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«Brundibar», l'opéra qui offrait une demi-heure sans étoile jaune aux enfants du camp de Theresienstadt

Brundibar © Philippe Delval

Brundibar © Philippe Delval

Au Grand-Théâtre de Caen, Ela Stein-Weissberger a assisté à deux représentations de «Brundibár», un opéra pour enfants. Qu'elle a chanté lorsqu'elle était elle-même enfant, dans le camp de concentration de Terezín (République tchèque). A la fin de la représentation, elle monte sur scène et chante avec la maîtrise de Caen cet opéra qu'elle n'a jamais oublié. Rencontre.

En octobre 1941, la Gestapo transforme la forteresse de Theresienstadt (aujourd'hui Terezín), en ghetto et camp de transit pour Auschwitz. Y sont notamment regroupés des juifs autrichiens, allemands et tchèques. Parmi ces derniers, de nombreux représentants de l'élite artistique et intellectuelle: des scientifiques, des écrivains, des artistes…

Terezín, la culture malgré tout

L'entassement et les conditions de survie (famine, dysenterie, typhus…) se traduisent par un impressionnant taux de mortalité: sur 144.000 déportés, 33.000 moururent sur place. 88.000 furent déportés à Auschwitz. On compta 19.000 survivants dans ce qui était pourtant un camp de concentration, et non d'extermination.

Parmi tous les camps nazis, Terezín occupe une place particulière. Les prisonniers s'efforcèrent d'y maintenir une vie intellectuelle, de poursuivre la scolarité des enfants.

Viktor Ullmann y écrivit plusieurs œuvres, dont Der Kaiser von Atlantis, opéra créé en 1975 à Amsterdam, plus de 30 ans après que le compositeur eut été gazé. Il y eut des représentations de cabaret, des récitals de piano, de jazz (avec le groupe des Ghetto swingers)… Des activités tolérées par les nazis qui y virent bien vite les avantages que cela offrait pour leur propagande.

La «ville qu'Hitler a donnée aux juifs»

L'histoire est bien documentée. Après avoir créé un village Potemkine, les nazis firent venir la Croix-Rouge pour qu'elle constate, et le monde avec elle, combien les prisonniers des camps étaient bien traités. Le film de propagande, Le Führer offre une ville aux juifs, montre une population en liesse, s'adonnant à des activités sportives, travaillant la forge ou dans les champs, lisant, jouant de la musique…


Derrière les images, la réalité est cruelle. Des fausses boutiques ont été créées, les peintures refaites, les femmes maquillées. Pour masquer la surpopulation du camp, une grande partie des détenus ont été transférés à Auschwitz pour y être gazés. Les personnages du film subiront le même sort peu après.

Les représentants de la Croix-Rouge qui visitent le camp en août 1944 assistent notamment à une représentation de Brundibár (Le Bourdon), un opéra écrit par Hans Krása et Adolf Hoffmeister en 1938 à Prague. A Terezín, Hans Krása est parvenu à reconstituer la partition et à créer un spectacle chanté par les enfants du camp. Une forme de miracle, répété 55 fois. 55 représentations.

Affiche pour une représentation de Brundibár à Theresienstadt en 1944  via Wikipedia

C'est une œuvre brève, d'environ 35 minutes.

L'histoire est celle de deux orphelins de père qui cherchent du lait pour leur mère malade. Ils n'ont pas d'argent et décident de chanter pour s'en procurer. Brundibár, joueur d'orgue de barbarie, tente de les en empêcher. Un oiseau, un chat et un chien les aident à s'en débarrasser.

Dans un tel contexte, l'innocente comptine prend un tour dramatique et Brundibár ne peut qu'évoquer Hitler, la pauvreté des enfants résonant tragiquement avec le dénuement des interprètes.

Ela, le Chat pour l'éternité

Parmi ces enfants, Ela Stein-Weissberger. Elle a passé 3 ans et demi à Terezín où elle est arrivée «le 12 février 1942 parmi les premiers enfants». Il y en aura 15.000 et seul un millier en sortira vivant.

Avant-guerre, elle a appris à chanter à la synagogue avec des amis de son oncle. Elle se présente à Hans Krása. Après l'audition, elle est retenue pour jouer l'un des principaux rôles, celui du Chat. Elle le chantera 55 fois, jusqu'au bout. Une exception notable, confie-t-elle, parce que nombre d'enfants «partaient. Et ils étaient remplacés».

Les enfants «partaient».

Une représentation de Brundibár à Terezín. «Le Chat», Ela Stein-Weissberger, est habillé en noir, quatrième en partant de la droite, au premier rang.

Des costumes sommaires, des décors peints et «une scène de fortune, poursuit-elle. Pour le film, ils en ont construit une vraie, plus haute». C'est la seule fois où les nazis assistent à une représentation.

«Il n'y avait que des juifs dans le public. Ils nous laissaient faire. De toute façon, nous allions mourir...»

 


Extrait de Le Führer offre une ville aux juifs (représentation de Brundibár)

Aujourd'hui, Ela se souvient de ces extraordinaires moments de liberté qu'étaient ces spectacles: «Nous n'étions pas obligés de porter l'étoile jaune. Ça voulait dire que nous étions libres», sourit-elle en montrant cette étoile qu'elle a conservée depuis. Ainsi que la petite plaque de bois portant le numéro 646.

«On nous la donnait à l'arrivée. Nous n'avions plus le droit d'avoir un nom. Il fallait juste répondre à notre numéro.»

Dire Brundibár après l'avoir chanté

Ela Stein © Benoît Benichou

Comme nombre de survivants, Ela a longtemps tu son histoire. Après-guerre, elle s'engage dans l'armée en Israël:

«J'avais besoin de me battre.»

Puis elle part aux Etats-Unis, où elle sera décoratrice d'intérieur. Elle a un mari, deux enfants.

En 1986, le gouverneur du New Jersey lui propose d'assister à une production de Brundibár.

«Nous n'en avions jamais parlé. Je savais qu'elle avait été internée, mais c'était tout, explique sa fille Tamar. L'histoire lui est revenue petit à petit. Puis les souvenirs ont jailli. C'était intarissable. Elle se souvenait de tout et chaque souvenir en appelait un autre.»

Désormais, Brundibár est donné assez régulièrement. Alors, Ela témoigne, au gré des représentations, souvent accompagnée de sa fille. Elle est allée en Alaska, en Afrique du Sud. Après Caen, elle part en Ecosse. Puis retourne à Terezín, dans le cadre du projet «Butterfly» (1,5 million de papillons pour autant d'enfants juifs qui n'en ont plus jamais vu) , avant de se rendre en Amérique du Sud.

Elle a 85 ans. Ce 19 juin, à la fin de la représentation, elle monte sur scène et raconte son histoire. Appelle à ne pas oublier. Puis, au milieu du chœur, elle chante.

«En tchèque. Je connais Brundibár par cœur.»

Que ressent-elle en entendant ces représentations? «C'est atroce», dit-elle en baissant la tête.

Brundibár au Grand-Théâtre de Caen

Brundibar © Philippe Delval

Des images fortes et justes. Avec les enfants de la maîtrise de Caen, le metteur en scène Benoît Bénichou trouve l'équilibre entre la mémoire et le symbole. Un assemblage vertical de ballons rouges évoque la liberté, l'envol. Ou bien une sinistre colonne de fumée. Les enfants portent des pyjamas rayés, d'autres ressemblent à des poulbots, certains arborent les vêtements de tous les jours. «L'histoire se répète, explique-t-il. Des enfants sont concernés aujourd'hui encore.»

A la fin de la représentation, les enfants prennent chacun un ballon. L'un d'eux les fait éclater d'un coup d'aiguille, tandis que des noms s'égrènent. «C'est Ela qui m'a donné ces noms.» Ceux des enfants qui ont chanté à Terezín et sont morts à Auschwitz.

Prochaine représentation à Coutances, le 9 juin (8 euros à 14 euros).

 

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