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Il ne suffit pas d'écrire d'un pays en guerre pour être Anne Frank

Un facsimilé du journal d'Anne Frank, Amsterdam 2009.  REUTERS/Cris Toala Olivares

Un facsimilé du journal d'Anne Frank, Amsterdam 2009. REUTERS/Cris Toala Olivares

La diariste morte à 15 ans avait un talent singulier, alors arrêtons de prétendre que chaque jeune femme tweetant sous les bombes en est la réincarnation.

L'été dernier, à Gaza, quand les bombes et les roquettes israéliennes pilonnaient son quartier, une jeune Palestinienne de 16 ans, Farah Baker, allait entamer un live-tweet témoignant de la guerre faisant rage autour d'elle, avec des communiqués allant du triste («Mes amis me manquent») au crève-cœur («Un enfant mort et plusieurs autres blessés»). A la fin des cinquante jours de conflit, Farah Baker était devenue une sensation médiatique internationale et avait attiré des centaines de milliers de followers. Dès lors, comment s'étonner que le surnom qu'elle s'était donnée à elle-même, l'«Anne Frank de Gaza», ait été repris à peu près partout dans la presse, du Deseret News de Salt Lake City à Al Jazeera, en passant par TF1 ou encore RFI?

Les autres «Anne Frank» n'en sont pas

D'ailleurs, Farah Baker succédait à d'autres jeunes femmes –Zlata Filipović en Bosnie-Herzegovine, Ma Yan en Chine ou Hadia en Irak– dont les témoignages tragiques, et souvent incisifs, avaient déjà suscité moult comparaisons avec la jeune juive et son remarquable journal rédigé dans l'«annexe secrète» d'un magasin d'épices d'Amsterdam.

À n'en pas douter, d'autres Anne Frank ont émergé de régions belliqueusement meurtries depuis 1947, date de la première publication du Journal au Pays-Bas. Autant de diaristes servant un objectif d'importance: ouvrir les yeux de lecteurs et leur faire comprendre que des enfants peuvent vivre le calvaire de la guerre et, parfois, ne pas y survivre.

Des journaux rédigés dans des circonstances extrêmement diverses. Celui d'Anne Frank, le monde n'allait pas le connaître de son vivant. À l'inverse, la découverte du journal de Ma par un journaliste français en 2001 [Pierre Haski, NDLE] fit de la jeune fille une célébrité et lui permit, ainsi qu'aux enfants de son lointain village de Zhang Jia Shu, dans le nord de la Chine, d'obtenir de l'argent pour aller à l'école; les éditeurs de Zlata Filipović, eux aussi Français [Robert Laffont/Fixot, NDLE], réussirent à l'évacuer de Sarajevo en 1993 pour la faire venir à Paris avec sa famille; et Farah Baker contribua à ce que le monde prenne conscience de l'urgence humanitaire de Gaza, même si ni elle, ni sa famille, ne reçut une assistance directe.

Définir un écrivain par une catégorie –en faire l'«Anne Frank» d'ici ou d'ailleurs– c'est faire taire la voix individuelle de cet écrivain

 

Le contraste entre Farah Baker et Anne Frank est particulièrement saisissant: si Anne Frank a écrit cachée, hors d'atteinte des médias du monde, Farah Baker a su captiver –et échanger avec– un lectorat instantané, international et interactif. Si Farah Baker s'est elle-même comparée à Anne Frank, c'était pour que ses followers comprennent en quelques mots la réalité de sa mission. Mais cette comparaison, qu'elle vienne de Farah Baker ou d'autres, n'a pas lieu d'être.  

Définir un écrivain par une catégorie –en faire l'«Anne Frank» d'ici ou d'ailleurs– c'est faire taire la voix individuelle de cet écrivain. Personne ne parle du «Shakespeare du théâtre belge», de l'«Hemingway de Poughkeepsie» ou du «Philip Roth de Chine», parce que tout le monde sait qu'il n'y a qu'un seul Hemingway, un seul Shakespeare ou un seul Roth.

Mais parce qu'Anne Frank était une fille et parce qu'elle était jeune, elle devient toutes les jeunes filles parlant des souffrances de la guerre. Anne Frank, en tant que générique, occupe en outre une niche sexuelle spécifique: celle de la vierge martyre, de la petite romantique, sujette aux coups de cœur et aux amourettes.

Mais Anne Frank n'était ni une espèce, ni une généralité, ni même une marque de fabrique. Si Farah Baker veut devenir avocate et Zlata Filipović est aujourd'hui productrice de films, Anne Frank voulait être écrivaine.

Le talent d'Anne Frank

De fait, son journal est l’œuvre d'un écrivain particulier, ayant écrit dans des circonstances particulières –et, notamment, des circonstances bénéfiques au développement d'un auteur. Si les Nazis et leurs collaborateurs néerlandais raflaient et tuaient les juifs, et si les Frank vivaient dans une angoisse permanente, ils n'étaient pas pour autant assiégés; ils habitaient une sorte de prison où les adultes cherchaient à recréer un simulacre de vie normale pour leurs enfants. Il y eut des disputes familiales et des moments glaçants où la famille fut à deux doigts d'être découverte, mais la plupart du temps, le temps passait presque normalement. On apprenait ses leçons et l’approvisionnement en livres était constant: Otto Frank s'occupait des listes de lecture de ses filles, allant de la mythologie grecque à Goethe en passant par Dickens, et Anne lisait tout ce qu'elle pouvait trouver. Pendant un moment, elle accéda à la structure et à l'énergie intellectuelles que l'écriture exige.

Avec bonheur, elle possédait aussi un talent rare pour les dialogues, les scènes d'action, les descriptions et les détails. Le ciel d'Amsterdam devient chez elle «d’un bleu si clair que la ligne ne se distinguait pas nettement[1]». Elle manifeste une conscience de soi certaine et son style est plein d'esprit:

«Tu seras sans doute étonnée qu’à mon âge je parle déjà d’admirateurs. Hélas (ou dans certains cas pas du tout hélas), ce mal semble impossible à éviter dans notre école.»

Anne Frank ne voulait pas que témoigner, elle voulait être écrivaine et travaillait et retravaillait son texte

 

Attentive et méticuleuse, elle allait écrire et corriger son œuvre durant les 25 mois passés à l'annexe. Les quatre derniers mois –avant son arrestation et celle de sa famille, avant sa déportation à Bergen-Belsen, le camp de concentration du nord de l'Allemagne où elle mourra du typhus– elle s'attela à réécrire tout son journal sur du papier de couleur. Dans sa dernière version, elle clarifie certains passages: par exemple, en revenant sur les événements qui obligèrent sa famille à se cacher. Pour ses futurs lecteurs, elle use de l'expédient littéraire du «Chère Kitty», l'amie imaginaire à laquelle le journal est adressé, et détaille le plan de l'annexe secrète.

Dans l'édition intégrale du Journal (publiée en France en 1989), les lecteurs peuvent comparer son premier brouillon avec les corrections ultérieures et une troisième version compilée par son père, qui restaure certains passages, notamment celui concernant sa romance avec Peter, le garçon vivant au-dessus de l'annexe. Anne Frank les avait coupés, soit parce qu'elle voulait garantir une lecture sérieuse de son livre et considérait ces scènes comme trop frivoles, soit parce qu'elle n'était plus dans le même état d'esprit le concernant.

Ces jeunes filles ont un point commun: l'innocence

Cette édition est un gros livre, près de 800 pages de phrases retravaillées et affinées avec précision et planification. Difficile de calculer le nombre de tweets qu'un tel texte pourrait représenter. Un tweet est par nature éphémère et souvent brut. Farah Baker parlait de son quotidien en temps réel, des conditions mal adaptées à la réflexion et au travail qu'Anne Frank a forcément consacrés à des passages comme celui-ci:

«Je vois comment le monde se transforme lentement en un désert, j’entends plus fort, toujours plus fort, le grondement du tonnerre qui approche et nous tuera, nous aussi.»

Il est naturel d'encourager et d'applaudir les adolescentes qui griffonnent leurs carnets, des innocentes en péril cherchant à atteindre le vaste monde. Anne Frank et Farah Baker partagent un point commun essentiel: elles sont cette innocence.

Mais par respect pour la singularité, le talent et le dur labeur d'une véritable écrivaine, il serait peut-être temps de décider d'un moratoire sur l'emploi du nom d'Anne Frank pour désigner telle autre jeune fille écrivant de telle ou telle autre bouche de l'enfer. Les jeunes femmes menacées ne sont pas interchangeables. Les traiter de la sorte déprécie non seulement Anne Frank, mais aussi toutes les autres jeunes écrivaines qui ont, elles aussi, d'incomparables histoires à raconter. 

1 — Les citations du Journal d'Anne Frank sont issues de l'édition française publiée en 2003 au Livre de Poche, NdT Retourner à l'article

 

 

 

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