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Festival de Cannes: les femmes peuvent monter les marches avec ou sans talons hauts

Beatrice Rosen à Cannes le 19 mai 2014. REUTERS/Regis Duvignau

Beatrice Rosen à Cannes le 19 mai 2014. REUTERS/Regis Duvignau

Et c'est très important, au-delà des situations individuelles.

Thierry Frémeaux a beau avoir expliqué sur Twitter que les femmes, à Cannes, pouvaient monter les marches sans talons, il semble bien que plusieurs festivalières ont été refoulées, ou ennuyées, pour avoir voulu gravir les marches à plat. Aux premiers témoignages rapportés par Screen de femmes qui se sont vues interdire l'accès à la projection officielle de Carol dimanche soir, s'est ajouté celui d'Asif Kapadia, réalisateur du documentaire Amy, qui a précisé que son épouse avait failli ne pas pouvoir rentrer parce qu'elle ne portait pas de talons: 

Mais tout est rentré dans l'ordre. Les quelques articles publiés ce mardi auront permis d'alerter le Festival, qui a expliqué à Slate par mail: 

«Concernant le dress code pour les séances de gala, la règle n’a pas changé par rapport aux années précédentes (Smoking/tenue de soirée pour les séances de gala) et ne comporte aucune mention sur la hauteur des talons pour les femmes, comme pour les hommes. De fait, et afin de veiller à son application, cette règle a été rappelée à l'ensemble du personnel d’accueil.»

Le réalisateur Todd Haynes en baskets au centre et les actrices Rooney Mara (à gauche) et Cate Blanchett (à droite) en talons pour le photocall de Carol le 17 mai 2015 à Cannes. REUTERS/Regis Duvignau

 

 

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Loin d'être anodin, ce rappel est salutaire. Si les talons hauts sont un accessoire de mode féminin depuis le XVIIIe siècle, ils suscitent un débat aussi vieux que le féminisme, comme le rappelait Le Monde en 2014: porter des talons fait plaisir à énormément de femmes, et leur permettent de se sentir séduisantes. Mais ce sont aussi des chaussures extrêmement, forcément inconfortables, à différents degrés (Christian Louboutin, pape du talon, racontait même au New Yorker en 2011 détester «le concept de confort», qu'il comparait à un couple qui dirait: «Nous ne sommes pas vraiment amoureux, mais nous sommes dans une relation confortable».) 

Ce sont des chaussures qui sont mauvaises pour le dos et les articulations, font perdre un temps fou en ralentissant la démarche, et ravalent les femmes à l'image d'objet sexuel que la société patriarcale voudrait leur assigner.

Ce sont même des chaussures, disaient les féministes des années 1970, qui en entravant la démarche, empêchent de pouvoir se défendre en cas d'agression. En 2008, la journaliste Sarah Sands avait cette formule dans The Independent: 

«Les talons hauts sont pour nous ce qu'étaient les corsets pour les femmes de l'époque victorienne. Ils sont inconfortables à un point inhumain –et pourtant les femmes se l'imposent elles-mêmes.»

Sex-appeal

Mais cet instrument de torture rend les femmes plus belles aux yeux de nos standards occidentaux, expliquait Le Monde dans son article: 

«Il a été prouvé scientifiquement qu’il crée des jambes galbées et, en penchant le corps vers l’avant, accentue la cambrure du dos. Des modifications physiques considérées comme sensuelles par notre culture occidentale.»

Plus loin: 

«Parce qu’il rend la silhouette plus attirante, le talon vient doper la confiance en soi. La verticalité est une idée que beaucoup de jeunes femmes mettent en avant lorsqu’elles sont questionnées sur le sujet. Prendre de la hauteur (...)»

Dans cette logique, il serait absurde de demander à des femmes de se priver de talons, surtout l'espace d'une soirée, surtout l'espace d'une montée de quelques marches, un temps dans lequel seule la beauté, le glamour comptent, dans une optique plus onirique que néfaste.

Mais interdire aux femmes de ne pas en porter, c'est leur imposer un inconfort pour le plaisir des autres, c'est les déposséder de leur corps d'une manière qui n'a rien à voir avec le fait d'imposer un noeud papillon aux hommes, c'est littéralement leur infliger une souffrance. Et c'est aussi empêcher que celles qui en ont envie puissent faire évoluer ces standards de beauté.

Les femmes qui défilent sur le tapis rouge tous les soirs, et dont les coiffures, les vêtements, les chaussures sont répertoriés dans les médias du monde entier pendant deux semaines, ont une influence sur nos représentations et notre perception de la beauté. Les laisser porter ce qu'elles veulent, les laisser éventuellement venir sans talons, c'est aussi laisser une place à la possibilité de ne plus envisager la beauté de la même manière. 

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