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Vaincre l’État islamique ne sera pas suffisant

De la fumée dans le ciel de Ramadi après l’explosion d’une bombe, le 15 mai 2015, jour où les combattants de l’État islamique ont clamé leur victoire | REUTERS/Stringer

De la fumée dans le ciel de Ramadi après l’explosion d’une bombe, le 15 mai 2015, jour où les combattants de l’État islamique ont clamé leur victoire | REUTERS/Stringer

Causer l’effondrement du proto-État terroriste est nécessaire. Mais insuffisant sans stratégie sur le long terme.

À ce jour, les affirmations de l'administration Obama concernant les progrès de sa campagne contre l’État islamique (EI) n'ont eu de cesse d'attirer mises en garde et précautions. En janvier, le Pentagone déclarait avoir tué 6.000 combattants de l'EI depuis septembre et le début de son opération «Résolution Inhérente», une statistique qui allait perdre de sa superbe le mois suivant quand il fut annoncé que 5.000 djihadistes étrangers avaient rejoint les rangs de l'EI depuis octobre. En février, à Munich, lors de la Conférence sur la sécurité, le Secrétaire d’État John Kerry prétendait que la coalition engagée contre l'EI avait «supprimé la moitié» des responsables du pseudo-État, une affirmation qui allait ensuite être discréditée et qualifiée, au mieux, d'inexacte. Début avril –un mois avant la prise de Ramadi par l'EI–, le vice-président Joe Biden déclarait:

«En Irak, la dynamique de l'EI a été stoppée et, en de nombreux endroits, elle a même été radicalement inversée. Des milliers de combattants de l'EI ont été extraits du champ de bataille. Leur capacité de regroupement et de manœuvre a été grandement dégradée. Des chefs ont été éliminés.»

Ce à quoi s'ajoute une guerre de chiffres face aux 25% que l'EI aurait, selon le Pentagone, perdu de son territoire depuis le lancement de l'opération «Résolution inhérente». Et il est facile de comprendre que des sceptiques puissent mettre en doute l'actuelle stratégie des forces armées américaines et son aptitude à réaliser les objectifs annoncés par Obama, à savoir briser et vaincre le proto-État terroriste.

Dissensions internes

Pour autant, avant la prise de Ramadi, les nouvelles en provenance de Syrie et d'Irak concernant la situation de l'EI faisaient la part belle aux dissensions internes, aux ratés et aux possibilités engageantes.

  • Le Guardian rapportait que le chef de l'EI, Abou Bakr al-Baghdadi, avait été grièvement blessé le 18 mars lors d'une frappe sur la région de Ninive, à la frontière irako-syrienne. Des responsables de l'armée américaines allaient préciser au Daily Beast que la frappe ne ciblait pas un leader de l'EI et qu'ils n'avaient «aucune raison de croire qu'il s'agissait de Baghdadi» –et démentir les informations de l'agence de presse iranienne FARS selon lesquelles Baghdadi avait été pris en charge dans un hôpital israélien avant de succomber à ses blessures–, mais cela n'a pas empêché Newsweek d'affirmer qu'al-Baghdadi était dans un état si grave que l'organigramme de l'EI avait été pris de panique et qu'un nouveau chef chargé d'en assurer l’intérim avait été nommé.
  • Début mai, plusieurs médias et spécialistes se sont demandé si la prise par les rebelles syriens d'Idlib et du poste-frontière de Nassib ne signifiait pas une aggravation des dissensions internes agitant le régime de Bachar el-Assad, signant le début de sa fin, une fin d'autant plus accélérée par la désaffection croissante des minorités non sunnites.

Si, au lendemain de la chute de Ramadi et de la publication d'un nouvel enregistrement audio d'al-Baghdadi, de tels scénarios ont de quoi sembler encore saugrenus, il convient d'analyser ce qu'ils impliquent pour les intérêts américains dans la région. Car qu'importe ce qui s'y passera d'ici un mois ou dix ans, il faut que l'administration Obama (et sa succession) se préoccupe des conséquences de l'actuelle campagne si elle espère traduire ses succès opérationnels contre l'EI en victoire stratégique et éviter le «succès catastrophique».

L’Iran en Irak

En Irak, l'essor de l'EI est notamment dû aux tensions communautaires exacerbées par la politique désastreuse du Premier Ministre Nouri al-Maliki, menée après le départ des troupes américaines en 2011. Des tensions elles-mêmes exacerbées au lendemain de la blitzkrieg lancée par l'EI dans tout le nord et l'ouest du pays en juin dernier, avec l'effondrement de l'armée irakienne régulière et l'arrivée des milices chiites soutenues par l'Iran, désormais premières forces armées présentes en Irak.

Depuis l'an dernier, les mandataires de l'Iran n'ont eu de cesse de renforcer leur emprise sur le secteur sécuritaire irakien et ces forces –menées par des commandants iraniens– ont conduit de violentes opérations de nettoyage ethnique dans les zones reprises à l'EI. Ces massacres stimulent le recrutement de l'EI en Irak, vu que bon nombre de sunnites préfèrent se plier au salafisme draconien de l'EI plutôt que d'être violemment persécutés par les milices pro-iraniennes.

Par conséquent, une campagne militaire qui réussirait à repousser l'EI hors d'Irak, tout en laissant les délégués de l'Iran en place, serait une victoire à la Pyrrhus. Téhéran jouirait ainsi d'une influence de facto sur Bagdad, comme celle dont elle peut se targuer au Liban via le Hezbollah, et les sunnites irakiens seraient toujours susceptibles de se radicaliser et de soutenir des groupes salafistes en échange de leur protection.

Al-Qaida en embuscade

Si l'EI et/ou le régime d'Assad en venaient à subitement disparaître, le groupe qui en profiterait le plus serait le Front al-Nosra, succursale d'al-Qaïda en Syrie et aujourd'hui à la tête de la coalition la plus puissante au sein de la rébellion anti-Assad –«l'Armée de la conquête». Tandis que l'EI s'en est principalement pris aux régimes arabes locaux et aux populations civiles considérées comme apostates –les chiites, les yazidis, les chrétiens, etc.–, le Front al-Nosra continue à poursuivre le premier objectif d'al-Qaïda, à savoir défaire l'Occident.

Que les combattants étrangers de l'EI en viennent à servir un réseau dévoué à la destruction de l'Occident représenterait le pire du pire

En septembre dernier, l'administration Obama justifiait ses frappes sur une cellule d'al-Qaida en Syrie sur la base d'informations estimant que le groupe en «était aux dernières étapes de la planification d'attentats d'envergure contre des cibles occidentales, voire sur le sol américain». En avril dernier, un habitant de l'Ohio, Abdirahman Sheik Mohamud, allait être arrêté après avoir été envoyé par le Front al-Nosra aux États-Unis pour mener des attaques contre des cibles militaires ou policières.

En outre, vu le degré de barbarie de l'EI, le Front al-Nosra pourrait presque sembler raisonnable, voire devenir un délégué acceptable aux yeux de gouvernements sunnites exaspérés par l'hésitation d'Obama à armer et former les rebelles syriens modérés. Par conséquent, la situation pourrait encore s'aggraver si l'EI ou le régime d'Assad implosaient en laissant le représentant d'al-Qaida tenir le haut de l'affiche en Syrie. 

Successeur de Baghdadi

Le changement de direction de l'EI pourrait représenter un risque équivalent voire supérieur à ce qu'il est aujourd'hui. Si les qualifications spécifiques d'al-Baghdadi permettent à l'EI de se dire la résurrection du califat islamique et de galvaniser les prosélytes qui en constituent ses troupes, qu'il se prétende chef exclusif de toute l'oumma islamique mondiale exclut la possibilité d'une coopération avec al-Qaida.

Selon Newsweek, citant un conseiller du gouvernement irakien, Abu Alaa Afri aurait été désigné comme remplaçant temporaire d'al-Baghdadi, et permanent si ce dernier venait à mourir. (Le 13 mai, le ministère irakien de la Défense affirmait qu'Afri avait été tué dans la frappe d'une mosquée de Tal Afar. Cependant, le ministère de l'Intérieur se demandait si Afri avait même seulement été blessé, le Pentagone ne pouvait confirmer qu'Afri avait été ciblé et le Commandement central des États-Unis [CENTCOM] niait formellement avoir bombardé une mosquée.)

En avril 2010, à la mort d'Abou Ayyoub al-Masri et Abou Omar al-Baghdadi, Ben Laden aurait voulu qu'Afri devienne l'émir d'al-Qaida en Irak et l'individu serait favorable à une réconciliation du «cœur» d'al-Qaida et du Front al-Nosra. Que les combattants étrangers de l'EI en viennent à servir un réseau dévoué à la destruction de l'Occident représenterait le pire du pire.

Et même sans une telle réconciliation, Afri est, semble-t-il, un disciple d'Abu Musab al-Suri, principal idéologue d'al-Qaida et célèbre théoricien du «djihad sans chef», selon lequel il faut que des cellules islamistes décentralisées puissent acquérir sur Internet les connaissances tactiques nécessaires à des attentats.

L'EI a déjà prouvé sa spectaculaire capacité à se servir de réseaux et de médias sociaux occidentaux –Twitter, Facebook, Tumblr, YouTube, Instagram ou SoundCloud– pour diffuser ses messages. Si une telle aptitude servait à orchestrer une campagne stratégique d'attentats low-tech et décentralisés contre des cibles occidentales –à l'instar de l'attentat de Bombay en 2008 ou, en 2013, de l'attaque du centre commercial Westgate à Nairobi– cela pourrait aggraver de manière exponentielle le risque que posent des «loups solitaires», comme les frères Tsarnaev.

Retour des combattants étrangers

En février, les renseignements américains estimaient que 20.000 combattants étrangers, originaires de 90 pays, avaient rejoint les rangs de l'EI ou d'autres groupes extrémistes en Syrie ou en Irak. Selon Europol, à peu près 5.000 Européens combattraient aujourd'hui au sein de l'EI, dont 2.000 Français et Britanniques. Si des études antérieures ne se trompent pas en estimant qu'1/9e des combattants finissent par devenir terroristes en revenant dans leur pays, cela signifie que plus de 2.000 terroristes seront relâchés dans la nature si l'EI implose.

Reste que les agences de renseignement européennes sont d'ores et déjà surchargées par les pistes à suivre. Ce qui explique pourquoi les frères Saïd et Cherif Kouachi ont été capables de perpétrer le massacre de Charlie Hebdo en janvier, alors qu'ils avaient déjà été détectés par les radars des services secrets français après leur passage en 2011 au Yémen, où ils avaient été formés au djihadisme. Si l'EI s'effondre sans qu'on ait prévu comment surveiller, arrêter, dédouaner, juger ou emprisonner tous ces djihadistes sur le retour, un contexte d'ores et déjà périlleux pourrait s'aggraver encore davantage.

Plus de 2.000 terroristes seront relâchés dans la nature si l'EI implose

Pour le dire sans ambages, il faudra bien évidemment éliminer l'EI. L'organisation a déjà assassiné des Américains, menacé d'attaquer les États-Unis sur leur sol, dans la région, son essor radicalise les populations des alliés de l'Amérique et fait d'une zone déjà instable un endroit encore plus dangereux en exacerbant la violence de tensions communautaires. En outre, elle se complaît dans des actes barbares –exécutions de masse, décapitations publiques, viols, crucifixions– qui révèlent sa malfaisance si spécifique.

Aggraver le danger

Mais l'EI est aussi un symptôme plus général du chaos qui agite la région. Vaincre l'EI ou causer son effondrement est nécessaire, mais pas suffisant pour protéger la sécurité des États-Unis. Comme au golf, il ne suffit pas de tirer, mais de prévoir la trajectoire de la balle: le succès d'une politique étrangère nécessite un suivi et une réflexion permanents, au risque de voir des succès opérationnels ne jamais se traduire en victoire stratégique.

De même, que l'on préfère écraser l'EI sur-le-champ ou le laisser se déliter sous le poids combiné de ses propres erreurs et de ses ennemis régionaux, toute stratégie anti-EI doit prendre en compte les éventuels contre-coups listés précédemment, et nos opérations et notre diplomatie devront faire en sorte de façonner réellement l'environnement post-campagne. Aucune stratégie anti-EI ne sera efficace tant qu'on n'aura pas traité à la racine la colère sunnite et le soutien aux groupes salafistes.

En d'autres termes, les problèmes de l'incursion iranienne et des exactions commises par le régime d'Assad contre son propre peuple doivent être inclus à part entière dans la campagne contre l'EI. Sinon, le soutien sunnite ne fera que se reporter sur les représentants d'al-Qaida, ce qui ne fera qu'aggraver les dangers encourus par les États-Unis et leurs alliés.

Court terme

Malheureusement, l'administration Obama a beau être constituée d'individus qui ont su critiquer l’opération liberté irakienne pour son manque de planification, il n'est pas évident qu'elle comprenne un tel problème stratégique. Certes, l'administration a judicieusement intégré des initiatives non militaires dans sa lutte contre l'EI (contrer sa propagande ou ses soutiens financiers, par exemple), mais on a toujours l'impression d'avoir affaire à une opération visant la défaite à court terme de l'organisation, sans en prendre en compte les conséquences stratégiques à long terme.

Avoir affaire à une opération visant la défaite à court terme de l'organisation, sans en prendre en compte les conséquences stratégiques à long terme

Cette logique de longue haleine a pu être mentionnée par des responsables du gouvernement. Le directeur de la CIA, John Brennan, a ainsi affirmé que dix bonnes années allaient être nécessaires pour défaire l'EI, quand le général John Allen, «envoyé spécial» d'Obama au sein de la coalition anti-EI, a déclaré que cette guerre allait durer bien après son retour à une vie civile. Si de telles prévisions ont toutes les chances de se réaliser, le passif de l'administration Obama en matière de non-prise en compte des effets secondaires de ses initiatives laisse entendre qu'elles relèvent davantage d'une simple gestion des attentes que d'une réelle stratégie globale.

Cette administration a ainsi su destituer le dictateur libyen Mouammar Kadhafi, mais sans garantir une reconstruction nationale post-conflit, tant et si bien que la Libye est aujourd'hui un repaire de terroristes capables de s'en prendre à l'Europe. Cette administration a tenu ses promesses en organisant le retrait des troupes américaines en Irak, mais sans y conserver une emprise suffisante pour éviter de voir le pays s'engouffrer dans un chaos religieux et qu'il incube un péril encore plus grand pour la sécurité des États-Unis. Et cette administration a forcé Israël et la Palestine à reprendre des négociations qu'aucun des deux protagonistes ne demandait, et sans penser aux conséquences de leur éventuel échec.

De fait, l'an dernier, Obama expliquait à David Remnick, du New Yorker, qu'il espérait voir l'Iran s'intégrer à un «nouvel équilibre géopolitique» au Moyen Orient. Et dans une interview plus récente avec Thomas L. Friedman, il s'est une nouvelle fois moqué de ceux qui peuvent en appeler au leadership américain pour contrer les menaces listées ci-dessus en disant qu'ils veulent simplement «que les États-Unis aillent là-bas et fassent quelque chose».

Le problème, c'est que c'est bien ce président qui semble aujourd'hui simplement vouloir «faire quelque chose», sans réfléchir un instant aux conséquences à long terme de ses actions.

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