Institute; le texte décrit la transition de l'IANA de manière beaucoup plus détaillée, et explique en quoi ce processus va changer l'avenir d'Internet.)

Une transition réussie restera invisible aux yeux de la majorité des internautes, et c'est une bonne chose. Mais pour y parvenir, il nous faudra répondre aux principales questions relatives à la transparence de la nouvelle entité. Car si la transition de l'IANA s'achève sur un échec –fragmentation ou mauvaise gestion du système– cela pourrait avoir de graves répercussions sur le réseau international.

Une transition réussie? Celle qui ne se voit pas

Imaginons que plusieurs organisations concurrentes voient le jour, et qu'elles affirment toutes être la source d'«autorité» des noms de domaine sur Internet: un tel scénario pourrait réduire à néant le concept de DNS unique et commun à tous, garant de la fluidité du système jusqu'à aujourd'hui.

Il serait également possible de tirer profit du contrôle du DNS pour étendre les pouvoirs de l'Icann au-delà de son mandat technique: certains feraient déjà pression sur les principaux intéressés pour que l'Icann prenne en charge une plus large part des questions de politique numérique, comme celle du copyright.

Lorsque l'Icann sera libérée de la tutelle du gouvernement américain, qui pourra l'empêcher de devenir un organisme international veillant au respect de la loi? Voire même une entité chargée de gérer l'Internet dans son ensemble? Deux rôles pour lesquels elle n'a pas été conçue, et qui sont étrangers à sa raison d'être: la bonne administration du DNS.

La transparence, voilà la clé: l'Icann doit continuer de rendre des comptes à la communauté après la fin de la tutelle américaine. Ce sujet fait partie des questions abordées dans le cadre de l'effort de transition. Le processus arrivera tôt ou tard à son terme. Et si tout se passe bien, la plupart des internautes ne se rendront –une fois de plus– compte de rien.

 

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