Partager cet article

Thomas Bidegain: comment passe-t-on de scénariste à réalisateur?

Les Cowboys ©Antoine_Doyen

Les Cowboys ©Antoine_Doyen

Le scénariste de Jacques Audiard présente son premier film à Cannes: «Les Cowboys», et explique à Slate comment il en est venu à passer derrière la caméra.

Un César du meilleur scénario original, un César de la meilleure adaptation; deux Étoiles d'or du cinéma français pour le meilleur scénario ou encore un Prix Lumière du meilleur scénario... Ce sont quelques-unes des récompenses reçues par Thomas Bidegain ces dernières années.

Ce scénariste star, qui a beaucoup travaillé avec Jacques Audiard (De Rouille et d’os, Un prophète), mais aussi Bertrand Bonello, Joachim Lafosse ou Marion Vernoux, a pourtant décidé de changer de casquette. Il est désormais réalisateur, et vient de présenter à Cannes son premier film: Les Cowboys, choisi par la Quinzaine des réalisateurs, comme un adoubement immédiat par ses nouveaux pairs.

Les Cowboys raconte l’histoire d’un père qui cherche sa fille, partie faire le djihad bien avant que ne s’effondrent les Twin Towers: dans les années 1990. Là tout de suite vous ne voyez pas bien le rapport avec les cowboys, mais c’est que la passion de ce père (François Damiens) qui cherche sa fille, c’est les clubs de country, les stetson en feutre, bandana, éperons, bottes pointues; cheval à proximité. Il s’habille en cowboy le dimanche, mais se prend pour un cowboy tout le reste du temps –et quand il y a des cowboys, il y a des indiens. Les Indiens de Bidegain sont tantôt réels tantôt métaphoriques: ce sont les autres.


A la sortie de la projection, alors qu’il vient de voir les premières critiques positives tomber et s’en réjouit («Ha ouais pas mal, chouette, je suis content, les critiques c’est important»), Thomas Bidegain raconte à Slate:

«J’avais fait des recherches sur le gang de Roubaix pour un réalisateur et je m’étais intéressé à ça, un gang qui a sévi en France dans les années 1990 et c’était des gars convertis, partis en Bosnie faire la guerre, revenus avec plein d’armes et qui avaient semé la terreur dans le nord de la France pendant une dizaine de jours.»

C’était il y a quatre ou cinq ans, le scénariste d’alors n’avait pas spécialement prévu de passer à la réalisation, il assure qu’il n’avait aucune aspiration à être dans la lumière, qu’il était «très à l’aise comme scénariste», en vivait bien, comme c’est encore le cas aujourd’hui, mais que ce sujet, cette bande de djihadistes précurseurs, l’a habité.

«Film de scénariste»

«Les sujets murissent; viennent s’agréger des choses, un copain m’avait parlé des communautés country, la possibilité de faire un western là-dedans, d’utiliser ces images-là, et avec Noé [Debré, co-scénariste du film] on parlait dHardcore [de Paul Schrader, l’histoire d’un père dont la fille disparaît] d’un éventuel remake, ou d’une adaptation, et puis les personnages naissent, vous avez une idée en tête, je me la racontais et je la racontais à Noé avec qui je travaille souvent, et un jour il m’a dit: ça suffit. Il a ouvert l’ordinateur et il m’a dit raconte-moi, je prends des notes. On a fait un petit document qui faisait 6 pages, je suis allé voir un producteur avec et puis ça s’est fait. 

Quand j’ai eu cette idée, que je l’ai écrite avec Noé, je me suis dit: cette chanson, c’est la mienne, c’est à moi de la chanter.»

Finnegan Oldfield et François Damiens dans Les Cowboys ©Antoine Doyen

A la sortie de la projection, beaucoup de spectateurs –parmi lesquels beaucoup de journalistes– ont dit que c’était un «film de scénariste».

Sous-entendu positif: un film avec un scénario très ambitieux, une ampleur dans le récit. Sous-entendu négatif: un film qui accorde plus d’importance à l’histoire qu’à sa mise en scène.

«Oui, c’est un film de scénariste», répond Bidegain. «S’ils veulent dire par là qu’il n’y a pas d’images, je pense qu’ils se plantent, que c’est réducteur.»

Et effectivement, faire un film sur toile de fond de naissance du djihadisme en le racontant comme un western, et en filmant le Yémen ou l’Est de la France comme l’Ouest américain de John Ford, sont des partis pris de véritable metteur en scène.

«Mais effectivement, la narration est ambitieuse et il faut être plutôt bon scénariste pour avoir cette ambition-là: raconter des moments au présent qui vont être entrecoupés par des ellipses de plusieurs années. Le traitement des personnages aussi, ce qui peut leur arriver au cours du film, je voulais des personnages simples balancés dans le fracas du monde, et c’était vraiment bien pour moi de travailler avec Noé, qui est un grand scénariste. Ensuite les questions qu’on s’est posés sont différentes, c’était des vraies questions de réalisation, des images qu’on allait produire, et dès le début ça nous intéressait.»

Un faux premier film

Avoir travaillé avec d'autres auparavant a donné à Thomas Bidegain «une certaine agilité». Lui qui avait été distributeur («j'étais un distributeur assez moyen») ou producteur («très mauvais»), a fait de nombreux métiers de cinéma, et appris la réalisation sur le terrain. Avec Audiard, notamment: 

J’étais beaucoup moins vierge que beaucoup de premiers réalisateurs.

Thomas Bidegain

«Je vais sur les tournages avec Jacques, je regarde les rushs pour lui, je lui fais des notes sur le film, sur les rushs, je réécris des scènes pendant le tournage, je vois le montage, j’assiste un peu au mixage. C'est ma conception du métier de scénariste: le film continue à s’écrire jusqu’à la fin, il faut que ça reste mobile jusqu’au bout, changer des personnages, faire des additions pendant le tournage; le risque, c’est toujours de figer le film. Ça m’a beaucoup nourri comme réalisateur de faire tous ces scénarios, j’ai eu beaucoup de chances de faire un film si tard, j’étais beaucoup moins vierge que beaucoup de premiers réalisateurs.»

Jacques Audiard a d'ailleurs lu le scénario de Bidegain, lui a fait quelques notes.

«On en a beaucoup parlé ensemble; il tournait en même temps, notre préparation, on l’a faite en même temps, la post-prod aussi, on dînait ensemble une fois par semaine et on s’échangeait un peu nos trucs.»

François Damiens dans Les Cowboys ©Antoine Doyen

Aux Etats-Unis, où la politique des auteurs est moins ancrée qu'en France, ils sont très nombreux les scénaristes qui deviennent réalisateurs: de Tony Gilroy, David Mamet, à Paul Haggis... Quand Charlie Kauffman (scénariste de Dans la peau de John Malkovich, Eternal Sunshine of the spotless mind...) a réalisé son premier film, Synecdoche, New York, il a expliqué dans une interview: 

«La seule personne qui soit le complet inventeur du film, c'est le scénariste. Le réalisateur interprète le scénario. Les acteurs interprètent le scénario. Tout le monde l'interprète.»

Thomas Bidegain a beau être scénariste, il trouve que c'est une vision très américaine de la chose.

«Si vous êtes scénariste, vous pouvez écrire que la maison est bleue et le réalisateur va dire: non, elle est rouge. Quand vous décidez de la couleur de la maison, c’est vous le réalisateur. Et donc le vrai auteur.»

Le scénariste devient ainsi avec Les Cowboys le véritable auteur de ses films.

Les Cowboys, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, sera projeté au Forum des Images à Paris fin mai, dans le cadre de la reprise de tous les films de la Quinzaine. 

Voir sur le site du Forum.

 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte