Partager cet article

Cannes 2015: voyages au centre de l'humain

Devin Druid et Gabriel Byrne dans «Plus fort que les bombes» © Memento Films

Devin Druid et Gabriel Byrne dans «Plus fort que les bombes» © Memento Films

Trois films («Plus fort que les bombes», «De l'ombre il y a» et «Cemetery of Splendour»), chacun à leur manière, explorent des mondes hybrides pourtant ancrés dans le réel.

A mi-parcours de cette 68e édition du Festival de Cannes, il faut constater une relative faiblesse de la sélection, et notamment de la compétition officielle.

Un grand film domine pour l’instant, Mia Madre de Nanni Moretti. Et deux réelles découvertes ont jalonné ces six premiers jours, toutes deux européennes, avec le premier film du Hongrois Nemes, Le Fils de Saul et le troisième film de Joachim Trier, Plus fort que les bombes. On reviendra sur la décidément trop massive et trop inégale présence française, mais, un peu à l’image de l’ensemble des sélections, il convient aujourd’hui de glaner un peu partout dans les diverses sections pour trouver, malgré tout, de fort belles propositions de cinéma.    

Voici donc trois très beaux films, parfaitement incomparables entre eux. Et pourtant, chacun à sa manière fait éclore sous ses plans, comme on dirait sous ses pas, un voyage ni dans l’espace ni dans le temps, mais dans l’esprit même de leurs protagonistes. Il le fait en réussissant à associer de manière créative ce qui d’ordinaire relève de régimes différents sinon contradictoire, documentaire et fantastique, narration et incantation, romanesque et poésie.

Troisième long métrage du talentueux jeune cinéaste norvégien Joachim Trier, Plus fort que les bombes (Compétition) se lance dans ce processus vertigineux qu’on appelle anamnèse –soit une entreprise de reconstruction de ce qui a été une histoire multiple, celle des quatre membres d’une famille, après la disparition de la mère, laissant le père et les deux fils dans des états de connaissance et d’émotions différents par rapport à cet événement.


Le personnage manquant était mère, mais aussi femme, et célèbre photographe de guerre –donc en relation directe avec les grands événements actuels les plus tragiques.

La crise ouverte par sa disparition renvoie autant à l’interrogation sur la place des médias, et des images, face aux horreurs du siècle, qu’au traumatisme intime pour les membres de la famille, et en particulier le fils cadet, en rupture ouverte avec son père.

Le nouveau film du réalisateur d’Oslo 31 août procède par un assemblage complexe d’éléments appartenant à des époques et des situations différentes. Sans perdre le fil principal des rapports entre les personnages, il multiplie les interférences, y compris en acceptant plusieurs versions de l’accident qui a coûté la vie à la photographe, et en déplaçant les perceptions que chacun a des autres.

A la fois intensément présente et ailleurs, dans des limbes qui sont les souvenirs de ceux qui l’aimèrent, Isabelle (judicieusement prénommée comme son interprète, Huppert toujours parfaite) habite fantômatiquement le cœur du film.

Isabelle Huppert, dans Plus fort que les bombes © Memento Films

Avec une réelle élégance dans le manière de filmer et une grande habileté dans la construction dramatique, Louder Than Bombs est donc à la fois un film sur le deuil (au sens d’opération vitale qui n’édulcore rien de la violence de la disparition d’un être aimé) et un film sur la mise en scène, sur les représentations que chacun se fait de lui-même et de ses proches, et du monde où il vit.

Présenté dans le cadre de l’ACID, De l'ombre il y a, le deuxième film de Nathan Nicholovitch (après le remarquable et trop peu remarqué Casa Nostra) sème d’emblée un, et même plusieurs troubles.

Est-ce un documentaire ou une fiction? Et pourquoi suivre les mésaventures quotidiennes de ce(tte) Mirinda, travesti français se prostituant à Phnom Penh? Patience... La suite, en une série de rencontres, crises, séductions, construira la possibilité d’une, voire de plusieurs réponses. De ce personnage extrême, et ambigu à l’extrême, de ce corps attirant et dérangeant et intrigant d’homme déformé par la drogue et les privations autant que par une féminisation outrancière et pourtant très partielle, va peu à peu émaner bien davantage que cet air de soufre et de stupre.

De l'ombre il y a © Aramis Films

Des bas-fonds de la capitale à une traversée vers les confins et l’exploration d’autres milieux –la jungle, la campagne, la ville portuaire–, l’irruption d’une petite fille mutique et obstinée engendre à la fois une sorte de quête héroïque et la révélation de tout un monde, sordide et dangereux, mais vibrant de vie.

Dans un monde hanté par la mémoire de la terreur khmère rouge, par les errements de la mauvaise conscience et l’hédonisme en dollars des Occidentaux et par l’omniprésence de tous les trafics possibles, cet étrange chevalier contemporain en minirobe et perruque de starlette et sa minuscule compagne qui ne sait énoncer que le tarif des passes qu’elle prodigue aux usagers du tourisme sexuel pédophile deviennent l'entrée dans un monde intérieur enchanté.

Assurément, cet enchantement-là n’a rien de joli, il est, y compris jusqu’à la violence extrême, affirmation d’une volonté et d’une capacité de vivre. Et passe, de manière assez magique, par un réalisme extrême pour atteindre une puissance de conte qui ne l’est pas moins.

Plus fort que les bombes, film réalisé aux Etats-Unis par un Norvégien avec une actrice française et une production européenne, est profondément imprégné de culture américaine –langue, gestuelle, paysages urbains et ruraux. De l’ombre il y a est un film français, immergé absolument dans la société et l’imaginaire khmers. Marqués à tous égards par l’hybridation, ce sont deux films qui perturbent et réinterrogent –fort heureusement sans s’en soucier– ce qui attache une œuvre de cinéma à une origine géographique et culturelle.

Il n’en va certes pas de même pour Cemetery of Splendour, le nouveau film d’Apichatpong Weerasethakul, présenté à Un certain regard. Comme toute l’œuvre de ce réalisateur pourtant lui-même très cosmopolite, il est profondément inscrit dans la réalité quotidienne, historique et légendaire de son pays, la Thaïlande.       


On retrouve en revanche la structure disjointe qui caractérisait le film de Trier, et qui atteint ici une affirmation extrême, à la fois radicale et rêveuse. En une succession de séquences extraordinaires, qui associent toujours –mais chaque fois selon des modalités différentes– onirisme et réalisme, le récipiendaire de la Palme d’or 2010 pour Oncle Boonmee accompagne trois personnages (une aide soignante handicapée, une jeune fille médium, un soldat atteint comme ses camarades d’une étrange maladie du sommeil).

Avec eux, avec le paysage, avec les sons, avec un sens très physique des contacts corporels, avec les multiples ressources d’un imaginaire où le fantastique, l’anthropologique, l’esthétique et le bon sens se soutiennent ou se confrontent, il fait de Cemetery of Splendour une très riche tapisserie.

Ce tissage somptueux et imprévisible, véritable invitation à un voyage immobile, permet au réalisateur de composer une cartographie finalement très précise, quoique subjective, de l’appartenance à un monde commun. Un monde dont le travail quotidien, le rêve, le sommeil, l’imaginaire, la mythologie constituent des modalités distinctes, mais nullement exclusives les unes des autres.

La grâce du filmage, et  la vibration des lumières contribuent aussi à faire percevoir, sans y insister mais sans les laisser oublier, les traces des massacres perpétrés jadis par les militaires et leurs séides contre les mouvements paysans, et les effets de l’actuelle dictature en Thaïlande. Et, par la vertu mystérieuse de cet ancrage tout à fait littéral dans la terre locale travaillée par les machines modernes et le pouvoir politique, s’exhale une tendresse, une inquiétude et un... oui, un amour, qui sont, eux, de tous lieux et de tous temps.

Louder than Bombs

de Joachim Trier, avec Gabriel Byrne, Isabelle Huppert, Devin Druid, Jesse Eisenberg

La fiche

Cemetery of Splendour

d’Apichatpong Werasethakul,avec Jenjira Ponpas Widner, Banlop Lomnoi, Jarinpattra Ruengram La fiche

De l’ombre il y a

de Nathan Nicholovitch, avec David D’Ingéo, Panna Nat, Viri Seng Samnang.

La fiche

 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte