Luz: «Il y a quelque chose de baisé dans ma tête et c’est le dessin qui m’aide à le comprendre»

Si le dessinateur va quitter Charlie Hebdo, c’est qu’il n’est simplement plus le même. Interview entre deux bières et deux rendez-vous chez le psy, avec un gros scoop: Luz a été tellement traumatisé qu’il a kiffé du Biolay.

«Alors, journalope, tu fais la lèche à ton pote?» J’imagine que dans la tête des observateurs les moins bienveillants –barrez-vous les fach… les haters, on va parler de chien-zombie et de Nancy Sinatra, ça ne va pas vous brancher–, la situation ressemble à ça, une honteuse collusion d’intérêts, le tapis rouge déroulé devant une très bonne connaissance. Luz et moi avons conçu ensemble un livre sur le sexe du rock’n’roll et il a mis en scène LCD Soundsystem et Funkadelic pour deux ouvrages collectifs que j’ai dirigés. Entre autres[1]. Fin de l’opération transparence, place à Catharsis.

7 janvier, 12h13. Alerté par un push d’un site d’info, j’envoie à Luz un texto sans réaliser l’ampleur du massacre et donc qu’il pourrait ne jamais me répondre. 12h17: «moi oui autour c’est le carnage». Une réponse semi-cryptique, peut-être collective, qu’importe, Luz est vivant. Eberlué, il voit le phénomène «Je suis Charlie» prendre une ampleur insoupçonnée:

«Le travail qu’a fait Joachim Roncin, graphiquement, je trouve ça génial, efficace. Le truc qui m’a rendu le plus heureux le 8 janvier, c’est qu’à l’autre bout de la planète, Louis CK donnait son spectacle avec "Je suis Charlie" sur son t-shirt. C’est James Murphy [ex LCD Soundsystem, pour qui Luz a dessiné une pochette, ndlr] qui m’a prévenu.

 

"Je suis Charlie", ce que ça a drainé est incroyable. Pour une fois, les réseaux sociaux ont été utiles à Charlie… C’est ce qui a permis aux gens de sortir de l’effroi et de les faire marcher dans la rue. Dire que Charb, qu’était de toutes les manifs du 1er mai, aura été absent de ce rassemblement historique, le plus gros depuis la Libération!»

Un des dommages collatéraux de «Je suis Charlie», ce furent tous ces dessins avec des crayons cassés:

«Quelle horreur, ça m’a déprimé. C’est dur parce que plein de gens ont été de bonne volonté mais ils ont une image assez rétrograde de ce qu’est le dessin. Non, ce n’est pas un crayon mais ce que tu as dans la tête.»

«J'ai fait le plan de la salle de rédaction et montré aux flics par où j'étais rentré»

Les semaines suivantes, le meilleur moyen d’avoir des news a été d’ouvrir les pages de Charlie Hebdo:

«Pour le premier numéro, je me suis vraiment forcé, peut-être par souci d’appartenance au groupe. Je disais à tout le monde que je ne pourrais pas dessiner et le lendemain, j’ai été le premier à m’y mettre. Je me marrais et je pleurais à la fois. Le temps de commencer le premier trait, de scanner le dessin, de faire les couleurs, ça a été un courant alternatif d’émotions.

 

Mais le truc marrant, je m’en suis souvenu beaucoup plus tard, c’est que j’avais déjà recommencé à dessiner le 7 janvier, pendant que j’étais interrogé par les flics, au 36 quai des Orfèvres. Au départ, j’avais fait le plan de la salle de rédaction et montré par où j’étais entré. Et puis, comme je ne savais pas quoi répondre, je me suis mis à dessiner dans le vide.

 

Le mec m’a dit de prendre mon temps et je dessinais toujours le même personnage… qui ressemble à ce que Charb griffonnait pendant les conférences de rédaction. J’avais conservé quelques-uns de ses crobards et quand ils ont été publiés, je me suis effondré. J’étais en train de me mettre à la place de Charb, griffonnant à la conférence de rédaction à laquelle je n’ai pas assisté! Là, je me suis dit: "Putain, il y a quelque chose de baisé dans ma tête et c’est le dessin qui m’aide à le comprendre".».

Pour quelqu’un qui connait un peu sa bibliographie, Luz ne peut être réduit à sa casquette d’amuseur au sein de Charlie. Le politique Cambouis, la justesse de l’éclectisme de Claudiquant sur le dancefloor, la jouissif massacre de Je n’aime pas la chanson française, The Joke, son hommage rigolo à The Fall, sans oublier l’énorme œuvre conçue à quatre mains sous le nom de Fuzzlab avec Fabrizio Moretti de The Strokes, l’expo érotique Kinkiness, tout ça –et on en oublie– dresse un portrait riche et complexe, celui d’un dessinateur plein d’appétit, avide de sensations.

Claudiquant sur le dancefloor (2005).

Depuis le 7 janvier, un autre Luz s’est ajouté, inédit ou presque: «J’ai comblé mes insomnies en dessinant les choses que j’avais dans le crâne, ce qui était ma propre actualité, ma vraie actualité et pas les bisbilles au PS ou les Verts qui veulent rentrer au gouvernement… ça, je n’en avais plus rien à péter. D’un coup, mon dessin s’est dissocié de Charlie. On en a parlé avec un de mes psys, à un moment donné le cerveau refuse d’intégrer ce que tu as pu subir ou voir. Il se coupe en deux: dans une moitié, les images tournent en boucle, dans l’autre, il ne s’est rien passé. Mon dessin a fait une dissociation entre le dessinateur d’avant et celui qui a changé. Et moi, j’étais au milieu, me demandant où était ma place.»

Dans un des premiers Charlie Hebdo d’après le 7 janvier, il a ainsi placé une planche érotique montrant son couple –«Notre premier retour à la libido»–, le dernier stigmate d’un grand écart bientôt impossible: «Comme je continuais de dessiner des trucs dans cette veine, Gérard Biard, le rédac’ chef, m’a dit que ça n’avait pas sa place dans Charlie, qu’il fallait passer à autre chose. Mais moi je ne pouvais pas, pas tout de suite. En revanche, il fallait que je comprenne ce qui était né dans ma tête à cause de ce bordel. C’est à côté de Charlie que, pour la première fois de ma vie, j’ai commencé un travail d’auteur...»

Un dessin ne change pas le monde mais
il peut vous aider
à faire votre propre révolution

«Je n'ai pas lu de BD depuis janvier, impossible»

Dans Catharsis, il y a ainsi ces pages horriblement drôles et glaçantes où Luz se met en scène dans une conférence de rédaction de Charlie Hebdo, avec un œil en moins et le visage arraché:

«J’ai fait deux fois ce rêve mais à partir du moment où je l’ai dessiné, ça a été fini. C’est pratique, quand vous avez des cauchemars, autant les dessiner, vous en êtes débarrassés. Un dessin ne change pas le monde mais il peut vous aider à faire votre propre révolution. C’est peut-être comme ça qu’a procédé Franquin avec les Idées noires, peut-être que ça l’a aidé à sortir momentanément du gouffre.»

Avant que l’on se retrouve devant nos bières, j’avais échafaudé une théorie selon laquelle Luz, ce passionné de dessin, s’était tourné vers les BD cathartiques (oui, les Idées noires de Franquin mais aussi La Nuit de Druillet et d’autres) comme vers des doudous pour adultes un peu tristes mais quand même un peu chaleureux. Tout faux.

«Je n’ai pas lu de BD depuis janvier, impossible. En revanche, c’est bizarre, j’ai beaucoup pensé à des dessinateurs. Quand, sur une planche, je représente ce que je voyais dans le noir, les volets fermés, ça a donné des planches étranges avec plein de traits qui me rappellent le Mitchum de Blutch. Dans le livre, je me démultiplie aussi un peu comme Killoffer dans 676 apparitions de Killoffer. J’ai aussi repensé à la grande frise de Joe Sacco sur la guerre 14-18.

 

A un autre degré, moi aussi je dessine la guerre, celle qu’on a dans le crâne, la bombe du deuil, celles de la tristesse et de la colère, ces bombes qui produisent des trous que l’on pense irréparables... J’ai beaucoup de dessins de Charb dans ma tête, je le vois dessiner lui et les autres disparus, c’est le problème avant chaque bouclage. Je me demande quels dessins ils feraient et à partir duquel je créerais un meilleur dessin… le cerveau est cruel! En revanche, je ne pouvais pas dessiner tous les copains, les disparus, les vivants. Les seuls disparus que j’ai dessinés, ce sont les frères Kouachi. Parce qu’ils me touchent peu, on va dire.»

Idées noires de Franquin

Du coup, dans Catharsis, il imagine l’éloge funèbre que lui aurait réservé Charb, sauf que c’est un autre Luz qui le prononce: «J’ai pris quelques drogues dans ma vie, ça c’est le plus gros trip que j’ai jamais eu, franchement.» Dans le livre, il se montre aussi gamin imaginant des chiens en regardant les nuages et bien plus tard, en adulte meurtri qui voit des djihadistes partout: «Quand j’étais petit, tout le quotidien pouvait être source d’imaginaire. Début janvier, tout le quotidien pouvait se transformer en drame. Cela a été difficile de se retrouver dans une espèce de parano créatrice… ou une créativité paranoïaque, je ne sais pas. Je me souviens qu’à un moment donné, la vue était dégagée et je me suis fait un film, j’ai cru voir un mec. Je m’imaginais que le mec sautait de toit en toit et qu’il venait vers moi. Tout est possible puisque dans la paranoïa, tu imagines que les mecs sont des surhommes.»

Quant au chien, cet animal qu’il affectionne particulièrement (voir Quand deux chiens se rencontrent), il reste dans l’univers de Luz synonyme d’innocence:

«C’est un esclave docile, un fataliste heureux, comme chez Maurice et Patapon... on avait la même analyse avec Charb. C’est leur innocence stupide que je trouve géniale chez les chiens.»

Luz a d’ailleurs dans ses cartons une cinquantaine de pages d’un roman graphique autour d’un chien zombie. Pour avoir vu quelques-unes de ses planches il y a plusieurs années, je peux vous assurer que c’est très drôle… mais pas seulement:

«Ce chien zombie se réveille dans un cimetière et essaye de vivre sa vie comme celle d’avant sauf que ce n’est pas possible. Il est bancal, un peu apeuré, plein de nouveaux mystères s’offrent à lui, il perd des membres… L’histoire n’est pas finie mais je me le suis tatoué pour ne pas oublier d’aller jusqu’au bout. Je ne suis pas en train de devenir mystique mais je vois dans les planches de mon chien-zombie un écho assez fabuleux avec ce qui vient de se passer pour moi avec le dessin. Comment accepter que quelque chose est mort en soi et qu’il faut que l’on ressuscite? Mon histoire est celle d’une renaissance qui doit être faite. Aimer et dessiner font partie des quelques manières que j’ai d’être vivant.»

«À un moment, j’ai été absorbé par une espèce de chape infantilisante»

Jusqu’à peu, la musique jouait aussi un rôle moteur dans sa vie. A part une séquence autour du «Some Velvet Morning» de Nancy Sinatra et Lee Hazlewood –«À un moment donné, ce morceau a cristallisé à la fois une montée d’angoisse et une montée d’amour»–, elle est très peu présente dans Catharsis, comme si le bruit des kalachnikovs avait éteint le désir frénétique du passionné. Une situation étonnante pour celui qui a été aussi DJ et a même publié un album avec Kid Chocolat sous le nom de The Scribblers.

 

«La musique est toujours en moi mais, là, je n’arrive pas à en écouter. Ces dernières semaines, j’ai cherché à combler le silence mais pas avec la musique, elle, elle ne trouvait pas sa place. C’est comme si tu prenais ton appart’, tu le secouais complètement et tu te disais: "Tiens, je vais ranger ce disque à la lettre B." C’est impossible, il n’y a plus d’étagères, plus rien!

 

Alors, je me suis mis à écouter l’actualité. Pendant la grève de Radio France, forcément, j’ai été obligé d’écouter plein de musique. Preuve que j’étais en pleine dépression, il y a même un morceau de Biolay que j’ai trouvé pas mal ou du Cabrel dans la bagnole des flics. C’était le choc post-traumatique!»

«La vie est dure, Danny. Le monde ne nous veut pas de mal mais il ne nous veut pas de bien non plus. Il se fiche de ce qui nous arrive.» Et, au fait, pourquoi cette citation de Shining en ouverture de Catharsis?

«Etonnamment, ces dernières semaines, je suis arrivé à lire des romans. J’ai lu La Carte et le Territoire de Houellebecq, que j’ai trouvé fascinant, même quand il décrit des menus de plats à passer au micro-onde. Au-delà de l’aspect littéraire, je trouvais ça assez juste: on se débrouille dans cette absurdité qui nous entoure. Je me suis aussi mis aux haïkus érotiques japonais. Et, lors d’une nuit d’insomnie, j’ai téléchargé sur mon téléphone portable Shining.

 

A partir de ce moment, je passe mes nuits dans une lumière bleutée et je me sens bien. Et j’arrive à faire taire Ginette, ma boule au ventre. Un psy m’a dit que c’était super de personnifier ma peur, il va utiliser la méthode avec ses patients. A un moment donné, Ginette incarne la peur, la tristesse, et en même temps elle-même a peur de disparaître, elle lutte pour exister. C’est aussi ce que j’ai vu dans Shining, tout le monde a peur, même l’hôtel, même le monstre. Il n’y a pas de syndrome de Stockholm dans ce que je raconte mais sans doute que les Kouachi ont aussi eu peur de se planter.

 

En tout cas, Shining a été une incroyable révélation, je me suis rendu compte que je pouvais lire d’autres angoisses et d’autres peurs que les miennes, ça m’a happé. Ce livre m’a dévoré bien mieux que la paranoïa ou la tristesse. Je continue de le relire en plus, je l’ai tout le temps dans mon sac.»

Luz a d’ailleurs le projet de l’adapter en BD, en prenant ses distances avec l’adaptation de Kubrick:

«Dans le roman, Stephen King parle des voix intérieures, il est un peu possédé par ses personnages. Le point commun avec moi, c’est que j’ai aussi été possédé par mon propre personnage. C’est plus facile et agréable de se laisser envahir par quelqu’un d’autre quand c’est soi-même. Heu, oui, c’est un peu bizarre comme phrase! Faut dire qu’à un moment, j’ai été absorbé par une espèce de chape infantilisante. D’un côté, tu perds ton innocence, de l’autre on t’infantilise. "Attends, on va s’occuper de toi, on est là".

 

Ce livre est évidemment
une forme de mise
à nu, mais pas forcément impudique

Le fait de me dessiner m’a permis de me remettre au centre de ma réflexion. Ce n’était pas le Luz qu’on voyait dans les médias, le Luz qui serre Madonna dans ses bras au Grand Journal… même si c’était un moment de vérité. En tout cas, je l’ai ressenti comme ça. Ce livre est évidemment une forme de mise à nu, mais pas forcément impudique. Je crois que je l’ai été bien plus dans le passé, en me mettant en scène totalement défoncé dans un festival de musique .»

«Désolé, mon pote Mahomet»

Luz quittera donc à la rentrée Charlie Hebdo. Pour plein de raisons.

«J’aurais pu choisir de garder tout ça pour moi et de continuer à faire des caricatures d’Hollande dans Charlie. Mais, à un moment donné, le dessin m’a dit: "Amuse-toi". Sauf que ce ne pouvait plus se passer plus dans la cour de récré de Charlie. Et ce qui est purement politique politicienne ne me fait plus marrer. C’est bizarre, j’ai fait toute ma carrière dans un journal et c’est à côté que j’ai l’impression d’être vraiment libre.

 

OK, c’est formidable, via Charlie, on peut parler à des centaines de milliers de lecteurs. Mais ce n’est pas facile quand ta liberté de parole est née d’une privation de cette même liberté. Et puis, avec cinq flics autour de moi, je ne peux plus faire de reportages, ça demande trop de négociations. Si je veux partir à une soirée Dèmonia pour parler fétichisme… va déguiser cinq flics en cuir!

 

Il existe encore des sujets de motivation, comme le danger frontiste. Dans les années 90, j’étais spécialiste de ça, je suivais les Mégret. D’ailleurs Cambouis, mon livre sur le 21 avril 2002, et Catharsis sont en miroir. Le premier parle d’un traumatisme national qui devient un traumatisme personnel; dans le deuxième, il s’agit d’un traumatisme personnel qui devient national.»

La une de Charlie Hebdo du 1er avril 2015.

Comme il a la tête ailleurs et l’envie de passer à autre chose, il ne dessinera plus Mahomet ou Sarkozy: «C’est toujours un peu triste de laisser tomber des personnages –j’ai créé mon Mahomet et mon Sarkozy– mais l’envie n’est plus là, je ne veux pas que mon dessin soit un gimmick sans enjeu d’inspiration. Donc, désolé mon pote Mahomet. Tu as été bien regardé, bien analysé, avec tes fameuses deux bites sur la gueule… Il faudra un jour que les psychanalystes se penchent sur le cas des gens qui voient des bites et des couilles dans les dessins!»

Les dernières polémiques largement vaines ont fini aussi par le dégoûter: «Ce clash Booba contre Luz, c’était absurde. Les journalistes sont un peu bêtes aussi, je dessinais juste Booba, comme d’habitude, ce n’était pas une sorte de baston au Forum des Halles! A Charlie, on n’est pas des provocateurs. On cherche à faire marrer et à ce que les gens regardent la réalité différemment, on n’est pas là pour créer du buzz.»

Quant à la relève, elle est possible… «On attend les prochains fanzines. Mais tout ça va prendre du temps. Moi j’ai été formé par Cabu pendant plusieurs années.» Forcément, Charlie Hebdo sans Luz, ça sonne bizarre, bien plus que Luz sans Charlie Hebdo.

«Avant j’avais toujours 1.000 projets, maintenant c’est sans doute monté à 1.300. Un d’eux, c’est mon livre sur la masturbation. C’est marrant, j’ai eu Riad Sattouf au téléphone tout à l’heure et on parlait de branlette. Lui me racontait qu’il regardait son sperme au microscope, il me manque encore des trucs.»

Catharsis

par Luz. Editions Futuropolis, 128 pages. Sortie le 21 mai 2015

 

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