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Pour Disney, la colonisation est un conte de fées

Photo de Jeremiah Heaton, autoproclamé monarque souverain de Bir Tawil après y avoir planté son drapeau le 16 juin 2014 | Jeremiah Heaton via Facebook

Photo de Jeremiah Heaton, autoproclamé monarque souverain de Bir Tawil après y avoir planté son drapeau le 16 juin 2014 | Jeremiah Heaton via Facebook

Les studios Disney sont en train d'adapter l'histoire vraie d'un père qui a planté son drapeau dans un territoire africain pour faire de sa fille une princesse.

Les studios Disney, ces trolls. Après avoir, à raison, été critiqués pour la faible représentation des minorités et l’uniformité des personnages de ses différentes productions, les studios semblent faire fi de ces reproches et continuent à tendre le bâton pour se faire battre.

Certes, Disney tourne actuellement en Ouganda Queen of Katwe, un film racontant l'histoire d'une ex-enfant des bidonvilles devenue star des échecs et incarnée par Lupita Nyong’o. Mais, dans le même temps, ces mêmes studios ont annoncé la préparation d'un autre film dont le pitch et la probable distribution laissent pantois.

Disney vient en effet de confier la réalisation de The princess of North Sudan à Morgan Spurlock (Super Size Me) et l'écriture du script à Stephany Folsom. Un film basé sur des faits réels, eux-mêmes assez stupéfiants.

Conte de fées tire-larmes

Pendant l'été 2014, la presse internationale avait abondamment relayé l'histoire de Jeremiah Heaton, un père de famille américain qui a traversé l'Atlantique pour planter son drapeau dans un no man's land africain en guise de cadeau d'anniversaire à l'une de ses trois enfants. Tout avait commencé, comme il le raconte sur Facebook, quand sa fille Emily, alors âgée de 6 ans, lui a demandé si elle serait princesse un jour. Ce à quoi le papa a répondu «oui, bien sûr» (et il y aurait beaucoup à dire sur cette seule réponse).

Un père de famille américain qui a traversé l'Atlantique pour planter son drapeau dans un no man's land africain en guise de cadeau d'anniversaire à l'une de ses trois enfants

Le père de famille entame alors des recherches sur Internet et finit par découvrir, sur une carte, Bir Tawil, un territoire de 2.000 km2 niché entre le Soudan et l'Égypte. Une «terra nullius» qu'aucun des deux pays n'a jamais réclamée. Avec l'autorisation des autorités égyptiennes, Jeremiah Heaton se lance dans une expédition et il finit par planter un drapeau confectionné par ses enfants sur le sol de Bir Tawil.

Il s'autoproclame alors monarque souverain et nomme sa fille Emily princesse de ce qu'il décide d'appeler le Soudan du Nord. Le père va jusqu'à réclamer, en vain, la reconnaissance internationale de sa souveraineté sur Bir Tawil. L'Égypte et le Soudan, probablement occupés à des affaires autrement plus sérieuses, n'avaient pas donné suite à la demande.

Cela n'a pas empêché le père de famille d'espérer transposer son histoire à l'écran en lançant une campagne de crowdfunding à l'aide d'un teaser excessivement tire-larmes faisant totalement abstraction de l'aspect juridique de l'affaire et des lois les plus élémentaires du droit international.

 

Il faut dire aussi que le père de famille avait bénéficié du soutien quasi unanime de la presse, qui avait vu dans cette histoire «un conte de fées de papa poule» et la preuve que l'amour permet de soulever des montaaaaaaagnes.

 

Passé colonial

Le site américain Vox avait alors été l'un des rares à soulever le point délicat et néanmoins fondamental de cette affaire: il s'agit ni plus ni moins d'une version moderne de la colonisation. Un père américain décide qu'un territoire africain est le sien, pour son seul plaisir et celui de sa marmaille. Il n'a cure ni de l'Union africaine ni des populations qui, bien plus légitimement, auraient pu prétendre à disposer du territoire (historiquement, Bir Tawil est le pâturage d'une tribu ababdeh).

Si l'on considère que la colonisation n'est rien d'autre que le fait de décider unilatéralement d'occuper un territoire, cette histoire n'a en effet rien d'un conte de fées mais tout d'une odieuse manifestation d'arrogance et de dédain.

La prochaine fois que votre fille dit qu'elle veut être une princesse, dites-lui simplement que ça n'est pas possible

Rushaa Louise Hamid, journaliste d'origine soudanaise

Rappelons que le principe de «terra nullius» a été utilisé pour justifier la colonisation de l'Australie par les Britanniques et l'expropriation des Aborigènes.

Et pourtant, c'est bien cette histoire que Disney a choisi de raconter dans Princess of North Sudan.

Sans surprise, l'annonce a suscité de très nombreux commentaires indignés. Sur The Independent, une journaliste d'origine soudanaise déplore le fait que «Disney prépare un film sur l'histoire d'un homme dont les actions font écho au douloureux passé de [son] pays» (le Soudan n'a pu proclamer son indépendance qu'en 1956).

«Les histoires du Soudan sont toujours racontées par des voix de blancs, et The Princess of North Sudan confirme cette tendance. Quand on parle du Soudan, on ne parle que des affaires d'ours en peluche blasphémateur, de femmes fouettées parce qu'elles portent un pantalon, ou de gens qui épousent leur chèvres, jamais on ne parle du royaume de Koush, de la révolte madhiste ou de nos propres contes de fées.

 

La prochaine fois que votre fille dit qu'elle veut être une princesse, achetez-lui un déguisement de la Reine des Neiges, ou dites-lui simplement que ça n'est pas possible arrêtez d'idéaliser un passé colonial dont un pays a déjà beaucoup trop souffert.»

Princesse blanche d'Afrique

Même réactions sur Twitter, où des centaines de personnes ont critiqué, avec le hashtag #PrincessOfNorthSudan, l'initiative du géant américain.

 

«#PrincessOfNorthSudan est une histoire américaine basique: aller dans un territoire non revendiqué, décider qu'il est à vous. Aucun blanc n'a jamais habité ici = personne n'a jamais habité ici.»

 

«#PrincessOfNorthSudan ressemble de plus en plus à l’histoire d'Américains justifiant la colonisation sous couvert d'amour paternel. S'il vous plaît, présentez des excuses.»

Sans compter que les studios s'apprêtent pour la première fois à raconter l'histoire d'une princesse d'Afrique... mais celle d'une princesse blanche. Ce qui a a évidemment aussi suscité un certain nombre de remarques.

 

«Ils l'appellent “La Princesse du Soudan du Nord”. Parce que la première princesse Disney africaine doit grave être une putain de fille blanche.»

Rappelons d’ailleurs que seule Tiana, l’héroïne de La princesse et la grenouille, est noire, mais que, même là, le film n’était pas exempt de stéréotypes raciaux et faisait largement l’impasse sur la ségrégation, alors que l’histoire se situait en 1920 à la Nouvelle-Orléans.

Des critiques auxquelles la scénariste Stephany Folsom a tenté de répondre, en vain.

 

«Vu la manière dont cela a été présenté par l'article de @THR [The Hollywood Reporter], je comprends que vous soyez contrariés. Mais soyez certains que ce n'est PAS l'histoire que nous racontons.»

Car même si, comme elle le prétend, le film va se concentrer sur les relations entre le père et sa petite fille, on voit mal par quel tour de passe-passe pourrait être occulté le fait qu'un Américain est venu planter son petit drapeau sur un territoire africain. Et surtout cela n'empêchera pas les studios Disney à continuer de voir des blancs partout, même en Afrique.

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