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Le collège sous le feu croisé des slogans

Photos: Eric Dupin.

Photos: Eric Dupin.

La charge symbolique de la question scolaire est si puissante en France que les outrances verbales se multiplient de part et d’autre au sommet. Au point de rendre presque sage les slogans des manifs...

Véritable passion française en dépit de ses piètre performances, l’école républicaine est à nouveau au cœur de violentes polémiques. La charge symbolique de la question est si puissante que les outrances verbales se multiplient de part et d’autre. Au point que les slogans entendus dans les manifestations enseignantes font presque figure de modèles de retenue...

Quelqu’un d’ordinaire aussi pondéré et modéré que Laurent Berger s’est ainsi alarmé, en ces termes, de l’attitude des opposants à la réforme du collège: «On prend en otage les jeunes, les familles et les enseignants.» Diable.

Mort de l’école républicaine

Il est vrai que certains contempteurs de cette énième réforme éducative n’y sont pas allés de main morte. Natacha Polony, pourfendeuse historique du pédagogisme, accuse François Hollande de trahir «les mânes de Jules Ferry» et de se faire désormais le complice de «tous ces gens (qui) s'échinent [...] à priver le peuple des connaissances qui émancipent les êtres».

Le sociologue Jean-Pierre Le Goff diagnostique sombrement le stade final du «processus de déconstruction de l'école républicaine». Jean-Pierre Chevènement fustige «l’égalitarisme niveleur» quand Jean-Luc Mélenchon prend la défense du latin et accuse le PS d’être «en plein délire maoïste». François Bayrou parle, pour sa part, de «vaste entreprise de démolition».

Elitisme inégalitaire

Dans le camp d’en face, on ne fait pas non plus dans la dentelle. La ministre de l’Education elle-même brosse un portrait caricatural du collège actuel, qui «aggrave la difficulté scolaire», «cristallise les défauts de notre système éducatif», est «profondément inégalitaire», «monolithique dans son approche disciplinaire» au point de susciter «parfois l’ennui, voire la perte du goût pour le travail et l’effort»! N’en jetez plus.

On s’étonne qu’aussi sévère diagnostic n’accouche que d’une réforme de portée limitée, au demeurant dans la droite ligne des évolutions antérieures qui ont abouti à la situation actuelle. Mais les contestataires sont immédiatement accusés de pêcher par un coupable élitisme. Manuel Valls s’est chargé récemment de simplifier à sa manière le débat: «Il y a deux conceptions qui s'affrontent, entre l'idée d'une école pour tous et une école seulement pour certains». Seuls des réactionnaires seraient fondés à contester les nouvelles tables de la loi éducative.

Des camps bigarrés

Et pourtant, le camp des «pour» est aussi bigarré que celui des «contre». S’est ainsi constitué sur le pavé parisien le 19 mai, pour contester la réforme du collège, un insolite arc-en-ciel syndical allant de Sud (gauche de la gauche) au Snalc (droite) en passant par FO, la FSU ou encore la CGT. Il est vrai qu’elle est vivement combattue à droite comme à gauche sur l’échiquier politique.

Les défenseurs de la réforme ne sont guère plus homogènes. On y trouve à la fois la FCPE (fédération de parents d’élèves laïque et marquée à gauche) et l’enseignement catholique en passant par la CFDT et le SE-Unsa. Les (vrais) intellectuels qui soutiennent la ministre sont également caractérisés par leur diversité puisqu’on y trouve les piliers de la gauche pédagogiste, comme Philippe Meirieu, mais aussi des libéraux tels Laurent Bigorgne, le directeur de l’institut Montaigne.

Maladresse ministérielle

Peu habituée à être aussi directement mise en cause, la ministre de l’Education a réagi avec une certaine maladresse. Son couplet sur «l’ennui» qui naquit sur les bancs du collège actuel a fortement déplu aux enseignants. Sa charge contre les «pseudo-intellectuels», aux rangs desquels on pouvait tout de même compter Pierre Nora, n’a pas plu à tous ceux qui font profession de penser par eux-mêmes et parfois pour autrui.

L’image de Najat Vallaud-Belkacem demeure néanmoins plutôt bonne. D’autres ministres auraient beaucoup plus souvent été brocardés qu’elle ne l’a été dans les manifestations enseignantes. Peut-être certains profs se sont-ils laissés intimider par l’étrange propos de Jean-Christophe Cambadélis jugeant «légèrement xénophobe» la critique, pourtant très générale, adressée par Nicolas Sarkozy à la ministre de la République.

Au final, on peut être très critique à l’endroit de la réforme en débat tout en s’inquiétant d’un éventuel statu quo, et même en redoutant un retour à des méthodes traditionnelles qui ne sauraient êtres efficacement mises en oeuvre aujourd’hui. L’historien Antoine Prost, également spécialiste de l’éducation, n’a pas tort de reprocher aux opposants leur incapacité à proposer une autre réforme. C’est assurément leur grande faiblesse.

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