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Pourquoi les noms des personnages de Desplechin sont-ils si bizarres?

«Trois Souvenirs de ma jeunesse» d'Arnaud Desplechin ©Jean-Claude Lother

«Trois Souvenirs de ma jeunesse» d'Arnaud Desplechin ©Jean-Claude Lother

Et pourquoi se répètent-ils sans cesse?

Trois souvenirs de ma jeunesse, encensé à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, sort ce mercredi 21 mai en salles. Sur les écrans, les spectateurs retrouveront ce cher Paul Dédalus, qu'ils ont bien connu il y a bien longtemps dans Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle). 

Paul, le prénom est simple, plutôt banal. Mais Dédalus? Et Esther, son amoureuse? Et Abel, le père? Et Pénélope? Et le professeur Béhanzin? Pourquoi des noms si peu «communs»?

La réflexion sur l'onomastique parcourt toute l'oeuvre d'Arnaud Desplechin. Il raconte à Slate:

«Pour La Vie des morts, j’étais en train de lire O'Neill. J’ai toujours une difficulté à faire des films situés en France, ça ne m’est pas facile, ce n’est pas mon geste naturel, je suis d’abord un spectateur du cinéma américain, et j’avais alors situé mon histoire en Irlande. Tous mes personnages avaient des noms invraisemblables: Lenehan, 

Mac Gillis, des choses comme ça. Et ils avaient tous des patronymes irlandais. 

Et après, je me souviens d’avoir été très fier d’avoir inventé le nom de Mathias Barillet pour La Sentinelle. Le personnage est comme une balle, une trajectoire de balle. Et après, j’ai écrit Paul Dédalus.»

Dédalus, comme un dédale, comme un chemin, comme le Stephen Dedalus de Joyce aussi, personnage principal de Portrait de l’artiste en jeune homme puis comparse de Leopold Bloom dans Ulysse.

Des noms qui se retiennent

«Pas pour mes héros, mais pour d’autres personnages, j’ai un souci très prosaïque. J’adore les films noirs, les films de détectives, ça me plaît et j’ai un problème avec les intrigues: quand on arrive au deuxième tiers du film et qu’on me dit c’est John Smith qui a fait le coup, je ne sais pas qui c’est. Je ne retiens pas les noms.»

Dans Trois Souvenirs de ma jeunesse, on trouve ainsi une Pénélope. Pourquoi Pénélope?

«A la fin du film, Mathieu s’engueule avec Kovalki. Et il lui dit évidemment qu'Esther a couché avec lui, et avec Bob et avec Pénélope. Et ça me plaisait qu’on se souvienne des prénoms de chacun. Or Pénélope, on la voit à peine, elle est esquissée dans un coin de page. Et je me disais qu’il fallait qu’on puisse s’en souvenir. Au début, elle s’appelait Catherine. Mais on s’est dit que Catherine, on ne s'en souviendrait pas.»

Or Pénélope ne cesse d’attendre Paul: une femme qui attend, comme la Pénélope d'Ulysse. 

Réseaux de circulation

Arnaud Desplechin à Cannes. © All rights reserved | Quinzaine des Réalisateurs | Guillaume Lutz / Quinzaine Des Réalisateurs

Il y a aussi dans l'œuvre de Desplechin une circulation entre les films: on trouve une Esther dans Trois Souvenirs, la même Esther dans Comment je me suis disputé et une autre dans Esther Kahn. On trouve un Paul Dédalus dans les deux premiers et un autre Paul Dédalus dans Un Conte de Noël. On trouve Sylvia dans le premier (Marianne Denicourt) et une autre Sylvia dans Esther Kahn –mais jouée par Emmanuelle Devos comme dans Comment je me suis disputé; et une autre Sylvia encore (Chiara Mastroianni) dans Un Conte de Noël.

Un Devereux dans Jimmy P, mais un autre déjà, en personnage féminin (Elsa Wolliaston, qui joue la psychiatre) dans Rois et Reine. Un Abel dans Rois et Reines, Un Conte de Noël et Trois souvenirs. 

Ces correspondances sont, pour Desplechin, comme des «déguisements». Quand on lui a posé la question dans l'émission Tous Cinéma, dont Slate est partenaire, il a répondu

«C'est un truc qui m'est venu avec l'âge et que j'ai piqué à Bergman, ils s'appellent toujours un peu pareil dans les films de Bergman, c'est une idée un peu modeste; me dire: j'ai quelques déguisements, j'ai une malle, une douzaine d'acessoires, six ou sept costumes, un peu plus de masques et avec ça on essaie de fabriquer des nouveaux personnages. C'est ne pas prétendre que je suis capable de tout décrire mais se dire je n'ai que ça, et avec ça j'essaie d'inventer un nouveau théâtre à chaque fois».

En 2013, un article des Inrocks relevait qu'outre les correspondances, Desplechin recourt encore à un autre jeu d'onomastique, les déformations de noms:

«Les trois points de suspension de Comment je me suis disputé… marquent la censure du titre originel, qui se terminait par "avec Éric Barbier". Le film s’inspirait partiellement de la dispute de ce cinéaste avec Desplechin. Il présente sous le nom de Frédéric Rabier un personnage de philosophe-star interprété par Michel Vuillermoz, en indélicatesse avec le héros Paul Dédalus, qui ne parvient plus à se rappeler l’origine de leur mésentente.

Vous prenez des morceaux de réalité, vous les projetez sur un écran et tout d’un coup ça veut dire quelque chose

Arnaud Desplechin

Dans Rois et Reine, l’époux suicidé de Nora s’appelle quant à lui Pierre Cotterelle. La consonance imite celle de Pierre Cottrell, producteur légendaire de Jean Eustache, un cinéaste qui s’est lui aussi suicidé et que Desplechin admire énormément.

Dans l'entretien qu'il nous a accordé, Arnaud Desplechin précise: 

«Il y a des jeux euphoniques, des noms qui claquent, des réseaux de signification, j’aime que les gens puissent attraper un nom par ici ou par là, l’ouvrir sur des significations différentes, sur un jeu de significations.

On ne peut pas empêcher le monde, les sons, les images, de signifier. J’essaie de surfer dessus. Lacan dit quelque chose comme: "Non pas piquer dans le sens mais le frôler plutôt" [1]. Je me dis et c’est ça qui m’enchante dans le cinéma. Dans la vie de tous les jours, qui est à mon avis beaucoup plus une illusion que ce qu’on veut bien dire, les choses signifient très peu. Et il se passe cette chose un peu magique quand on est dans les livres, dans une séance d’analyse, ou bien au cinéma: vous prenez des morceaux de réalité, vous les projetez sur un écran et tout d’un coup ça veut dire quelque chose. Vous ne comprenez pas bien ce que ça veut dire, mais tout à coup c’est comme un rêve, ça vous parle.

 

Enrichir ce flot de significtaions, non pas de l’imposer mais de le frôler, ça me plaît. Je me dis que c’est mon travail, c’est ma façon de voir le cinéma.

1 — La citation exacte est dans Télévision: «non pas comprendre, piquer dans le sens, mais le raser d'aussi près qu'il se peut sans qu'il fasse glu pour cette vertu, pour cela jouir du déchiffrage.» Retourner à l'article

 

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