Culture

Ma première rentrée littéraire

Pierre Stasse, mis à jour le 15.09.2009 à 10 h 35

«Si tu es romantique, ne sois pas trop con.» Eugène Michelsen

La rentrée littéraire inonde les librairies. Les rouleaux compresseurs rouleaux compressent. Les premiers romanciers débutent leur apnée. Les autres poursuivent leur chemin dans une indifférence générale, lot commun des écrivains anonymes.

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L'élément saillant de la rentrée semble être l'absence d'enjeu : non pas que la rentrée soit dénuée d'importance économique pour les différents acteurs du livre. Au contraire. Mais qui aujourd'hui s'intéresse au pouvoir de la littérature ?

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Pourtant, le 19 août 2009, j'aperçois, dans la vitrine de ma librairie habituelle, mon premier roman. Ce n'est rien : quelques mots, la fierté de ma mère, un bel objet qui jaunira, des grappes de souvenirs accrochées à ces heures jouissives où rien n'existe sinon les vies imaginaires des personnages. Le premier roman n'est autre qu'un coup d'Etat de l'écriture. Désormais, les autres arpenteront mes lignes.

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Ils auront leur avis. Ces autres. Caustique, flatteur, flagorneur, sincère, pudique, méchant, aigri, enthousiaste, intelligent, sensible, stupide, incompréhensible, irréfléchi, sceptique. Le lecteur n'existe pas. Il dépose mille regards qui sont autant de sens involontaires et légitimes d'un texte qui ne m'appartient plus.

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Des journalistes questionnent. Certains retiennent. D'autres non. Certains apprécient. D'autres non. Une jeune femme que je ne connais pas signe un papier très élogieux et voici ma journée ensevelie de lumière. Le lendemain, une autre, toujours inconnue, estime que j'écris sous acide. Lors de ma première radio, l'interviewer me demande si j'écris pour continuer à vivre ou pour ne pas mourir. Pris de court, je parle de Kant et de Bergson, comme pour draper ma pudeur d'illustres défunts. Je me trouve ridicule.

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Un ami appelle :

— Je n'aurais jamais pensé rire autant en lisant un roman.
— Je suis heureux que tu dises «rire» et non pas «rigoler», lui ai-je confié.
— Tu te prends pour un romancier qui dépiaute les mots maintenant ? Je me suis marré, quoi.
— Non, je t'assure. Tu as employé le verbe «rire». Laisse-moi ce verbe s'il te plaît.

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Puis, le même jour, je reçois une lettre. «Ton roman m'a bouleversée». Je téléphone immédiatement afin de comprendre:

— «Bouleversée», peux-tu préciser (le premier romancier est avide de précisions, et cette quête absurde le mène parfois à l'écriture d'un autre roman) ? ai-je demandé.
— Je ne pense pas que tu puisses comprendre tout ce que tu as écrit dans ce premier roman, a-t-elle expliqué.
— Ça m'ennuie de l'admettre, mais tu as raison, ai-je conclu.

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«La littérature est une forme déchue de prière. La prière d'un monde sans Dieu». Parfois, Pierre Michon m'agace. Parfois, son écriture se présente sous sa saisissante vérité. C'est cela que j'aurai dû répondre au journaliste à la radio m'interrogeant sur l'écriture et la vie.

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Ce premier roman est mon quatrième.

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Terrorisme, mélancolie, égocentrisme, absence de sexe, capitalisme, Alzheimer, individualisme, la Grande Guerre, romantisme et drogues. De cela j'ai cru écrire précédemment, dans les manuscrit sommeillant au fond de mes tiroirs.

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Mon troisième manuscrit a été refusé onze fois par mon éditeur. Je crois en la persévérance.

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Pour le quatrième, j'ai cessé de songer à la Rentrée. Des thèmes m'attendaient patiemment dans un recoin du cerveau : sexualité, absence de dieu, violence physique, hasard et complicité. Enfin, il fallait tuer le rétroviseur en moi. Abandonner l'introspection outrancière, la mélancolie suintante et le cynisme aiguisé. Ne plus se regarder écrire. La littérature de la déliquescence m'emmerde. Enfin, mes personnages sont arrivés. Je les souhaitais courageux, voyageurs, amoureux, tendres et attachants. Résignés à serrer cette garce de vie dans leurs bras. Pour le reste, ils sont seuls responsables de leurs péripéties.

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Ne pas être uniformément triste se paye comptant : il y a des abus que la Littérature Française ne tolèrera pas, Monsieur. Qu'importe ? L'écrivain est un pirate, disait Bourdieu. Il « tente un coup ». Alors, tentons. Bagarrons-nous s'il le faut. La rentrée contient plus de 600 livres, cela ne fait qu'augmenter la difficulté. Dès lors que l'on sait pourquoi écrire, il faut avoir faim. « L'œuvre est de race ogresse » (Michon, de mémoire).

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Il convient de conclure cette variation déguisée en chronique par un hommage. Albert Cohen, dans un entretien accordé à Bernard Pivot, se présentait comme un « hébreux inconséquent ». Qu'il me soit permis de lui emprunter sa poésie et de dire toute ma joie, en athée inconséquent, de participer à la création littéraire française.

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Pierre Stasse, auteur des Restes de Jean-Jacques.

Image de une: CC Flickr /Erix!

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